Cernuschi à l’honneur dans un docu-fiction aux éditions Fadjong
Fadjong, maison d’édition indépendante spécialisée dans les livres documentaires pour les enfants, vient de lancer une nouvelle collection, Passeurs d’Asie. Le périple éditorial commence avec Le Voyage au Japon d’Henri Cernuschi. Avant notre entretien avec Stéphanie Ollivier, la fondatrice de Fadjong, découvrez notre chronique sur ce docu-fiction de Séverine Thibaut richement illustré par Cao Yijia.

Un bel hommage à Henri Cernuschi et sa collection japonaise
Avant de parler du fond, présentons tout d’abord la forme : un beau livre souple en format A5 évoquant les carnets de voyage. La couverture avec rabats permet d’intégrer élégamment une présentation de la collection Passeur d’Asie. L’objectif de cette dernière est de rendre hommage à des femmes et des hommes européens ayant vécu aux 19e et 20e siècles et voyagé en Extrême-Orient, région alors assez méconnue des Occidentaux. Marqués par leur pérégrination, à leur retour en Europe, chacun à sa manière a partagé ses découvertes à travers des musées (comme c’est le cas pour Henri Cernuschi à Paris), un fonds photographique ou bien une œuvre littéraire. S’adressant à un jeune public, dès 10 ans, les illustrations en noir et blanc de Cao Yijia accompagnent merveilleusement bien les deux Français et le lecteur tout au long de sa lecture.

En une quarantaine de pages, l’autrice Séverine Thibaut résume l’essentiel du voyage de Cernuschi au Japon en s’inspirant librement du récit publié en 1874 par Théodore Duret, son compagnon de voyage qui se trouve être journaliste et critique d’art. Avant de découvrir comment le collectionneur d’art asiatique a obtenu les magnifiques pièces exposées dans le musée qui porte son nom et pour mieux comprendre les raisons de ce voyage risqué à l’autre bout du monde – le Japon est à peine rouvert aux puissances occidentales qui sont cantonnées à quelques ports et leurs environs dans l’archipel nippon -, il est conseillé de lire les repères biographiques qui donnent une bonne idée de la vie du riche banquier à la carrière politique mouvementée avec encore une fois un travail visuel et synthétique adapté à des enfants.

Ce voyage tombe à point nommé pour Henri Cernuschi dans ce Japon en pleine mutation avec la Restauration de l’Empereur et le début de l’ère Meiji (1868-1912) qui fait écho à la situation politique française : la chute du Second Empire, les Communes insurrectionnelles et la Troisième République. Depuis la fin du shogunat Tokugawa, les daimyô ont abandonné leurs riches demeures dans la capitale shogunale Edo sans oublier de vendre les éléments de décoration de ces yashiki.
De Yokohama à Tokyo (Edo à l’époque), en passant par le temple Sanjusangen-do et ses milliers de statues de Kanon qui ne sont pas à vendre au désespoir des deux occidentaux à Kyoto ou encore Nara, « la cité des cerfs sacrés » qui offre à voir le grand bouddha en bronze du Todai-ji qui impressionne du haut de ses 15 mètres, c’est un plaisir de découvrir les grandes étapes du voyage qui peuvent faire écho aux villes que l’on a soi-même pu visiter. Outre les lieux touristiques et la religion, pour les deux hommes, c’est la découverte d’une culture japonaise riche avec le théâtre kabuki et les geishas mais aussi une gastronomie étonnante pour des Occidentaux à cette époque qui n’ont pas l’habitude de manger du poisson cru et ne connaissent pas encore le saké.

La partie sur l’acquisition du grand bouddha de Meguro est riche en informations sur cette statue de plus de 4 mètres, la plus grande de la région qui se trouvait dans un temple détruit par les flammes et au milieu des champs, ramenée en pièces détachées jusqu’à Paris et qui deviendra une pièce majeure de la collection japonaise de Cernuschi. Une lecture de ce docu-fiction avant une visite du musée parisien a l’avantage de donner un avant-goût et piquer la curiosité des enfants qui pourront admirer la riche collection d’objets japonais mais aussi les belles pièces chinoises, coréennes et vietnamiennes, acquises lors de la suite de son périple en Asie.

