Interview : Le Jeu des Fleurs par Véronique Brindeau et Frédéric Clément

© Journal du Japon
Le jeu de hanafuda, est un jeu de cartes populaire qui s’inscrit dans la tradition japonaise. Il fait appel à des références littéraires anciennes représentées par des dessins sur les cartes, le but étant de les réunir par paires en respectant une certaine harmonie. Le livre Le Jeu des Fleurs, réalisé par Véronique Brindeau et illustré par Frédéric Clément, contient un jeu de 48 cartes réparties en 12 séries de 4 cartes et 12 textes. Chaque texte, chaque série représente un mois de l’année, lui-même associé à un végétal, et raconte une histoire.
L’ouvrage est à la fois poétique pour ses textes et ses illustrations et ludique pour son jeu de cartes. Inspiré du jeu japonais du hanafuda, il nous plonge dans les mystères de la culture nippone et du monde botanique. Les visiteurs du Salon du Livre de Paris ont pu profiter de la présence de ces deux auteur.es pour découvrir un jeu philosophique. Nous avons profité de l’occasion pour les interviewer. La voix de Véronique Brindeau, aussi fine que les images auxquelles elle fait référence dans le jeu de hanafuda, peine à couvrir le brouhaha ambiant.
Journal du Japon : Vous avez été réunis par Le Jeu des Fleurs mais vous avez des parcours très différents, pouvez-vous vous présenter ?
Véronique Brindeau : Mon parcours est un mélange de musique et de langue japonaise. C’est par la musique du Japon que m’est venu le désir d’apprendre la langue de ce pays. Actuellement, je suis coordinatrice éditoriale à l’Ensemble Intercontemporain (Paris, Cité de la musique), un orchestre essentiellement consacré à la création musicale, et je suis en même temps chargée de cours en musique japonaise à l’Inalco. J’ai fait quelques traductions de romanciers contemporains, comme Ikezawa Natsuki, et j’ai écrit ce Jeu des Fleurs, qui concerne a priori davantage la poésie ancienne que la musique. Mais la musique japonaise est en fait très liée au théâtre et, à travers le théâtre, contient beaucoup de références littéraires classiques.
Frédéric Clément : Je suis auteur, illustrateur et plasticien. J’ai déjà participé à un certain nombre de livres concernant le Japon, dont Les Belles Endormies sorti aux éditions Albin Michel il y a une dizaine d’années. J’avais réalisé des photos et des parties graphiques sur les textes de Yasunari Kawabata. J’ai participé à des projets pour la jeunesse, pour d’autres éditeurs et pour Picquier, avec Le Jeu des Fleurs que j’ai accompagné graphiquement.

JDJ : Votre ouvrage est plus un objet ludique qu’un simple livre, pouvez-vous nous en expliquer le concept ?
Véronique Brindeau : Ce qui m’a intéressée, en proposant cette idée aux éditions Picquier, c’est que c’est à la fois un jeu populaire et un jeu qui fait appel à des références littéraires très anciennes qui ne sont pas écrites sur les cartes mais qui sont évoquées par les dessins des cartes. Le livre est constitué de 12 tableaux, 12 textes qui correspondent chacun à un mois de l’année. Chacun de ces mois est représenté dans le Jeu des Fleurs par un emblème végétal, qui peut être une fleur ou un arbre. En janvier, ce sont des branches de pin, en février, les pruniers en fleurs, les cerisiers pour le mois de mars, etc. Chacune de ces fleurs et chacun de ces arbres possède, au Japon, une aura particulière qui se perçoit à travers des rites qui continuent d’être transmis de nos jours à travers des poèmes, parfois très anciens puisqu’on les trouve dès les premières anthologies impériales du 8e et du 9e siècles. J’ai essayé, dans chacun des textes, de faire le portrait d’une fleur ou d’un arbre et de montrer son pouvoir évocateur dans la culture japonaise, y compris dans la culture moderne. Le livre contient en outre le jeu de cartes proprement dit, soit 48 cartes réparties en 12 séries de 4 cartes, accompagné de règles du jeu et de tableaux récapitulant les valeurs des points. Vous pouvez vous aussi jouer au jeu de hanafuda.
JDJ : Dans quelles circonstances est né ce projet ?
