[Interview] Chelfitsch : l’envers du décor, l’envers du Japon…

À l’occasion de la 44e édition du Festival d’Automne à Paris, la compagnie de théâtre Chelfitsch a posé ses valises à la Maison de la Culture du Japon à Paris pour quatre jours de représentation de la pièce Super Premium Soft Double Vanilla Rich de Toshiki OKADA.

Sous ce titre aussi long qu’évocateur se cache une pièce drôle et caustique où le comique de situation côtoie une profonde amertume intimement liée à la société japonaise contemporaine.

Dans une interview-fleuve accordée à Journal Du Japon, les comédiens Shingo ŌTA (également réalisateur du sublime film The End Of The Special Time We Were Allowed) et Makoto YAZAWA nous invitent dans l’envers du décor de la société japonaise. 02aSuper Premium Soft Double Vanilla Rich

Journal Du Japon : La pièce se déroule dans un konbini (de l’anglais convenience store, désigne une petite épicerie de proximité ouverte 24h/24 et 7j/7). Que vous évoque ce lieu et que représente-t-il dans la vie quotidienne au Japon ?

Shingo ŌTA : Pour moi, ça fait partie du quotidien. J’ai deux konbinis à moins d’une minute de chez moi, et je sais que j’y trouverais tout ce qu’il me faut. C’est comme une deuxième maison, ça fait partie de chez moi. Comme c’est une franchise, le goût des aliments est le même dans tous les konbinis, donc on n’est jamais déçu. Par contre, si on veut bien manger, il vaut mieux éviter, on ne sera jamais satisfait. En fait, c’est un endroit où on va avec mauvaise conscience, car on sait qu’on ne paye pas la qualité.
En même temps, le konbini est le symbole de la faiblesse de la société japonaise actuelle. Car après les événements de mars 2011, l’idée d’éteindre la lumière des konbinis ouverts toute la nuit a germé, ce qui permettrait d’économiser beaucoup d’énergie. Mais rien n’a été fait en ce sens.

Makoto YAZAWA : Je ne sais pas si on peut dire que c’est un problème grave, mais je vois ça comme une sorte d’addiction. Quand on croise un konbini, on s’y arrête même si l’on a rien à y acheter. Du coup, est-ce que je choisis ce que j’achète ou est-ce que le konbini me fait acheter ? Quoi qu’il en soit, on repart toujours avec une glace, comme dans la pièce, ou des gâteaux ou un paquet de chips ou quoi ce soit d’autre. Quand on rentre dans un konbini, même si on ne voulait rien acheter, on a soudainement envie de grignoter quelque chose.

 

Dans la pièce, on parle de néolibéralisme, d’autorité, de rentabilité, de politesse de surface… Êtes-vous en train de régler vos comptes avec la société japonaise ?

Shingo ŌTA : Avant tout, je ne pense pas que la pièce soit une critique agressive des konbinis. Certes, les konbinis ont fait disparaître les petits commerçants et ont formaté les produits, mais le message de la pièce n’est pas qu’il faut éliminer les konbinis.
Dans la pièce, mon rôle consiste à rester coûte que coûte dans le konbini, même après le pétage de plomb et la démission du gérant. Il faut assumer, trouver du plaisir dans la routine qui nous est imposée. Dans un même temps, la pièce décrit la difficulté du monde du travail au Japon ; on voit l’employée contrainte de démissionner, le gérant qui pète les plombs et le manager du siège qui annonce « si je tombe en dépression, ce sera de votre faute« .
Cela étant dit, la pièce n’est pas qu’une critique des konbinis et de la société de consommation. Il s’agit plutôt de présenter sur une même scène les différents opinions en laissant le terrain le plus neutre possible pour que le public soit libre de décider de quel côté il penche.

