Host club : la face cachée du monde de la nuit

Tokyo, quartier de Shinjuku, 22 h. Après une soirée passée à chanter dans un karaoké, ou bien une séance de cinéma dans le célèbre Toho, dominé par la statue de Godzilla, l’esprit plus ou moins clair, vous vous dirigez vers la gare de Shinjuku, où circule une grande partie des lignes de transport de la capitale.

En chemin, vous découvrez le monde de la nuit. Les salarymen un peu ivres, les pancartes qui s’illuminent. Mais devant le célèbre écriteau « I love Kabukicho », c’est un jeune homme qui vous interpelle, le sourire aux lèvres et le look excentrique. « Onee-san, hosuto ni ikanai ka ? ». Si vous n’êtes pas familier avec la langue japonaise, vous ouvrez un traducteur : « mademoiselle, ça vous dirait un host club ? ». Mal à l’aise, vous continuez votre route, sans y prêter attention. Au total, vous serez abordé(e) par environ cinq jeunes garçons jusqu’à la gare.

Néanmoins, les host clubs sont bel et bien un élément de la culture nippone. Ce phénomène aurait débuté dans les années 1960. À l’origine, ces clubs étaient majoritairement fréquentés par des femmes aisées, dans le but de passer du bon temps avec un host, en échange d’une somme pouvant dépasser la centaine d’euros. Les hommes travaillant en tant qu’host doivent obéir à des règles très strictes : pas de questions trop privées, contacter les clientes hors du temps de travail, et pousser à la consommation. Pour accroître leur popularité, ils font tout pour que leurs clientes se sentent spéciales.

Expliqué comme cela, l’image du métier est plutôt mauvaise. Cependant, les hosts sont loin d’être tous des menteurs gigolos ; la profession cache de nombreux secrets, et les témoignages directs se font rares. Nous avons pu rencontrer trois hommes (un host du Kansai et deux autres qui ont arrêté ce métier) qui ont accepté de répondre à nos interrogations sur la face cachée du mizu shobai (水商売 « marché de l’eau »).

Image courante : Kabukichô de nuit
Kabukichô (Tokyo) ©Lola Schwal pour Journal du Japon

Akira, le « garçon joyeux de ce monde » (pseudonyme Instagram)

Une animation constante, accompagnée d’odeurs ragoutantes. Des lumières éblouissantes après une soirée arrosée… Mais non, nous ne sommes plus à Kabukicho ; la célèbre pancarte de Glico est là pour nous le rappeler. Nous sommes à plusieurs centaines de kilomètres, dans la ville d’Osaka, pour passer la soirée dans le quartier Namba. Très prisé par les touristes, le lieu est idéal pour la gastronomie ou le shopping dans cette ville longtemps surnommée le « garde-manger de la nation » (天下の台所 tenka no daidokoro). Mais cette-fois, nous ne sommes pas ici pour nous attabler devant un okonomiyaki d’Osaka ; nous venons rencontrer Akira (prénom modifié), un jeune host de 26 ans.

Akira a commencé le métier en 2021, à 20 ans. Ayant déjà co-dirigé un bar, il s’est naturellement tourné vers la profession avec laquelle il pensait mettre à profit son expérience. Enfin, il ajoute avec humour que le fait « d’aimer les femmes » avait plus qu’influencé son choix. Même si le métier s’est avéré plus compliqué qu’il l’eut cru – notamment par la nécessité de répondre aux clientes hors du temps de travail – il s’est immédiatement attaché à ce travail si particulier.

Quelques années plus tard, Akira doit subitement arrêter d’exercer pour des soucis de santé. Mais plus que cela, il avait déjà 26 ans. Bien qu’il s’agisse d’un âge considéré « jeune », ce n’est pas vraiment le cas pour les hosts, qui ont une épée de Damoclès sur la tête à mesure que le temps passe. S’il n’y a pas d’âge officiel de fin de carrière, la plupart cessent leurs activités autour de trente ans. Toutefois, Akira a décidé, en avril 2026, de reprendre son poste. « J’adore ça, et j’ai décidé de revenir car j’avais envie de briller à nouveau ! » explique-t-il avec enthousiasme. Son témoignage contredit l’idée que se font énormément de personnes, selon laquelle tous les hosts n’exerceraient ce métier que pour l’argent, ou par obligation.
Désormais, la priorité d’Akira est de devenir le numéro un de son club. Néanmoins, il compte bien poursuivre son objectif sans se mettre la pression. Vous pouvez le suivre sur ses réseaux, @happyboy011223.

