Festival d’Annecy 2026 : le compte rendu de la programmation japonaise
Au bord du lac de la « Venise des Alpes », 20 000 professionnels et passionnés de dessins animés se réunissent chaque mois de juin lors du Festival international du film d’animation d’Annecy. Producteurs et artistes s’y donnent rendez-vous pour le MIFA, le Marché International du Film d’Animation, le plus grand qui puisse exister, tout en profitant du cadre idyllique et de l’ambiance légère entretenue par les étudiants (un bon tiers des participants).

Ses qualités font aujourd’hui d’Annecy le 3e plus grand festival de cinéma, détrônant la Mostra de Venise !
Une grande nouveauté cette année, le Haras de la ville d’Annecy a enfin rouvert après de longs travaux. On y trouve désormais la Cité de l’Animation : un grand complexe avec une exposition permanente dédiée à l’histoire du musée, deux expositions temporaires (l’une consacrée aux studios Ankama et l’autre aux studios Laika), une salle de projection, une résidence d’artistes, un restaurant…
La canicule a découragé beaucoup de festivaliers d’arpenter la ville, mais les nageurs et plaisanciers ont rarement été aussi nombreux.
Les tribulations des Japonais à Annecy
Le Japon et Annecy ont longtemps entretenu une relation complexe et mouvementée… Si dès les années 60 des figures de l’animation dite indépendantes s’y font remarquer, comme Yôji Kuri ou son disciple Taku Furukawa, l’animation japonaise dite commerciale y est boudée et dénigrée pendant plusieurs décennies… Osamu Tezuka sera même largement ignoré lors de ses venues ! La lente bascule vers la reconnaissance commence avec Porco Rosso en 1992.
À présent, le Japon occupe tous les ans une grande place que ce soit au sein de la sélection ou parmi les lauréats. C’est sans doute davantage le résultat de l’amour des professionnels du dessin animé pour la « japanimation » que des efforts des Japonais pour exporter leurs productions. Néanmoins, depuis un peu moins de dix ans, la délégation nippone se dynamise, enfle à vue d’œil et les conférences, annonces et présentations de projets japonais se multiplient. Le gouvernement ainsi que la ville de Tokyo s’impliquent avec deux grands stands au MIFA et divers programmes.
Cette année, près de 300 Japonais sont venus à Annecy. Parmi eux, on compte des habitués du festival, présents chaque année depuis au moins trois ans :
Masao Maruyama, le plus vieux producteur encore en activité, fondateur des studios Madhouse, Mappa, M2, et légende vivante comparée à Maître Yoda. Il était invité par Kasagi Labo, une société de production basée aux Philippines aux contours troubles qui promet de révolutionner le crowdfunding.
Naoko Yamada, la grande réalisatrice de K-On! a toujours une œuvre à montrer à Annecy. Cette année sa série Jaadugar, coréalisée avec Abel Góngora, était en compétition.
Eiko Tanaka, la patronne du studio 4°C (MEMORIES, Mind Game) était bien présente, même si « incognito », c’est-à-dire qu’elle n’était pas annoncée dans l’annuaire des festivaliers.
Kôji Yamamura, le pape de l’animation indépendante japonaise et professeur à l’Université des arts de Tokyo, est venu avec un de ses propres courts métrages, ainsi que pour supporter l’un de ses disciples. Mais pour une fois, il n’a pas obtenu de prix.
Ryôichirô Matsuo, le patron du studio Clap promenait sa mascotte en peluche Pompo partout dans la ville… Son prochain film sur le monde de la cuisine sera-t-il en compétition l’année prochaine ?
Fumie Takeuchi, la patronne de la société de production Asmik Ace, est une spécialiste des productions franco-japonaises qui proposait cette année Une Aube Nouvelle et présentera l’année prochaine le nouveau film de Masaaki Yuasa, toujours en collaboration avec Miyu Productions.
Noriko Matsumoto, la cheffe du studio de stop-motion Dwarf, était venue avec l’équipe du très attendu Hidari, dont le pilote Daiku était à couper le souffle.
Tadashi Sûdo, journaliste spécialisé en économie du dessin animé et dirigeant du site animationbusiness.info est aussi présent pour dénicher des films pour son festival à Nagoya.
Nobuaki Doi, chercheur diplômé de l’Université de Tokyo, producteur et distributeur avec sa société New Deer est le chef de file de l’animation indépendante japonaise contemporaine. Ce jeune papa a repris le flambeau du Festival international du film d’animation de Hiroshima.