Makoto YAZAWA : Je joue le rôle du gérant du konbini et de ce fait, ma position est différente des employés que l’on voit dans la pièce. En jouant ce rôle, je me suis rendu compte que les employés faisaient eux aussi partie de ces produits formatés que l’on trouve dans un konbini.
La pièce est en effet assez neutre, elle observe le konbini avec une certaine distance. Mais quand on joue à l’étranger, je me rends compte que notre rôle est malgré tout d’envoyer un message de résistance vis-à-vis de ce que représente le konbini dans la société japonaise.

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Depuis les événements de mars 2011, on a l’impression que le Japon essaie d’entretenir une image toujours plus « cool » et à cacher ses problèmes avec du pain et des jeux ; des konbinis toujours pleins, et du divertissement. Ce tragique événement a-t-il quand même changé la société japonaise ? En bien ou en pire ?

Makoto YAZAWA : Waouh, c’est profond (rires).

Shingo ŌTA : Dans mon entourage, j’ai des amis qui ont créé une communauté en banlieue de Kyōto et ont commencé à cultiver eux-mêmes leur terre. L’un d’eux est un musicien et il se sert même de son bois pour fabriquer des instruments de musique. Et je pense que ces gens là se sont vraiment mis à résister à la société. Moi, je n’ai pas le courage d’aller jusque là, je suis englouti jusqu’au cou dans la vie urbaine.
D’autre part, quand je suis invité dans les festivals de cinéma au Japon, je sens vraiment la présence du gouvernement ; il y a une direction donnée par la politique. L’an dernier par exemple, j’ai été invité à participé au Festival International du Film de Tōkyō. Et ce festival, qui devrait être soutenu financièrement par l’Agence pour les affaires culturelles (équivalent du Ministère de la Culture, ndlr) est en réalité l’apanage du Ministère de l’économie et de l’industrie. Le cinéma est donc considéré plus comme un produit que comme une œuvre. En tant que cinéaste, je pense que la qualité d’un film doit être mis au premier plan. Mais j’ai senti que la politique et l’économie étaient placées en priorité par rapport à la culture, et c’est quelque chose qui m’a énormément surpris.
Aujourd’hui, je dirais que la société japonaise est séparée en deux : une partie consciente, qui cherche des informations, qui utilise internet pour se cultiver, qui essaie d’améliorer la vie et la société ; et une partie qui se dit que tout va bien et qui ne s’occupe que de gagner sa vie.

Makoto YAZAWA : C’est exactement ça ; la société est séparée en deux.
Mais je remarque que nous avons bien plus de choix qu’avant. Par exemple, alors que personne n’imaginait que l’on puisse s’éloigner de Tōkyō, de plus en plus de gens réalisent que l’on peut avoir une belle vie en dehors de la ville ; il existe de nouveaux réseaux et de nouvelles façons d’afficher les producteurs sur les produits alimentaires afin d’avoir une alimentation saine, à l’opposé des supermarchés et des konbinis. Beaucoup de gens se sont rendus compte récemment que les médias ne disaient pas que la vérité, et c’est là qu’Internet et les réseaux sociaux ont connu un essor incroyable et que de nouveaux mouvements sociaux sont nés. Même si ce n’est pas énorme, ces mouvements sont un véritable changement et on trouve même au Japon des mouvements de contestation, comme les SEALDs par exemple. Et toutes ces choses sont arrivées « grâce » à la catastrophe, ce ne sont pas des choses qui auraient été imaginables avant.

 

Au Japon, la production d’œuvres engagées est encore quelque chose d’assez marginal. Est-ce qu’en tant qu’artistes vous estimez que c’est votre rôle de montrer au monde comment est réellement le Japon sous ce vernis « cool » ?

Shingo ŌTA : Je n’ai pas énormément conscience de ma propre responsabilité, mais tous les jours je me dis que je ne veux pas tomber dans le piège de la politique gouvernementale. Je pense que l’art doit être indépendant et qu’il doit inclure des regards critiques sur la société. C’est important, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut penser qu’à ça ; il faut garder une partie de divertissement et d’amusement. Et c’est justement notre rôle de veiller à l’équilibre de ces deux aspects.