Entretien avec Stéphanie Ollivier, fondatrice des éditions Fadjong
Fadjong et sa ligne éditoriale
Journal du Japon : Bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour nos lecteurs qui découvriraient votre maison d’édition, quelle est la ligne éditoriale de Fadjong ?
Stéphanie Ollivier : Fadjong est une jeune maison d’édition spécialisée dans les livres documentaires Jeunesse sur l’Asie, et plus particulièrement la Chine, pays où j’ai vécu une vingtaine d’années.
Les éditeurs indépendants jouent souvent un rôle de découverte et d’innovation dans les sujets traités. Est-ce une des missions de Fadjong ?
Absolument. Après m’être réinstallée en France fin 2016, j’ai cherché des albums pour ma fille franco-chinoise à qui Pékin manquait. J’ai trouvé de nombreux contes et légendes ou des albums de fiction présentant une Chine ancienne un peu idéalisée, mais peu de livres sur la Chine actuelle ordinaire, celle que nous connaissions, qu’il s’agisse d’éducation, de santé ou d’alimentation. Même s’il s’agit de sujets « de niche », il me semblait pertinent d’élargir l’offre éditoriale sur la Chine proposée aux jeunes lecteurs en France. Ce fut le point de départ de l’aventure Fadjong.
Pour l’instant, avec la série Ma Vie en Chine et Une année en Chine, seul l’Empire du Milieu était représenté. Avec Le Voyage au Japon d’Henri Cernuschi et la collection Parcours d’Asie, d’autres pays asiatiques seront mis à l’honneur. Était-ce prévu dès le début cette ouverture à l’Asie ou bien s’agit-il de demandes ou d’opportunités qui se sont présentées ?
Commencer par des sujets chinois était assez logique pour moi. Mais l’Asie, continent à travers lequel j’ai beaucoup voyagé, a été un fil conducteur dès le départ. Il s’est d’ailleurs matérialisé dès le second titre publié par Fadjong : il s’agit d’un almanach perpétuel présentant les dates importantes qui rythment Une année en Chine, comme l’indique son titre. Mais une partie de ces dates sont également marquées dans d’autres pays asiatiques : certaines fêtes lunaires en Corée ou au Vietnam, ou les 24 périodes solaires au Japon par exemple. La collection Passeurs d’Asie est la seconde étape de cette volonté éditoriale et devrait nous permettre d’aborder un certain nombre de pays asiatiques avec un angle original.



©Fadjong
Quel regard portez-vous sur l’évolution de l’intérêt du public francophone pour l’histoire et les cultures asiatiques ?
L’intérêt croissant pour les cultures asiatiques me semble en partie porté par la jeune génération des diasporas asiatiques ou par des jeunes eurasiens qui souhaitent, et c’est compréhensible, se reconnecter avec une partie de leur identité. Pour les autres, cet intérêt montre que, dans un monde où les frontières physiques et mentales ont plutôt tendance à se refermer, le public francophone reste ouvert et curieux d’esprit. Je vois aussi une évolution dans le fait que l’Asie n’est plus seulement vue comme un « ailleurs exotique » séduisant, mais également comme une partie intégrante du monde actuel et de notre quotidien. Je trouve cette évolution très positive.
Le voyage au Japon d’Henri Cernuschi : genèse et choix éditoriaux
Comment est née l’idée de publier Le voyage au Japon d’Henri Cernuschi ?
En visitant, il y a quelques années, une exposition sur le voyage en Asie de Cernuschi dans le musée que ce dernier a créé. J’ai alors découvert un homme curieux et humaniste qui a eu une vie passionnante. Je me suis dit que son parcours pourrait être « inspirant » pour des jeunes lecteurs d’aujourd’hui. Ce fut le point de départ d’une réflexion qui a débouché sur la collection Passeurs d’Asie.
Quels ont été les principaux défis rencontrés lors de la conception de ce premier volume ?
Le premier a été de concevoir la trame de la collection. J’ai vite fait le choix de ne pas faire des biographies linéaires mais de présenter chaque « passeur » à travers un court récit de voyage effectué dans un pays qui l’avait marqué. Cela permet une double découverte pour le lecteur – une personnalité et un pays -, ainsi qu’une forme narrative plus attractive pour la tranche d’âge visée, celle des pré-ados. Pour ce premier volume consacré à Henri Cernuschi, le Japon a tout de suite semblé être le pays le plus pertinent. Le défi pour l’autrice et moi alors a été de nous familiariser avec le Japon de 1871, que nous connaissions mal. Autre défi : trouver un illustrateur ou illustratrice asiatique pou avoir un vrai regard croisé, une constante pour tous les titres Fadjong.
Henri Cernuschi est assez méconnu du grand public. Pourquoi l’avoir choisi pour inaugurer la collection Passeurs d’Asie ?
Justement parce qu’il est méconnu alors qu’il a tout d’un personnage de roman ! Et également parce que l’idée de cette collection est née en découvrant cette personnalité hors du commun dans son propre musée. Il me semblait donc évident de démarrer ce projet éditorial avec lui.