Véronique Brindeau : J’ai proposé aux éditions Picquier d’écrire des textes montrant le régime particulier du sens de ces fleurs et de ces arbres dans la société ancienne et actuelle. Ensuite l’éditeur a fait appel à Frédéric Clément. J’étais au Japon quand j’ai commencé à écrire ce livre, on ne s’est donc rencontrés qu’après la publication. J’ai envoyé les textes correspondant à chaque mois au fur et à mesure de l’écriture à Frédéric Clément qui a ensuite librement travaillé dessus. La rencontre effective, en ce qui nous concerne, ne s’est produite qu’après l’impression du livre.
JDJ : M. Clément, qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet, comment avez-vous été amené à travailler sur ce livre ?
Frédéric Clément : Le directeur artistique de Picquier connaissait mon travail depuis longtemps. Il a pensé à moi pour mettre ce livre en image. Il a perçu que j’avais quand même une appétence vers la botanique, l’amour de la botanique et de la nature qui se retrouve dans mes livres précédents. Un lien évident m’a conduit sur ce projet, c’était assez classique comme processus.

JDJ : Comment avez-vous vécu la réalisation de ce livre ?
Véronique Brindeau : Nous avons au moins un point commun, avec Frédéric Clément, c’est d’aimer « herboriser » à notre manière. Je collecte des poèmes, des références littéraires relatives aux arbres et aux fleurs. L’idée de faire ce livre m’est venue en jouant au jeu de hanafuda. J’en avais beaucoup entendu parler, mais je ne le connaissais pas avant d’y jouer. J’ai eu en main une carte qui m’a rappelé un des Contes d’Ise, un classique de la littérature du 9e siècle. L’image sur la carte associe en effet des iris à un pont, une image célèbre dans la littérature japonaise, très souvent reprise sous différentes formes, en particulier au théâtre nô. Comme je m’intéresse aussi beaucoup au théâtre, cette carte entre mes doigts était évocatrice de tout un monde littéraire et musical. À ce moment-là, j’ai pensé qu’il fallait peut-être considérer les autre cartes du jeu avec un autre regard, et que j’y trouverais peut-être d’autres références, d’autres allusions à la poésie ancienne. Petit à petit, j’ai commencé à reconstituer un univers pour chacun de ces arbres, chacune de ces fleurs, puis j’ai écrit un texte unifiant l’ensemble de ces références. J’ai dû abandonner beaucoup de choses au passage, mais je me suis efforcée d’écrire à chaque fois un « portrait » de chacun des végétaux dont il est question dans le livre.
JDJ : M. Clément, quel a été votre parti pris graphique sur ce livre, en quoi vous êtes-vous démarquer par rapport au reste de votre travail ?
Frédéric Clément : Sur l’ensemble des livres sur lesquels j’ai pu travailler, j’ai toujours gardé un parti pris assez fort. J’avais très envie depuis quelques temps de travailler sur la transparence. Ce livre m’en a donné l’occasion. Je me suis servi de beaucoup de choses qui pouvaient aller sur des plaques lumineuses, j’ai travaillé à base de plaques de verre photographiques, de plantes que j’avais fait sécher et qui devenaient transparentes… Le tout donnant des compositions à base de toutes petites choses que j’ai pour habitude de collecter, tout était posé et orchestré. Voilà donc ce trait commun que j’ai avec Véronique Brindeau, en ce qui me concerne je collectionne des choses minuscules, des objets de la botanique, des insectes, des petits bouts de papier qui ont un intérêt graphique. Mon parti pris graphique était de jouer sur la transparence et la lumière avec la matière que j’avais à disposition, les diapositives, toute cette collecte. Mes compositions étaient prises entre deux sources de lumière avec le scan qui vient balayer ce que j’ai déposé dessus. Les végétaux étaient mis à plat, séchés, ou alors jouant avec les petits plis d’une fleur froissée… C’était un parti pris graphique que je caressais depuis longtemps et c’était vraiment l’occasion de le faire.
JDJ : De manière plus générale, quelle est votre marque de fabrique ?
Frédéric Clément : Je m’amuse toujours à dire que j’oscille entre le baroque et le zen, ce qui est complètement paradoxal. J’ai un côté qui joue sur l’accumulation et un autre sur le détail de choses minuscules. Si cette petite aile de mouche n’était pas juste à droite de ma composition, tout se casserait la figure, pourtant il y a en même temps beaucoup de choses autour. Je m’amuse toujours à dire que je fais le grand écart entre le baroque et l’épure.