Makoto YAZAWA : Je ne pense pas non plus avoir de réelle intention de détruire ce côté Cool Japan, mais effectivement je trouve ce concept étrange. Et je me dis que tant que je trouverai cela étrange et choquant, j’arriverais à faire ressortir dans mon jeu sur scène quelque chose de différent et à communiquer mon intention.

Shingo ŌTA : Concernant la difficulté de produire des œuvres engagées, j’ai rencontré des problèmes avec mon film Fragile, qui traite du quartier de Kamagasaki. Ce quartier d’Ōsaka est un taudis qui abrite le plus grand nombre de travailleurs précaires au Japon. On y trouve un grand nombre de camés et de sans-abris, et il y a beaucoup de problèmes liés à l’alcoolisme et aux maladies. J’ai réalisé le film avec les subventions de la ville d’Ōsaka, et quand les représentants de la ville ont vu le film, ils m’ont demandé de retirer certaines scènes. C’est à ce moment précis que j’ai ressenti la réelle volonté du pouvoir de montrer une image lissée du Japon. Le quartier de Kamagasaki tel qu’on le connaît aujourd’hui est né juste après les Jeux Olympiques de Tōkyō en 1964. Ces Jeux Olympiques ont attiré un grand nombre de travailleurs saisonniers, qui se sont ensuite rendu à Ōsaka pour travailler sur l’organisation de l’Exposition Universelle qui a eu lieu en 1970. Le regroupement de ces travailleurs précaires a entraîné la création d’un bidonville dans le quartier de Kamagasaki. J’avais bien décrit dans ma présentation du film et dans ma demande de subventions que le film porterait sur ce quartier et le message que je souhaitais véhiculer, mais ils ont découvert le contenu du film sur les images et ont été vraiment surpris. Comme Tokyo, la ville d’Ōsaka a une volonté de montrer l’image d’une ville propre et je sens qu’il n’y a pas une relation très saine entre la culture et le pouvoir. Les représentants de la ville d’Ōsaka m’ont même demandé de dire que mon film n’était pas un documentaire, mais une fiction ! (Rires)

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Pour revenir à la pièce, comment a-t-elle été reçue au Japon ?

Shingo ŌTA : Nana (KOETTING, chargée de production de la compagnie, ndlr), c’est plutôt à toi de répondre ; c’est toi qui voit la réaction du public en direct. (Rires)

Nana KOETTING : Les gens qui viennent voir Chelfitsch sont des gens conscients du message véhiculé, il n’y a donc pas vraiment de mauvaise réaction de la part du public. Mais avec cette pièce, on s’est attaqué à un registre plus léger, ce qui est assez rare. Certains spectateurs s’étaient éloignés des productions de la troupe parce qu’on abordait des sujets trop pesants. Et avec Super Premium Soft Double Vanilla Rich, on a eu des retours de spectateurs qui sont revenus vers nous en disant que la pièce était plus légère, plus sympa. C’est très différent du public français, par exemple ; ce que vous trouvez horrible dans cette pièce, c’est quelque chose de tellement habituel pour nous ; ce formatage, cette obsession de tout « chiffrer » c’est tellement naturel dans notre vie quotidienne. Le choc que vous pouvez recevoir en voyant la pièce n’a pas du tout le même impact au Japon, où l’on voit davantage l’aspect léger et comique.

Makoto YAZAWA : Du coup, ça nous intéresse énormément de connaître la réaction du public français car même en étant sur scène, je sens que la perception est beaucoup plus sérieuse que celle du public japonais. Et cela nous fait reprendre conscience vis-à-vis de la société japonaise.
De plus, comme les français réagissent si fortement à nos propos, j’ai de plus en plus de mal à comprendre la réaction des Japonais ; je n’arrive pas à cerner ce qu’ils ressentent. Au Japon, tous les retours que l’on a sur la pièce soulignent que la pièce est drôle et sympa ; mais on a jamais rien sur le contenu.