Son voyage en Asie s’inscrit dans une période charnière de réouverture du Japon au monde occidental. En quoi son témoignage de l’archipel nippon d’il y a plus de 150 ans est-il encore utile aujourd’hui pour des jeunes lecteurs ?
Ces jeunes lecteurs sont très familiers des cultures du Japon moderne et peut-être de l’histoire de ce pays au 20e siècle, mais ils connaissent probablement moins les périodes antérieures. Or le passé éclaire toujours le présent ! Par exemple le fait que cette ouverture au monde occidental, même si elle fut forcée, explique en partie le développement industriel puis technologique précoce du Japon.
Il s’agit d’un docu-fiction. Pouvez-vous expliquer ce que cela signifie concrètement ?
C’est un ouvrage dans lequel le contenu est basé sur des faits documentés mais qui est raconté à la manière d’un roman. On peut aussi parler de fiction documentaire…
Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre rigueur historique et narration accessible à un lectorat jeunesse ? Le parcours et l’expérience de l’autrice Séverine Thibaut ont-ils été des atouts ?
Séverine Thibaud a beaucoup voyagé, a une imagination débordante et a écrit plusieurs recueils de nouvelles de voyage pour les enfants. Son expérience était en effet un atout. Moi j’ai longtemps été journaliste et je suis très attentive aux vérifications factuelles. Nous avons donc travaillé ensemble sur son texte pour trouver le bon équilibre, et ne pouvons qu’espérer l’avoir atteint !
Le livre s’adresse aux 10-14 ans. Quels choix narratifs ou visuels ont été déterminants pour toucher ce public jeunesse ?
Le choix d’un format de récit court, rédigé à la première personne, ainsi que le choix d’accompagner ce récit d’illustrations.
Dès le début, était-il prévu d’illustrer le texte avec des dessins à l’encre de Chine ? Comment s’est déroulé le partenariat avec l’illustratrice Cao Yijia ?
Ce choix des illustrations en noir et blanc est arrivé assez rapidement, en partie pour des considérations économiques : réduire les coûts d’impression ! Mais également parce que les 10-14 ans sont déjà habitués à la lecture des mangas et n’attendent plus systématiquement des illustrations couleurs comme c’est le cas pour les plus jeunes. Enfin, en effet, le feeling « encre de Chine » nous semblait assez adapté à une collection en lien avec l’Asie. Concernant la collaboration avec l’illustratrice : j’ai fait un travail de recherches iconographiques assez poussé, notamment à la bibliothèque du musée Cernuschi, ce qui a permis à Cao Yijia de s’appuyer sur des gravures ou des photos sur le Japon des années 1870 pour réaliser ses dessins.

©Fadjong
La collection Passeurs d’Asie
Quel est l’objectif de la collection Passeurs d’Asie ?
Rendre justice à des personnalités qui ont été parmi les premières à vouloir faire connaître les cultures asiatiques au grand public européen, mais qui ont, par la suite, été un peu effacées de la mémoire collective.
Quelles qualités doit posséder une personnalité pour entrer dans cette collection ?
Être un ou une Occidental(e) qui s’est retrouvé dans un ou plusieurs pays asiatique à une époque où cette région du monde était encore difficile d’accès ; s’être pris d’un fort intérêt, voire de passion pour la culture et la société de ce pays (ou plus globalement pour le continent asiatique) ; avoir activement transmis cette passion au public européen à travers une collection d’art, un musée, un fond photographique ou des œuvres littéraires qui existent encore de nos jours.
Avez-vous déjà une liste de femmes et d’hommes ? Après Cernuschi, on pourrait imaginer que le prochain volume de la collection sera dédié à Émile Guimet, un nom qui doit parler aux Parisiens et fans des arts asiatiques…
En effet, le second volume mettra en lumière Émile Guimet ! Pour la suite, j’ai une liste de personnalités en tête, mais c’est encore en cours de réflexion. Avec un regret : la liste comportera malheureusement bien moins de femmes que d’hommes…
Après le Japon, pouvez-vous dévoiler quels pays d’Asie seront à l’honneur ?
Ce sera l’Inde du Sud, où Émile Guimet a effectué un court séjour en 1876.
La collection privilégiera-t-elle des figures françaises ou s’ouvrira-t-elle à d’autres Occidentaux ?
La première liste envisagée concernera des personnalités francophones. Mais si les conditions le permettent, j’aimerais ensuite élargir cette collection à des anglophones qui ont également jour un rôle de « passeurs » de connaissances sur l’Asie auprès du public occidental.
Hier, les musées jouaient un grand rôle de transmission culturelle. Aujourd’hui, d’autres « passeurs » modernes comme les réseaux sociaux et la pop culture (mangas, anime, films japonais) sont apparus. Quelle est votre stratégie pour rendre visibles ces « anciens » passeurs d’Asie ?
Essayer d’utiliser tous les canaux médiatiques actuels, par exemple le vôtre, pour faire parler d’eux !
Cette collection est-elle pensée comme un outil pédagogique pour les écoles, les médiathèques ou les institutions culturelles ?
Oui, tout à fait. Mais j’imagine qu’il faudra attendre que plusieurs volumes de la collection soient sortis avant que cet outil pédagogique soit considéré comme pleinement pertinent par les écoles ou les médiathèques.
Un dernier mot à nos lecteurs ?
J’espère qu’ils seront intéressés, en dehors de la personnalité si attachante de Cernuschi, par cette plongée dans un Japon différent de celui qui est le plus souvent mis en valeur dans les ouvrages jeunesse. Et qu’au fil des parutions de la collection, ils seront également tentés d’en savoir plus sur les voyages effectués par des « passeurs » dans d’autres pays d’Asie !
Merci beaucoup pour toutes ces explications sur la maison d’édition Fadjong mais aussi la collection Passeurs d’Asie qui rend un bel hommage à ces hommes et femmes qui ont fait rayonner les cultures asiatiques en France et en Europe.
Plus d’informations sur le site internet des éditions Fadjong.
