Interview Miya : Vis-à-vis romantique
Le 15 mars dernier, à l’occasion du Salon du Livre de Paris, Miya est venue à la rencontre de ses lecteurs pour la sortie du second tome de sa série Vis-à-Vis.

À peine sortie d’une longue séance de dédicaces, Miya nous rejoint dans le petit salon Pika avec le sourire. Elle nous décrit Élodie, l’héroïne de sa série, comme une petite blonde énergique et sensible. Bien qu’elle ne soit pas blonde, l’auteure est aussi dynamique, positive et simple. Plus jeune, elle a vibré à la lecture de ses mangas favoris et maintenant c’est à son tour de nous faire rêver avec une histoire riche de sentiments et en rebondissements. Nous avons profité de sa venue au Salon du Livre de Paris qui s’est déroulé du 13 au 18 mars dernier pour la rencontrer.
Biographie : Miya s’est construite très jeune entre le fanzinat, et ses études à l’école d’art de Lyon, Emile Cohl. Avec un programme scolaire qui lui a permis d’explorer divers univers et son fanzine Carte Blanche, Miya est devenue une artiste polyvalente. Il y a un an, elle a sorti le premier tome de Vis-à-Vis chez Pika, un shôjo manga qui raconte les histoires sentimentales et professionnelles d’une jeune parisienne. Le 2e tome est sorti avec succès le 18 mars dernier.
Journal du Japon : Parle-nous de ta série Vis-à-Vis !
Miya : Vis-à-Vis est un shôjo, un manga pour fille tourné vers la romance. On suit l’histoire d’Élodie, une parisienne qui a des difficultés financières et qui peine à s’en sortir dans ses études. Elle trouve finalement un petit boulot de concierge dans son immeuble qui lui permettra de faire connaissance avec des personnes qui auront une grande influence sur sa vie sentimentale et professionnelle. On suit l’évolution d’une jeune femme de 19 ans qui fait face aux aléas de la vie.
Comment est né ce projet ?
J’ai d’abord présenté un projet de bande dessinée fantastique à l’éditeur Pika, mais ça ne correspondait pas à sa ligne éditoriale du moment. Il recherchait plutôt une histoire qui se passerait en France. Depuis le temps que je dessinais j’avais eu l’occasion d’imaginer tout un tas d’histoires de nature différente, ça ne m’a donc pas gênée.
Le personnage d’Élodie, une petite blonde énergique et sensible, est alors venue naturellement et m’a inspiré le reste de la série. D’un point de vue graphique, j’avais aussi envie de m’amuser, j’ai donc centré le thème autour du monde de la mode. En dessinant les vêtements, j’apporte un petit côté magique au manga sans pour autant être dans le fantastique, et je peux me permettre d’avoir plus de créativité.
Quelle est la spécificité du second volume ?
Alors que dans le 1er tome on pose les bases de l’histoire, dans le second volume, on y développe plus les personnages. On en découvre un peu plus sur leur façon de penser et leur façon d’être. Il y aussi des nouveaux personnages plus ou moins secondaires qui débarquent…
Comment as-tu vécu la réalisation de ce second tome ?
J’ai mis pas mal de temps pour le réaliser. Il y a eu deux phases. La première moitié était dans la continuité du 1er tome, j’étais encore hésitante. Je me suis sentie plus à l’aise graphiquement dans la deuxième partie, comme si j’avais eu un déclic. J’avais le sentiment d’aller plus vite et de tomber plus juste du premier coup sans me poser de question.
Il y a eu aussi les 10 dernières pages que j’ai vécues de façon encore différente. C’était une autre mise en scène, des doubles pages, un événement attendu dans l’histoire que j’avais vraiment envie de dessiner mais qui devait être différent du reste.
Avant même d’avoir fini le second volume, j’avais déjà envie de commencer le 3e ! À la fin du 1er tome, j’étais émue et soulagée d’avoir enfin terminé quelque chose d’assez important, tandis qu’à la fin du 2e tome, j’étais heureuse.