Nao Hirasawa, sémillant patron du studio Graphinica et de la société de production ARCH présentait le long métrage Sekiro: No Defeat et son réalisateur Kenichi Kutsuna, malheureusement sélectionnés dans les « Midnight Specials » (il aurait tout à fait eu sa place en compétition).
Du côté institutionnel, trois organismes se sont démarqués :
Le Tokyo Animation Pitch Grand Prix qui, depuis quatre ans, emmène ses lauréats présenter leurs projets originaux à la recherche d’investisseurs. Cette année, leur doyen avait 70 ans !
New Way, New World, pour la seconde année consécutive, ramenait des artistes contemporains. C’est Nobuaki Doi qui encadrait le groupe. Parmi les quatre artistes invités, on notera la présence de Sawako Kabuki, petite star d’Annecy qui a marqué le public en allant chercher son cristal sur scène en 2017. Son nouveau projet, toujours soutenu par Miyu Productions (qui la distribue et l’a même exposée dans leur ancienne galerie) reste dans son univers qui mêle sexe, pop art et maintenant nourriture.

Nouveauté cette année : les quinze membres du Global Anime Challenge sont partis à la conquête du festival ! Onze réalisateurs, animateurs ou producteurs prometteurs ont présenté des projets originaux. Parmi eux, le réalisateur de Bocchi The Rock et Frieren, Keiichirô Saitô, a ramené 600 petites peluches de Mokochan, sa nouvelle création. Le collector est devenu la mascotte du Festival 2026, arboré par artistes, fans, et service de sécurité du MIFA.
Grande surprise de cette année, le studio Toei Animation (One Piece) était sponsor du festival ! Et pas à moitié, puisque la soirée d’ouverture du MIFA lui était consacrée. C’est la première fois qu’un studio japonais s’implique autant à Annecy. Le studio fête son 70ème anniversaire cette année, mais cela ne suffit sans doute pas à justifier un tel investissement, d’autant plus que le studio n’avait rien apporté à la sélection 2026. Toei Animation a ouvert ses bureaux à Paris en 2005, au départ pour encadrer la distribution des œuvres du studio. En 2023 le studio japonais s’implique dans la production française en finançant Le Collège Noir, la série du studio La Cachette. L’année dernière, il annonce un plan de conquête du monde, qui se concrétise déjà par l’ouverture de bureaux à Dubaï. Les actions se multiplient dans notre pays, comme l’ouverture de pop-up stores de gachapon (gadgets à collectionner) ou bien l’introduction du héros de One Piece au musée Grévin… L’avenir du studio entre le Japon et la France réserve à n’en pas douter d’intéressantes surprises !
De Cannes à Annecy, le Japon à la conquête de la France
Mais trêve de commérages et parlons maintenant de cinéma !
Courts métrages et animation indépendante
Trois courts métrages de fin d’étude de l’Université des arts de Tokyo étaient en lice, mais ils avaient la particularité d’être tous réalisés par des étudiants chinois ! Les films de fin d’étude de cette université, ainsi que de l’Université des beaux-arts de Tama (le second pourvoyeur japonais aux festivals), sont toujours réalisés par une seule personne (à la différence des films de groupe de l’école parisienne des Gobelins par exemple), avec une aide extérieure éventuelle pour la bande-son. Ils sont l’aboutissement d’un long cursus d’au moins cinq ans, et peuvent être produits pendant plusieurs années.

On retrouvait aussi en compétition le dernier court métrage de Kôji Yamamura (la Mer au Printemps, un hommage aux ukiyo-e et nihon-ga), Bucketman de Yakata Kanata, Builder de Ryoji Yamada (un réalisateur indépendant venu de l’Université des beaux-arts de Tama qui connaît bien le festival), et enfin le tout premier film japonais en écran d’épingles, réalisé par Ryotaro Miyajima, un élève de Kôji Yamamura ! Inventé par Alexandre Alexeïeff et Claire Parker, l’écran d’épingles est une machine qui permet de sculpter des images à partir de l’ombre projetée de dizaines de milliers d’épingles rétractiles noires sur une planche blanche. C’est cet appareil qui a donné le premier poster du festival d’Annecy en 1960. Il existe aujourd’hui deux machines originales d’Alexeïeff en état de marche, mais Alexandre Noyer, un passionné annécien, en crée de nouvelles versions. Ryotaro Miyajima lui en a acheté un exemplaire, et, en partenariat avec lui, va lancer une production d’autres écrans d’épingles au Japon ! Rest, le film en question, est vraiment magnifique et très éloigné du style habituel des films en écran d’épingles. Miyajima a osé créer des scènes figuratives avec des mouvements rapides et des déformations, comme dans les animations de Shinya Ôhira ou Masaaki Yuasa. Mais aucun de ces courts métrages n’a obtenu le moindre prix !
