Matahara, le harcèlement lié à la maternité au Japon

Le matahara – pour maternity harrassment – désigne une forme de harcèlement dont sont victimes les femmes enceintes et les jeunes mamans au Japon. Poussées à la démission, invitées à privilégier leur rôle de mère plutôt que de chercher à mener une vie professionnelle active, elles doivent subir critiques et reproches et suivre la conduite qu’on leur impose, ce qui entraîne des conséquences parfois tragiques. Fort heureusement, certaines victimes se rebellent et tentent de faire changer les choses. JDJ vous propose d’en apprendre plus sur ce triste phénomène.

Annonce d'un heureux événement, de Tirachard @Freepiks

Échographie (Freepiks par Tirachard)

Le matahara, le harcèlement des futures mamans

Dans la société japonaise, l’égalité homme-femme est encore loin d’être acquise comme en témoigne la triste 121e place (sur 153) du pays dans un classement établi en 2020 par le Forum économique mondial. Si les mentalités tendent à changer suite aux mouvements #Metoo ou #Kutoo, les discriminations envers les femmes sont encore légion et l’une d’elles concernent les futures mamans ou les jeunes mamans : le Matahara.

Salaryman, business japon

Salaryman à Tokyo (Pixabay par Mercado2)

Ce mot-valise provient de la contraction des termes anglais Maternity et Harassment et on le traduira par harcèlement lié à la maternité. Il touche principalement des femmes employées dans des entreprises des secteurs tels que le marketing, le management, la vente, la comptabilité ou dans le service, qui portent avec elles une division historique des rôles entre les hommes et les femmes et au sein desquelles les dirigeants restent très largement des hommes. Cela se traduit par des différences salariales importantes, une évolution de carrière moins rapide pour les femmes ou la réalisation de tâches de moindre importance. Dans ce contexte, celles qui tombent enceintes et souhaitent diminuer leur nombre d’heures de travail, dans une société où les heures supplémentaires sont la norme, rencontrent de vives critiques, qui prennent diverses formes apparentées à du harcèlement, de la part de leurs employeurs et de leurs collègues.

Dans une étude de 2015, une femme sur cinq se disait victime de matahara, et 60 % des Japonaises employées quittent leur travail lorsqu’elles tombent enceintes de leur premier enfant. Dans le même ordre d’idée, seules 43 % des travailleuses retournent au travail une fois leur période de maternité finie. On mentionnera que récemment, des cas de Patahara – le harcèlement lié à la paternité – ont également été mis en lumière, et même s’ils restent moins courants, 10,8 % des collègues disent avoir vu un collaborateur subir une forme de Patahara.

Comment se manifeste le matahara ?

Le problème du harcèlement au Japon n’est pas nouveau et hélas, il revêt plusieurs formes dans diverses strates de la population. Le harcèlement scolaire (bukuhara) provoque une inquiétante croissance du taux de suicide chez les jeunes ; le harcèlement sexuel (sekuhara) reste un problème de société majeur parfaitement illustré par l’affaire Shiori ITO en 2017 ; et dans le monde du travail, les femmes restent les premières victimes de eijihara (le harcèlement lié à l’âge) ou de pawahara (les abus de pouvoir, qui font également partie du harcèlement lié à la maternité).

matahara japon

Bureau au Japon (Pexels)

Dans le cas du matahara, les manifestations prennent plusieurs formes, qui vont de simples remarques déplacées de type « tu es égoïste » (vis-à-vis des autres collègues qui travaillent à plein temps) ou « tu nous causes des soucis », à des remarques choquantes comme « si tu as choisi de travailler, alors tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même pour ta fausse couche ». Ce type de commentaires recueillis auprès de femmes victimes de matahara proviennent des hommes, mais également de collègues féminines carriéristes qui souhaitent à ces mamans de « dégager, pour laisser la place à celles qui ont choisi de se concentrer sur le travail ». Il a même été reproché à une future maman de ne pas avoir respecté l’ordre de grossesse, en passant devant des collègues qui auraient dû tomber enceinte avant elle ! Un climat délétère qui culpabilise la future maman, qui a l’impression d’être une mauvaise employée ou une mauvaise mère, en partant du principe que les deux rôles sont incompatibles. Dès lors, peu de choix s’offrent aux femmes qui choisiront de supporter ces brimades au risque de nuire au bon déroulement de leur grossesse ou de partir contre leur gré.

Les témoignages concernant ce phénomène font état de 3 étapes majeures que doivent affronter les mamans : l’annonce de la grossesse à l’ employeur ; la demande d’un congé parental ; et le retour au travail, avec une demande de temps de présence réduit souvent refusé qui peut même prendre la forme d’une assignation à un nouveau poste – moins prestigieux – créant une forme de démotivation supplémentaire.

Si le matahara survient au Japon, ce n’est pas le fruit du hasard. Plusieurs éléments de la culture japonaise peuvent expliquer, sans les justifier, les raisons d’une telle attitude.