Je sais pas ce que je ressentirai à la fin du 3e tome, c’est un peu la surprise à chaque fois ! (Rires)
L’histoire et le contexte de Vis-à-Vis rappelle le manga Paradise Kiss d’Aï Yazawa, quel est ton rapport avec cette auteure ?
Bien que Nana soit son œuvre la plus populaire, je préfère Paradise Kiss. Limité à 5 volumes, le manga est plus concis, et on retrouve ce petit côté magique et fou-fou de l’auteure. La mode est un thème qui m’attirait déjà et c’est ce qui m’a plu aussi dans Paradise Kiss. J’aime autant ses œuvres qui ont précédé, Je ne suis pas un ange, Gokinjo Monogatari, les tenues sont vraiment adorables. J’aime beaucoup ce qu’elle fait, j’adore Aï Yazawa, on sent qu’elle a travaillé dans le stylisme.

Y-a-t-il un personnage de la série qui te ressemble ou que tu préfères ?
Ils me ressemblent tous un peu puisqu’ils viennent de moi ! _(Rires)_ Je suis forcément plus proche d’Élodie, avant tout parce que c’est le personnage principal mais aussi parce que c’est plus facile de s’identifier à une jeune fille qu’à Vincenzo ou Daniel. Daniel est un manipulateur, un séducteur très différent de Vincenzo, Élodie, ou même de Greg. J’ai pas de préférence même si j’avoue qu’au début, je détestais dessiner Daniel ! Je me suis forcée à le dessiner pour arriver à bien le maîtriser et aujourd’hui c’est tout le contraire, j’adore le dessiner…
Qu’est-ce qui a été difficile avec Daniel, c’était au niveau graphique ?
Ça n’a pas été facile de le cerner et contrairement à Élodie, Vincenzo ou Greg, le premier croquis de Daniel n’est pas venu du premier coup. Il y a eu un cap difficile, mais maintenant j’ai hâte de dessiner une scène avec lui.
Parle nous de ton rapport avec le milieu du stylisme ?
Même si ma sœur lisait beaucoup de magazines de mode, mon intérêt pour le stylisme n’est pas lié à mon quotidien mais plus à mes lectures. J’ai adoré le travail des CLAMP sur les séries Magic Knight Rayearth, le premier shôjo que j’ai lu, Card Captor Sakura et RG Veda, où les héroïnes changeaient tout le temps de tenue. Leurs armures étaient toujours super mignonnes, ornées de bijoux… Les CLAMP m’ont beaucoup influencé dans ce sens là.
Mon attrait pour la mode vient surtout du fait que j’aime dessiner les matières. Je ne vais pas dessiner les personnages de la même façon selon s’ils portent un manteau lourd ou une robe légère. Vis-à-Vis étant une histoire contemporaine, je voulais tout de même retrouver un peu de magie dans le manga et la mode apporte ce côté fantaisiste. C’est un univers qui fait rêver les jeunes filles, beaucoup viennent me voir pour me dire qu’elles adorent les vêtements que je dessine et ça me fait plaisir.
On retrouve cette harmonie, ce soucis du détail dans les décors…
La plupart des mangaka prennent des photos et font des calques. Sur Vis-à-Vis, je préfère dessiner les décors tout en gardant une photo à côté de moi pour m’en inspirer. Le trait est plus intéressant et l’interprétation est plus vivante.
Tu réussis à décrire la vie parisienne, pourtant tu es Lyonnaise…
Aujourd’hui je suis Lyonnaise, je suis d’origine angevine mais ma sœur a vécu à Paris. C’est en allant la voir plusieurs fois que j’ai découvert la vie parisienne, celle qui est cachée dans les murs et qu’on ne voit pas de l’extérieur. Pour la petite anecdote, il y avait justement une pizzeria en bas de chez elle. Le soir, quand on éteignait les lumières on continuait d’entendre les assiettes taper. À chaque fois que je suis en visite à Paris, j’essaie de m’imprégner de l’ambiance. J’ai été marqué par des détails, des sons… Ce qui m’a touché c’est « le Paris des gens qui rentrent chez eux ».