Films de commandes et séries TV
En revanche, l’excellent Péché Originel de Takopi a créé la surprise en recevant le prix du jury pour une série TV.
L’équipe de l’épisode n’étant pas présente à l’évènement, c’est Olivier Fallaix, responsable communication Europe de Crunchyroll, qui est venu recueillir le cristal sur scène, et ce n’est pas démérité ! C’est en effet lui qui a pris l’initiative depuis quelques années d’inscrire en compétition à Annecy les séries du catalogue de la plate-forme de streaming (par exemple Chainsaw Man). C’est un petit geste important pour la reconnaissance des séries TV japonaises, parmi les plus populaires et qualitatives au monde, mais qui ne sont jamais récompensées en festival !
Dans la même catégorie, on retrouvait en lice un épisode beau, gore et violent de l’anthologie Fujimoto Tatsuki 17-26 ainsi que Jaadugar, la légende de Fatima, une excellente série en cours de diffusion (Crunchyroll) du studio Science Saru par Naoko Yamada et Abel Góngora (génial animateur historique du studio).
Longs-métrages : compétition officielle, contrechamps et off
Côté longs-métrages, un seul film japonais était en compétition officielle : Un monde entre nous. Incroyable film d’auteur réalisé par un jeune réalisateur, jusque-là seulement connu pour son travail sur des clips musicaux, au sein d’un studio tout neuf (Nothing New).
Le générique de fin est rachitique : une vingtaine d’animateurs débutants seulement pour un film de deux heures. Kôhei Kadowaki a tout fait, du scénario aux corrections d’animations en passant par la direction artistique… pendant cinq ans (un an et demi de pré-production pour trois ans et demi de dessins d’animation). Le résultat est incroyable de beauté. L’usage malin et parfaitement maîtrisé de la rotoscopie rappelle Kenji Iwaisawa (On-Gaku, 100 Mètres) et le trait fin, élégant et torturé rappelle le style du mangaka Shûzô Oshimi (Les Fleurs du Mal, Les Liens du Sang). Nous suivons l’évolution de deux camarades de classe depuis la primaire jusqu’à l’âge adulte. L’histoire est cruelle, la fin douce-amère. À la sortie de la salle de cinéma, les larmes du public n’en finissaient plus de couler !
La deuxième division, dite catégorie contrechamps, accueillait pas moins de trois films japonais.
Peleliu: Guernica of Paradise, chronique de l’une des trois batailles les plus sanglantes de la guerre du Pacifique. L’horreur est atténuée par des dessins très mignons, mais il faut un cœur bien accroché pour suivre le fanatisme et l’héroïsme surhumain des soldats japonais. On recommande ce film aux passionnés d’histoire, car la bataille de Peleliu est très méconnue, et les journaux des survivants ont été fidèlement retranscrits par l’auteur du manga original.
Ensuite, Passionné à la folie, une comédie romantique signée Wataru Takahashi et produite au studio Shin-ei (Anzu, chat fantôme, Totto-chan). Le film lorgne sur le cinéma d’animation français avec beaucoup d’efforts. L’histoire, les dessins et la narration cherchent à tout prix à se démarquer des productions japonaises, pour un résultat mitigé. Honnêtement, on dirait une pâle copie d’un film du studio 4°C.