 

Plus techniquement, comment avez-vous abordé vos personnages ? Pouvez-vous vous y identifier ?

Makoto YAZAWA : C’est parce que mon personnage n’a pas de vie sexuelle que vous dites ça ? (Rires)
Plus sérieusement, il y a des choses qui me déstabilisent dans ce rôle de gérant de konbini.

Shingo ŌTA : Tu sais que Toshiki OKADA a écrit les rôles en fonction des comédiens ? (Rires)
Toshiki OKADA a vraiment construit la pièce de cette façon ; il a écrit le texte en fonction de chaque comédien après avoir établi la distribution. Il travaille le texte seulement après avoir fait parler le comédien pendant plusieurs jours de répétition. C’est la même chose pour les mouvements – les pièces de OKADA sont souvent chorégraphiées – il construit le personnage en fonction des mouvements du comédien lors des ateliers. Il nous demande de créer une gestuelle que nous inspirerait le mot konbini par exemple. Chaque rôle est finalement très personnel. Pour ma part, je joue un employé ; je ne saurais pas dire si lui et moi avons des points communs ou s’il m’évoque quelque chose (rires). Ou peut-être cette attitude de se moquer du gérant dans son dos, et de chercher un moyen d’alléger sa tâche le plus possible dans cet environnement de travail. Ces deux points là me parlent. Mais je ressens aussi une certaine frustration personnelle vis-à-vis de ce personnage qui ne va jamais à l’encontre des choses ; il essaie de s’adapter à toute situation. Je pense que c’est un rôle important, mais en l’interprétant je ressens une frustration, car certains point de ce personnage me ressemblent. Cela dit, il n’y a aucun rôle de la pièce que j’envie particulièrement (rires).

 

Quelle serait la réplique de la pièce qui vous correspond le plus, qui vous parle ?

Makoto YAZAWA : Pour ma part, ce serait la dernière réplique : « les kombinis, ils cajolent trop les clients. Les clients à la base, ils nous regardent de haut, mais à force de les cajoler comme ça, c’est les kombinis qui sont responsables.« .

Shingo ŌTA : J’ai beaucoup d’affinités avec ce client qui vient régulièrement dans le konbini pour ennuyer les équipes avec ses commentaires anti-consuméristes, surtout quand il critique l’attitude molle et peu volontaire des deux employés. J’adore ses répliques, car je pense que c’est vraiment le commentaire que Toshiki OKADA veut adresser à la jeunesse. Et puisqu’on parlait du mouvement SEALDs tout à l’heure, je remarque que la jeunesse se rend enfin compte des problèmes et des lacunes de notre société. Mais il existe malheureusement encore des jeunes qui se contentent de remplir leur routine tout en restant en paix dans l’inconscience. De ce fait, le message de ce personnage me parle beaucoup.

 

Pour finir, un conseil à donner à des français qui voudrait découvrir cet « autre » Japon, celui qu’on ne voit pas dans les médias ou le divertissement mainstream ?

Makoto YAZAWA : Allez voir des pièces de Toshiki OKADA (rires). C’est vraiment ce que j’ai envie de dire.

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Remerciements à Shingo ŌTA, Makoto YAZAWA et Nana KOETTING pour leur temps et leur disponibilité ainsi qu’à toute l’équipe de la Maison de la Culture du Japon à Paris, et plus particulièrement Aya SOEJIMA pour avoir rendu cette interview possible et pour son accueil et sa gentillesse.

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1 réponse

  1. 12 décembre 2015

    […] Seul documentaire présenté en compétition lors de la dixième édition du festival du cinéma japonais contemporain Kinotayo, We Shall Overcome s’attaque à un sujet brûlant qui lève le voile sur 70 ans d’Histoire et met à mal les rapports entre le Gouvernement japonais et les États-Unis. Journal Du Japon a rencontré la réalisatrice Chie MIKAMI et continue son exploration de l’art contestataire japonais. […]

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