Tu as su en effet vraiment bien appréhender la vie parisienne…
Les dessinateurs ont la capacité de tout de suite capter le détail qui pourra rendre une ambiance ou donner vie à une histoire.
D’où vient ton penchant pour le shôjo ?
J’ai lu beaucoup de shôjo dès mon plus jeune âge et pendant toute mon adolescence. Depuis, je me suis ouverte à d’autres types de lecture, plus matures, comme le shônen avec Berserk ou Le Nouvel Angyo Onshi. La lecture évolue au fil du temps. À 16 ans, j’étais fan de Fushigi Yûgi, l’histoire me faisait vibrer et les personnages me faisaient rire, maintenant quand je le relis, ça ne me fait plus grand chose. Je vais ressentir ces vibrations avec d’autres mangas. Ce que je souhaite avec Vis-à-Vis, c’est pouvoir donner cette sensation aux lecteurs.
J’ai donc lu Paradise Kiss, mais c’est assez particulier au niveau du dessin. Je pense à des shôjo plus traditionnels comme Hot Gimmick, Lovely Devil et Parmi eux, des mangas très classiques où il n’y a pas de magie à part celle des sentiments. (Rires)
Est-ce que tu comptes continuer à faire du shôjo ?
Je pense que je ne ferai pas toujours du shôjo, je suis capable de m’adapter à d’autres types de discipline. J’ai eu une formation classique dans une école d’art où on faisait aussi bien de la peinture, du nu, que de la perspective et parfois de la BD. Je n’ai jamais pu y faire du manga, mais le fait d’avoir certaines bases en bande dessinée m’a permis d’aborder d’autres styles. Récemment, j’ai fait une couverture de roman. Le shôjo reste mon premier amour, c’est la première chose que je voulais faire en tant que professionnelle. Quand j’aurai fini _Vis-à-Vis_, la suite appartiendra à mes envies !
« Il n’y a parfois qu’une seule bulle, une seule image qui me motive car on sait qu’elle est attendue par le lecteur. »
Qu’est ce qui te motive ?
Le quotidien, l’expression des sentiments, créer des scènes qui émeuvent et remuent le lecteur, qui peuvent le faire rire ou pleurer. Il n’y a parfois qu’une seule bulle, une seule image qui me motive car on sait qu’elle est attendue par le lecteur. On va passer 20 pages à essayer de l’amener à cette planche précise pour lui faire ressentir quelque chose.
Quelles sont tes influences ?
Les CLAMP, Aï Yazawa, Adachi pour la narration… D’un point de vue graphique, je suis impressionnée par les auteurs de Berserk et Le Nouvel Angyo Onshi.
J’aimais bien les premières œuvres de Yû Watase, plus humoristiques et plus vivantes que ce qu’elle fait maintenant avec Ayashi no Ceres par exemple. Je suis aussi fan de Ranma ½ et Inu Yasha…

Comment s’est déroulé ta séance de dédicace ?
J’étais contente de voir que beaucoup de monde était venu avec le tome 2, ça voulait dire qu’ils avaient bien lu le 1er tome ! (Rires) Je suis sortie de la phase où le public découvre mon manga. Lors des premières séances de dédicaces, les gens achetaient le 1er tome et venaient me voir parce que j’étais là, sans forcément connaître le manga. Cette fois, j’ai vraiment eu une interaction avec les lecteurs, ils savaient tous précisément quel personnage ils voulaient que je dessine.
Quel a été le retour du public ?
Globalement le public accroche bien aux personnages et à l’histoire qui est assez dense pour un shôjo. Sinon il y a les lecteurs qui sont fans des vêtements, du détail.
Que gardes-tu de tes années fanzines ?