Dotonbori (Namba) de nuit – Photo de S.INA (photo-AC)

Kohaku Yamaguchi : devenir host par solidarité

Nous quittons Osaka par l’aéroport Itami. Après une heure de vol, c’est un paysage totalement différent qui se présente à nous. Finies les illuminations nocturnes et les sons emblématiques de la rebelle du Kansai ; nous sommes accueillis par un cadre bucolique, illustré par de la verdure et un calme dépaysant. Aujourd’hui, c’est dans le Shikoku que nous rencontrons un marchand ambulant de pâtisseries et de pizzas, Kohaku Yamaguchi. Parcourant tous les jours une partie de l’île avec son fourgon, il va à la rencontre des habitants pour qui il est difficile de faire les commissions. À première vue, personne ne pourrait imaginer que Kohaku, originaire du Kansai, était encore host à Kabukicho il y a quelques mois.

Ainé d’une fratrie monoparentale de quatre enfants, il n’a d’autre choix que de travailler à la fin du lycée. Invité par un ami à Tokyo, il y emménage rapidement. Son destin bascule lorsque ce camarade se retrouve piégé dans une fraude, avec une lourde dette ; pour l’aider à rembourser, Kohaku devient host avec lui. Finalement, c’est lui qui gravira les échelons de son club, et restera plus longtemps.

Photo de Kohaku lorsqu’il était host publiée à la demande de l’intéressé

Le jeune auto-entrepreneur ne regrette pas d’avoir quitté le monde de la nuit, mais il en reste nostalgique. C’est avec fierté qu’il se rappelle d’une jeune cliente qui venait au club avec son tuteur. À cause d’un harcèlement scolaire, elle avait développé des troubles psychologiques, et avait un visage assez froid. Cependant, en voyant Kohaku et ses collègues complètement ivres, elle aurait souri pour la première fois, au grand bonheur de son accompagnant. Après cet épisode, la jeune femme est revenue plusieurs fois. Cette anecdote est la plus mémorable de la carrière de Kohaku, qui l’utilise comme exemple pour illustrer les bons côtés de la profession.

Le mauvais côté, c’est que ça peut détruire la vie des gens. « Quand j’étais host, j’ai beaucoup menti et j’ai fait pleurer des filles. Je pense que je finirai en enfer. Le bon côté, c’est qu’il y a parmi les clientes des personnes qui ont vraiment besoin des clubs de hosts. Pour certaines, ils devenaient leur raison de vivre. »

S’il conserve un bon souvenir de son expérience, il insiste sur la nécessité de voir ce métier comme une simple passade, et non une longue carrière. Il faut considérer cette période comme un moyen d’accomplir ses objectifs, et non comme une finalité.

Si vous passez par le Shikoku, n’hésitez pas à le suivre sur instagram : @icehoney_cake.

Kenshin Kurosawa : comprendre les autres grâce au métier

Avant de revenir en France, c’est pour nous rendre au Royaume-Uni que nous quittons le Japon. Rassurez-vous, le changement d’ambiance ne sera pas brutal : notre troisième témoin est le gérant d’un restaurant de takoyaki à Liverpool, Kenshin Kurosawa. Lui aussi originaire du Kansai, il a récemment cessé ses activités d’host pour partir en visa vacances-travail. Si vous voulez lui rendre visite, vous pouvez suivre ses activités sur son compte Instagram : @theclub_kenshin.
Kenshin a commencé sa carrière à 23 ans. « J’étais attiré par un monde où l’on se mesure non pas à des produits ou des services, mais à sa propre valeur. Que les résultats soient bons ou mauvais, tout repose sur ma propre responsabilité. C’est dans ce genre d’environnement que je voulais évoluer », explique-t-il. En effet, un host peut gagner énormément d’argent selon sa popularité – le « numéro un » d’un club pourrait avoir un salaire de plusieurs millions de yen par mois. Le succès grandissant de Kenshin lui a ainsi permis de s’offrir sa première voiture de collection, comme il le souhaitait.
Au-delà de son portefeuille, notre invité révèle que c’est son « sens de l’observation » qui s’est le plus développé pendant ces années.