JDJ : Mme Brindeau, en quoi vos voyages en Asie ont pu vous influencer ?
Véronique Brindeau : Je pourrais peut-être prendre l’exemple d’une fleur, hagi (en français : lespédèze), un buisson plus exactement, dont il est question dans ce jeu : c’est une fleur très souvent mentionnée dans la littérature ancienne. J’en avais vu aux Serres d’Auteuil, à Paris, mais à ce moment-là, je n’ai pas compris du tout pourquoi c’était une des fleurs les plus importantes du _Dit du Genji_, le roman fondateur des lettres japonaises, au 11e siècle. Le fait d’avoir vécu au Japon, d’avoir vraiment eu le temps de regarder ces buissons fleuris en automne, m’a permis de me mettre à la place des personnages d’autrefois, qui appréciaient ce buisson pour sa souplesse, sa légèreté, sa capacité à maintenir intacte les gouttes de rosée, et de ressentir pleinement les images classiques de la littérature. J’espère que j’ai pu transmettre, au moins en partie, les impressions ressenties en fréquentant cet univers végétal au Japon. J’ai aussi appris des choses très anecdotiques mais révélatrices. J’ai trouvé par exemple très frappant de voir que les étudiants d’aujourd’hui continuent de placer des ex-voto dans les temples pour réussir leurs examens, notamment dans les temples où l’on révère Michizane (9e siècle), qui figure le lettré par excellence, et qu’on représente toujours portant à la main un rameau de prunier. Il y a là une manifestation concrète de cet ancrage de la tradition la plus ancienne dans la vie moderne, même pour des étudiants préparant leurs examens…
JDJ : Quelles ont été vos sources d’inspiration ?
Véronique Brindeau : Je ne parlerais peut-être pas d’inspiration, mais d’impulsion. Il y a d’abord eu cette carte des iris, et son motif de pont en zig-zag, dans la série de cartes du mois de mai, qui m’a rappelé un conte ancien et une pièce de nô dans laquelle apparaît l’esprit des iris. Cela m’a donné envie d’aller plus loin dans une recherche documentaire sur d’autres cartes du jeu. Je pense par exemple à cette carte sur laquelle on voit un saule, un personnage se promenant au bord d’un cours d’eau et une grenouille. Je ne voyais pas du tout qui était ce personnage, et j’ai donc enquêté pour comprendre. Il se trouve que c’est une histoire assez connue au Japon, celle d’un lettré qui désespérait parce qu’il échouait à tous les examens, et qui prit exemple sur cette petite grenouille rencontrée en chemin, qui attrapait enfin un insecte sur une branche de saule au bout de six tentatives infructueuses. Sa persévérance lui avait permis de réussir. J’ai fait des recherches sur chacune des cartes et puis j’ai aussi sondé mes amis, des personnes que je rencontrais, pour savoir ce que représente tel arbre ou telle fleur pour un Japonais d’aujourd’hui.
JDJ : Pouvez-vous nous expliquer le principe et les règles du jeu du hanafuda ?
Véronique Brindeau : C’est un jeu très simple qui ne demande aucune connaissance botanique ni linguistique. Il n’y a rien d’écrit sur les cartes, aucun chiffre. Pendant très longtemps, les jeux de cartes ont fait l’objet d’un interdit, on ne devait mentionner aucune valeur sur les cartes. Finalement, le travail de censure a favorisé une expression assez raffinée… Il s’agit de 12 séries de 4 cartes qu’on associe par paires. Le principe du jeu de paires est très ancien au Japon, puisqu’on faisait des paires avec des coquillages représentant la même scène du _Dit du Genji_, par exemple. Là, c’est moins lourd que des coquillages, et moins coûteux ! Par exemple, s’il y a une carte de glycine présentée face visible sur la table et que l’on a une carte de glycine dans son jeu, on peut former une paire. Une fois qu’on a constitué toutes les paires possibles, on fait le compte des points obtenus. Quant on constitue une paire, on essaie de « capturer » une carte qui a une valeur intéressante parce qu’elle possède un symbole figuré sur la carte. En devenant peu à peu familier avec ce jeu, ce qui arrive très vite, on peut chercher à faire des combinaisons favorables qui rapportent un bonus. Par exemple, si vous avez réuni les animaux qui sont dans le jeu (le sanglier dans les buissons de hagi, le rossignol dans le prunier, le cerf sous les érables, etc.), vous aurez des points supplémentaires. À la fin du livre, vous trouverez les règles du jeu pour 2 et 3 joueurs et plus, avec un tableau récapitulatif des points et des combinaisons.