Des causes ancrées dans la mentalité nippone

Au Japon, il est de coutume de penser que l’homme doit subvenir aux besoins de sa famille en travaillant tandis que la femme doit agir en bonne épouse et en bonne mère, en restant au foyer. Une vision qui pourrait avoir fait son temps, mais qui reste bien ancrée dans les mentalités du pays et qui explique le raisonnement derrière le matahara. Toutefois, c’est un schéma devenu difficile à suivre alors que l’économie est en berne et que les salaires stagnent : la nécessité de travailler pour les femmes s’entrechoque alors avec l’injonction sociétale d’être des épouses et des mères parfaites…

matahara harcèlement maman japon

Groupe d’enfants japonais (Unsplash par de note-thanun)

L’autre cause reconnue du matahara prend racine dans la culture des heures supplémentaires et du travail assidu, qui induit qu’il faut travailler beaucoup et prendre peu de congés pour être considéré comme un bon employé. Il faut savoir que les Japonais ne prennent que 50 % de leurs congés payés annuels, sur les 18,5 jours auxquels ils ont droit. Une femme enceinte, qui souhaite partir plus tôt pour se reposer, ou une maman qui voudrait profiter de son enfant en partant à l’heure pourrait donc se voir opposer un refus, des critiques et subir des pressions pour quitter son emploi afin de se consacrer totalement à son rôle de maman. En 2015, date de la dernière étude sur le sujet, 20 % des futures mamans japonaises ont été licenciées, bien qu’il s’agisse d’une procédure illégale.

Un sexisme démocratisé, le schéma familial traditionnel et une organisation rigide du travail seraient donc responsables de cette forme de harcèlement qui génère des problèmes à diverses échelles.

Les conséquences de ce paradoxe japonais

Agir de la sorte envers des femmes désireuses de donner naissance est plus que critiquable en soi, mais si on ajoute à cela la crise démographique que connaît le Japon et qui ne cesse de s’accélérer, on se retrouve face à un paradoxe : d’un côté, un besoin d’enfants pour renouveler la population, de l’autre, un harcèlement qui pousse des femmes à ne pas enfanter, à avoir honte d’être enceintes, ou pire encore, à perdre leur bébé durant la grossesse suite aux pressions exercées dans le monde du travail.

Sayaka Osakabe, founder of Matahara net

Sayaka Osakabe, fondatrice de Matahara Net (Photo prise le 11 septembre 2014 ©REUTERS/Yuya Shino)

C’est ce qui est arrivé à Sayaka OSAKABE, une quadragénaire qui a fait deux fausses couches successives en 2012 et 2013, à la suite des remarques de ses supérieurs. La première fois, elles lui ont causé un stress important et la deuxième fois, c’est à cause de la visite d’un de ses responsables qui s’est présenté à son domicile alors qu’elle était en repos durant sa seconde grossesse, qu’elle a perdu le bébé qu’elle attendait. Il était venu lui dire que pour son bien-être, son contrat ne serait pas renouvelé : un choc qui entraîna cette deuxième fausse couche et qui la poussa à engager une action en justice afin que le matahara soit reconnu comme illégal par le gouvernement. Sayaka OSAKABE a obtenu gain de cause en 2017 et est devenu une militante sociale pour défendre le droit des femmes en créant notamment un groupe de soutien et d’informations sur le harcèlement lié à la maternité : Matahara Net. En 2015, elle a reçu le Prix international de la femme de courage de la part du département d’État des États-Unis, qui récompense celles qui se sont levées pour se battre pour les droits des femmes.

matahara net

Page d’accueil de Matahara net

Vers un changement en profondeur de la société

La victoire de Sayaka OSAKABE est un premier pas vers une évolution des mentalités, qui va de pair avec le programme lancé par Shinzo ABE en 2013 et baptisé Womenomics. Les mesures principales de ce projet consistaient à promouvoir le travail féminin, à combattre les inégalités homme/femme et à permettre à une maman de combiner travail et maternité dans les meilleures conditions possibles. Dans un discours du 22 janvier 2016, l’ancien Premier ministre japonais s’exprimait en ces termes :

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Bébés japonais (Pixabay)

« Nous allons accélérer la création d’une société dans laquelle les femmes pourraient s’engager dynamiquement. Nous ferons en sorte que les entreprises mettent en place des mesures pour prévenir le matahara. Nous offrirons également des subventions aux entreprises qui poussent les hommes à prendre des congés paternité. »

Bien conscient que les femmes sont essentielles à l’économie japonaise actuelle et que le foyer classique semble avoir fait son temps, le gouvernement avance lentement, trop lentement pour Sayaka OSAKABE qui estime que le souci ne sera pas réglé par la politique – seules 2 femmes font partie du cabinet ministériel de 21 ministres formé en septembre 2020 par Yoshihide SUGA – mais bien par une évolution globale des mentalités. Cela passerait par une réforme du monde du travail et une répartition plus équilibrée entre le temps de travail et le temps dédié à l’éducation d’un enfant. Et elle n’hésite pas à parler de la nécessité d’humanomics, plutôt que de womenomics, pour que la prise de conscience soit globale et non centrée sur cette unique forme de discrimination, ni liée à un besoin économique.

Tous les changements commencent par de petites victoires et le fait qu’on parle du matahara en est une. Mais le problème du harcèlement lié à la maternité – et du harcèlement de manière plus générale – reste un problème majeur de la société japonaise et seule une prise de conscience globale permettra d’en venir à bout. Des voix s’élèvent, le gouvernement semble avoir pris en compte l’ampleur de la tâche à accomplir et il ne reste plus qu’à espérer que les décisions qui seront prises à l’avenir permettent aux futures mamans de profiter de leur grossesse et de leur maternité dans les meilleures conditions possibles.

 

Sources :

Mickael Lesage

J’ai découvert le Japon par le biais d’un tome de Dragon Ball il y a fort longtemps et depuis, ce pays n’a jamais quitté mon cœur…ni mon estomac ! Aussi changeant qu’un Tanuki, je m’intéresse au passé, au présent et au futur du Japon et j’essaie, à travers mes articles, de distiller un peu de cette culture admirable.

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