Kenshin sur une affiche pour son restaurant – photo publiée avec l’accord de l’intéressé (Instagram)

« Tous les jours, nous rencontrions de nouvelles personnes avec qui nous tissions des liens, avant de nous séparer. Comme cette action était répétée et que la majorité de nos clientes étaient des femmes, nous étions obligés de réfléchir constamment à ce que la personne souhaitait. Cela dépassait le langage : les expressions, le comportement, l’atmosphère… Je suis parvenu à comprendre les sentiments des clientes. Je pense avoir affûté mon sens de l’observation, ou du moins ma capacité à cerner les gens. Aujourd’hui, cela m’est très utile. »

Tout au long de l’entretien, le jeune homme insiste sur cette qualité que lui a apporté le métier. Néanmoins, cette nécessité d’entrer dans l’esprit des clientes pourrait cacher une réalité moins sympathique de ce monde. En vérité, cela augmente la pression engendrée par le métier. Comme le rappelle Kenshin, le métier d’host consiste à payer pour une « personne ». Ce n’est pas comme dans un magasin où l’on achète directement le produit désiré. Pour une soirée, la cliente paye pour un homme, qui devra s’adapter à elle, tout en gardant une partie de sa personnalité. Indirectement, ce phénomène peut avoir une influence négative, aussi bien pour les clientes que pour les employés.

Une méfiance grandissante envers le monde…

Si nos trois invités ont des expériences très différentes, leur récit se rejoint sur un point : tous ont vu leur confiance envers les autres diminuer. Akira, le plus optimiste à propos de son expérience, est le premier à nous l’expliquer :

« Le plus grand changement, c’est sans doute que je ne fais plus confiance aux gens. C’est un monde où l’on trompe et où l’on se fait tromper, et la réalité, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui ne font que parler. Bien sûr, il y a aussi des hosts et des filles qui tiennent leurs promesses. C’est un peu triste, mais d’un autre côté, ça m’a rendu plus humain. »

Kenshin, lui, voit cette confiance diminuée comme le résultat d’un secteur trop dominé par l’argent. Selon lui, de toutes les activités du monde de la nuit, ce phénomène est propre aux clubs d’hosts.

Kohaku, lui, évoque moins ce problème dans son récit. Cependant, il avoue qu’à cause de la mauvaise image du métier et de son emploi du temps chargé, il a perdu de nombreux amis en route.

Malheureusement, ce problème confirme en partie la réputation des hosts clubs, comme fabricants de menteurs aguerris. Les jeunes hommes ayant une expérience dans ce milieu ont été confrontés aux mensonges, passivement comme activement. Aussi bien pour s’assurer une situation financière stable que pour faire plaisir aux clientes, ils sont dans l’obligation de jouer un rôle. Dans le monde de la nuit où il ne faut « pas se laisser submerger par ses émotions pour le bien de sa santé mentale » comme le souligne Kenshin, le personnage prend le pas sur la personne.

… sur le chemin pour « devenir quelqu’un »

Il n’est plus à prouver que la plupart des employés sont obligés de s’oublier en partie, afin de satisfaire les clientes. Alors, n’est-il pas étrange que des anciens hosts n’insistent pas sur ce point, qui a certainement marqué leur vie à jamais ?
Lors de notre entretien, Kenshin a dit une phrase qui pourrait expliquer comment les hosts surmontent cela.

« Je pense que [les hosts clubs] sont des endroits où une personne sans statut particulier peut devenir « quelqu’un ». »

La plupart des hôtes sont des hommes ordinaires. Pas des fils de personnes hautement placées, ni des célébrités. Le seul fusil à leur épaule pour réussir est leur être. Pour survivre dans ce milieu, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, et s’efforcer de devenir toujours meilleurs. Pour Kohaku, cette banalité est précisément ce qui rapproche les clientes de leurs favoris.

« Ni les employés ni les clients ne sont des élites, et beaucoup sont des personnes rejetées de la société. Mais c’était agréable d’y travailler, et je pense que c’est un refuge pour tout le monde. »

Kabukichô et les autres quartiers nocturnes seraient ainsi indispensables à la société actuelle, très stricte envers une partie de la population. Pour cette raison, nous pouvons affirmer que les hosts clubs font bien partie de la culture japonaise. Quiconque se rend dans un club doit évidemment garder à l’esprit la pression subie par les employés, se rendre compte de la fantaisie du lieu. Mais il faut également prendre en considération son rôle de thérapie (癒し iyashi) dans le Japon actuel. Nous terminerons notre récit avec une phrase prononcée par Akira pour exprimer sa motivation :

« Tant qu’il y aura des clientes qui me soutiennent autant, je veux être un homme bien. »

Affiches d’host clubs à Kabukichô – Photo de Dick Thomas Johnson (Flickr)

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