J’ai gardé mon pseudo ! (Rires) Ayant fait huit ans de fanzinat, j’ai pensé qu’il y avait peut-être des gens qui voudraient me suivre. J’ai donc gardé mon pseudo pour eux et pour les personnes qui ont travaillé avec moi sur Carte Blanche. L’édition est un peu la continuité du fanzinat. En faisant des dédicaces sur les stands de fanzine par exemple, on se met déjà en condition pour l’édition. Le jour de ma première séance de dédicaces pour Vis-à-Vis, je n’étais pas démunie, je savais comment ça allait se passer et comment parler aux lecteurs etc. C’était formateur au niveau de la communication mais aussi au niveau du travail en lui-même. Je n’étais pas surprise quand on m’a parlé de fond perdu, ou quand il fallait penser à la pagination, à la mise en page, à la façon dont les couleurs allaient ressortir à l’impression etc. Le fanzine nous met en situation de futur professionnel de l’édition. Ça représente beaucoup de nuits blanches mais ça apprend le métier.

Comment se passe ta collaboration avec Pika ?
J’ai envoyé un projet d’une quinzaine de pages via l’e-mail de contact sur le site. Pierre Valls, le directeur éditorial de Pika, m’a dit que ça l’intéressait et qu’il fallait qu’on se rencontre. Il a profité du Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil en 2005 pour feuilleter mon projet. Il a été séduit par le graphisme mais ne voulait pas faire de fantastique. il recherchait une thématique actuelle et française. Je lui ai proposé deux synopsis et c’est le 3e, celui de Vis-à-Vis, auquel il a le plus accroché. On a travaillé ensemble sur le 1er volume, il m’a guidé, m’a indiqué quand il y avait trop de pages, quand il était préférable de mettre une scène à un autre moment de l’histoire etc. Il m’a énormément appris sur la construction d’un tome. Il m’a laissé ensuite complètement libre sur les tomes suivants. Il me fait confiance mais si j’ai besoin d’un conseil, je peux compter sur lui…
Comment se déroule une journée de travail ?
Je travaille dans un petit atelier avec des amis informaticiens, je suis la seule dessinatrice. Comme c’est un métier très solitaire, le travail en atelier est plus épanouissant. Quand on reste chez soi, on est vite déconcentré, le temps passe vite et on se rend compte à la fin de la journée qu’on a rien fait. C’est donc bien d’avoir un cadre de travail.
En ce qui concerne le travail en lui-même, tout dépend des jours. Il m’arrive de faire deux crayonnés de planche, suivis de l’encrage, mais je peux aussi ne faire que de la trame. J’ai ma coupure du midi et je pars à 18 h comme tout le monde. Il m’arrive de faire des heures sup’ une fois chez moi mais pour d’autres projets. Je me suis imposée cette hygiène de vie parce que ça me correspond et que j’en ai besoin pour garder un bon équilibre. Je peux déborder mais au moins j’ai un cadre. Tous les dessinateurs ne sont pas comme ça, on est tous différents, Reno peut dessiner jusqu’à 3h du matin par exemple ! (Rires)
Comment définirais-tu ton style graphique ?
C’est du manga français. J’ai eu mon style très tôt donc pour moi c’est du « Miya », élégant et efficace, en tout cas j’essaie ! J’aime les belles images, qu’un dessin soit élégant et fin. Je pense que j’ai aussi été influencée par l’animation avec des postures vivantes. J’essaie de faire à la fois vivant et élégant, après je ne sais pas si j’y arrive ! (Rires)
Quels sont tes projets d’avenir ?
Pour l’instant, je n’ai pas tellement de projet à venir parce que si Vis-à-Vis marche bien, je vais pouvoir continuer jusqu’à six ou sept tomes. Ça me laisse le temps de voir venir. J’essaie de pas trop penser à d’autres projets, ça me donnerait trop envie de les faire alors que c’est difficile pour le moment. Je suis vraiment motivée pour la réalisation du 3e tome de Vis-à-Vis, je n’ai qu’une envie c’est qu’il sorte, mais il faut le faire avant ! (Rires)
Miya n’a pas fini de taquiner Reno sur ses méthodes de travail. On a pu revoir son joli minois plus tard lors de l’interview de son collègue en attendant la fin d’une journée particulièrement éprouvante pour eux.
Pour aller plus loin :
http://www.miya.fr (site)
http://chezmiya.blogspot.com (blog)
Remerciements : Miya et les éditions Pika