JDJ : En introduction, vous précisez que le jeu de cartes en soi ne vient pas de l’Asie mais qu’il a été importé du Portugal…
Véronique Brindeau : Le mot qu’on emploie en japonais pour désigner les jeux de cartes est karuta, c’est un mot d’origine portugaise. On n’a peut-être pas retracé précisément l’origine des jeux de cartes au Japon, mais il semble que cet usage soit venu avec les missionnaires portugais. Plusieurs mots dans la langue japonaise viennent du portugais. On cite toujours l’exemple du mot tempura, ou encore la mode des pantalons bouffants. Quand vous voyez des tableaux de syle namban, qui représentent les premiers missionnaires portugais, on voit les mêmes pantalons que ceux qui sont portés sur les chantiers aujourd’hui. Le mot karuta témoigne de cette influence portugaise.
JDJ : L’illustration est très présente dans ce livre, compte tenu des enjeux, comment s’est passée la réalisation des cartes ?
Frédéric Clément : Je me suis seulement occupé des compositions à l’intérieur du livre, et du déroulé, le rythme des images et de tout ce qui accompagne les compositions, du soupire aux aérations. Les cartes traditionnelles ne me dérangeaient pas mais l’éditeur a décidé de les faire refaire. Elles sont très proches de la réalité mais plus « aquarellées ». C’est une graphiste qui l’a fait.
Véronique Brindeau : Il y a un savoir partagé au Japon concernant les symboles réunis sur les cartes de ce jeu, mais en France et en Europe, ils ne nous sont pas familiers. J’ai donc beaucoup dialogué avec Sandra Borderon, la graphiste qui a dessiné ces cartes, pour rester à la fois fidèle au dessin d’origine et pour rendre plus présents et plus faciles à lire ces éléments qui sont finalement implicites dans la culture japonaise. Je pense à la carte qui a la plus haute valeur dans la série du mois de décembre, et qui représente un oiseau phénix dans un paulownia. On voyait mal, dans la carte traditionnelle, les corolles violettes du paulownia. Ou encore, on distinguait mal les grappes de fleurs des glycines de celles des hagi. Dans un jeu qui est si connu au Japon, les gens saisissent immédiatement le sens des cartes, parce que c’est un savoir qui s’est transmis. En France, il fallait nuancer davantage pour qu’on voit bien apparaître la grenouille, les branches du saule, tous ces éléments qu’on n’a même plus besoin de bien repérer, au Japon, parce qu’on les reconnaît globalement. On a donc plutôt travaillé dans le sens d’une précision à retrouver, d’un traitement plus aquarellé. La graphiste a lu les textes au fur et à mesure et ça lui a permis aussi d’être dans une lecture plus évidente du sens des images.
JDJ : Quels sont les retours vis-à-vis de cet ouvrage ?
Véronique Brindeau : Lors de salons du livre, nous rencontrons plutôt des personnes avant qu’elles aient lu le livre, et qui nous disent que c’est une belle idée. Ce sont souvent des personnes qui s’intéressent au Japon, ou au monde végétal. C’est souvent un livre qu’on a envie d’offrir, comme on offrirait des fleurs, peut-être…
Frédéric Clément : J’ai eu pas mal de retours et de témoignages sur myspace, Facebook et mon site de libraires qui étaient contents de l’avoir en rayon et qui étaient absolument ravis de le défendre. Je ne sais pas s’il avait besoin d’être défendu mais en tout cas contents de l’avoir en magasin.
JDJ : Pouvez-vous nous parler de votre actualité, quels sont vos projets ?
Véronique Brindeau : J’ai un projet en discussion actuellement pour les éditions Picquier, qui concerne aussi le monde végétal et la culture japonaise, mais je suis un peu superstitieuse et je préfère avoir avancé davantage avant d’en parler… (Rires)
Frédéric Clément : Je reste aussi sur le Japon avec un album sur Bashô qui sort chez Albin Michel en octobre et que j’ai fini d’ailleurs. Je n’ai plus de superstition à avoir puisque ça y est, c’est sur rails. Je travaille sur la couverture et tout l’intérieur, ce qui est très lourd sur le plan de l’investissement. Le titre n’est bizarrement pas encore trouvé mais ça sera sur le poète Bashô.