Et puis il y a Une Aube Nouvelle, second et dernier cristal pour un film japonais au festival d’Annecy 2026 (prix du Jury). Ce film a plusieurs points communs avec Un Monde Entre Nous : il est coproduit par le studio français Miyu Productions, qui a un talent manifeste pour dénicher des pépites en devenir ! C’est aussi un film d’auteur avec une identité visuelle unique et splendide. Son réalisateur Yoshitoshi Shinomiya est un peintre connu pour son travail sur les plus belles scènes des films de Makoto Shinkai. Pour son premier film, il a assuré le travail complet de directeur artistique, c’est-à-dire qu’il a supervisé à la fois les couleurs des personnages et des décors, ce qui est la norme en Europe mais pas au Japon où le directeur artistique ne touche qu’aux décors. Cette façon de faire lui a permis d’obtenir un rendu unique, avec des couleurs pastel, des décors animés et une parfaite intégration des personnages dans leur environnement. Et tout cela n’a nécessité aucun outil numérique particulier ; au contraire, les effets les plus impressionnants du film ont été rendus par des méthodes analogiques ! Ce film est un vrai feu d’artifice, et son histoire très simple nous emmène vers un bouquet final qui tient toutes ses promesses. Comme Les Enfants du Temps, réalisé par son mentor Makoto Shinkai, l’œuvre de Yoshitoshi Shinomiya dénonce les dérives d’une écologie superficielle. Shinomiya y voit quant à lui une menace pour l’économie rurale, les paysages, et finalement la beauté elle-même.
Mais la plupart des longs-métrages japonais étaient projetés hors compétition cette année !
Sekiro: No Defeat, l’adaptation du jeu vidéo de FromSoftware élu meilleur jeu de l’année 2019 était projeté en « Midnight Specials » : ce film ultra violent tiré d’une licence ultra populaire a sans doute été jugé adapté aux projections les plus hors normes et branchées du festival. C’est la première réalisation de l’animateur de légende Kenichi Kutsuna, l’un des trois mousquetaires de la web-génération, cette génération d’animateurs élevés au numérique qui ont révolutionné les méthodes de production des animés dans les années 2000. Pour l’occasion, il a réuni les meilleurs talents, par exemple son maître Norio Matsumoto, qui anime un combat entier. Mais son film surprend par son parti pris artistique qui s’adresse davantage aux cinéphiles qu’aux gamers ! Entre les combats sanglants et chorégraphiés, de longs travellings en pleine nature rappellent Kenji Mizoguchi et Akira Kurosawa. L’enchaînement de plans de coupe évoque la nouvelle vague, et en particulier Godard, dont le réalisateur a visité la dernière demeure en Suisse voisine. Il cite aussi Andreï Tarkovski parmi ses maîtres spirituels, dont on reconnaît le rythme et le décalage des dialogues. Sekiro, c’est du cinéma !
Annecy Présente est une catégorie qui, de l’aveu de son directeur Marcel Jean, a notamment pour rôle de « caser des films japonais ». Elle permet au festival de diffuser des films qui auront grand succès auprès des visiteurs, mais qui ne répondent pas aux exigences de la compétition…
On y retrouvait la suite du magnifique Poupelle, un film en 3D du studio 4°C qui avait émerveillé Annecy en 2021 ; l’adaptation du best-seller Le Gardien du Camphrier par le studio A-1 Pictures ; un étrange remake de Princesse Saphir (qui n’avait rien à voir avec Princesse Saphir) ; et surtout L’Étoile de Paris en Fleur, nouveau film de Gorô Taniguchi (Code Geass, Planètes). Prenant place dans un idyllique Paris de la belle époque, cette dose de bonne humeur est ponctuée par de magnifiques scènes de combats et de danses dessinées de main de maître par la grande artiste Yuriko Chiba. Ce film un peu réac’ plein de bons sentiments et véritable déclaration d’amour à notre pays trouverait facilement en 2026 un large public familial, pour peu qu’un distributeur décide de le promouvoir et de le diffuser correctement !
Enfin, déclaration d’amour du festival au Japon, Annecy Classics proposait quatre grands chefs-d’œuvre remasterisés : le Tombeau des Lucioles de Isao Takahata, Ghost in The Shell de Mamoru Oshii, Perfect Blue de Satoshi Kon, et Ninja Scroll de Yoshiaki Kawajiri. Nous vous épargnons les présentations de ces « films que l’on ne présente plus » ! Vous trouverez des articles dédiés à presque chacun d’eux (ou leurs réalisateurs) sur notre site !
Si cette année, le festival était surtout trusté par la France, qui a pris la moitié des places attribuées aux longs-métrages en compétition, et la plupart des prix, le Japon n’a pas démérité et a tenu le terrain, en compétition, hors compétition et sur le gazon du Pâquier. A Journal du Japon, nous avons hâte de supporter à nouveau les équipes nipponnes l’année prochaine !
