Interview avec Seiichi Hayashi : Un regard expert sur la BD

Nous avons rencontré Seiichi Hayashi, venu présenter sa bande dessinée Elégie en rouge au FIBD d’Angoulême qui s’est déroulé du 28 au 31 janvier 2010.

Illustrateur, auteur et artiste, Seiichi Hayashi à Angoulême, sa femme à ses côtés. © Photo Céline Maxant

Seiichi Hayashi était invité par le Festival International de la BD d’Angoulême à venir présenter Élégie en rouge, le manga qu’il a écrit en 1971 et qui sortira en France le 25 février 2010 aux éditions Cornélius. Fort d’un expérience riche et variée, il a apporté son regard d’expert sur la BD et l’animation japonaise à travers ses œuvres lors des Rencontres Internationales avec le public. Il a tour à tour été animateur, cinéaste, designer, illustrateur, auteur et artiste-peintre.

Nous le retrouvons en interview accompagné de sa femme. Réchauffé par un café sans sucre, il nous parle de son parcours et de l’évolution de l’animation au Japon.

Biographie : Seiichi Hayashi fait ses premiers pas dans le monde du travail au célèbre studio d’animation : Toei Animation dans les années 60. Mais l’auteur s’est fait connaître en 1971 avec la sortie de sa bande dessinée Élégie en rouge qui paraît dans la revue gekiga Garo, premier magazine à avoir développé la BD destinée aux adultes. Même si depuis il a eu l’occasion de refaire du manga, il s’illustre avant tout en tant que designer et artiste-peintre. Il est le créateur de Ko ume chan (la petite prune), un personnage très célèbre qu’il avait dessiné pour une marque de confiseur.

Journal du Japon : Vous avez eu plusieurs métiers au cours de votre carrière, quel est votre métier aujourd’hui ?

Seiichi Hayashi : En réalité, même si j’ai continué de faire un peu de manga après Élégie en rouge, surtout quand j’avais quelque chose à dire, ce n’est pas ma carrière principale. J’ai été designer et maintenant je suis artiste-peintre, je fais des tableaux.

Avec quel type de matériel travaillez-vous ?

De temps en temps de la gouache et des encres de couleur, mais j’utilise surtout des pigments naturels : des minéraux, de la roche, de la terre, du sable, que j’écrase et que je mélange avec un fixant. C’est une technique traditionnelle qui vient de Chine. Elle peut être considérée comme un équivalent de la peinture à l’huile occidentale, qui utilise aussi des minéraux. Les deux styles sont différents parce qu’ils ne donnent pas les mêmes couleurs mais ils peuvent s’apparenter.

Comment définissez-vous votre style graphique ?

C’est un style réaliste mais de tradition japonaise. Pas le réalisme de la peinture à l’huile occidentale mais le réalisme qui vient d’une ligne. Pour nous (les Japonais, ndlr), c’est déjà de l’illustration.

Ko ume chan © Seiichi Hayashi

Pouvez-vous nous citer une œuvre, symbole de votre carrière ?

Dans le genre traditionnel japonais, il y a ce que nous appelons « portrait de jolies filles ». Il s’agit de portraits de femmes réelles ou imaginaires présentées joliment. C’est un style très ancien qui vient de l’estampe et j’y ai apporté une touche moderne. Une nouvelle façon de concevoir l’œuvre. Mon tableau le plus représentatif est celui de Ko ume chan (la petite prune, ndlr). Son portrait a été utilisé par une marque de confiserie, qui l’a décliné sur ses boîtes de biscuits, bonbons, chocolats… au Japon tout le monde la connaît. Au début ça ne voulait pas dire que tout le monde savait qui l’avait dessinée !

Elle fait un peu partie du quotidien des Japonais ?

Oui, on peut dire ça. Je n’ai pas fait ce travail en tant qu’artiste mais en tant que designer. Ko ume chan a connu un grand succès, puisqu’il y a même des livres etc., qui sont sortis sur ce personnage. Aujourd’hui, les gens arrivent à m’associer en tant qu’artiste à ce personnage.

Qu’a apporté votre travail dans l’animation à votre style ?

Je qualifie moi-même mon style d’archaïque. Je dessine les choses sans volume, à plat, en 2 dimensions. Un peu comme les Hiéroglyphes d’Egypte ancienne, le torse de face et le visage de profil. Dans l’animation, c’était tout le contraire, il fallait travailler en 3D. J’ai voulu éliminer le plus possible tout le superflu qu’il y a dans l’animation pour ne garder que le minimum..

Pourquoi ?

C’est par opposition au style occidental, à l’influence de Disney et l’idée de la perspective. L’impression de la profondeur ne me semble pas utile pour exprimer l’essentiel, la simplicité. Je n’ai besoin que d’une ligne.

Élégie en rouge est sorti en 71 au Japon. Pourquoi le sortir aujourd’hui en France ?

Je peux pas répondre. Je n’ai pas cherché à être publié en France. Il faut plutôt demander à l’éditeur.

Vous avez une idée pourquoi Cornélius s’est intéressé à votre ouvrage ?

Pas seulement en France mais dans le monde entier, l’animation et la bande dessinée japonaises sont devenues un phénomène depuis une vingtaine d’années. Des éditeurs se sont intéressés aux origines de ce phénomène international, quelle a été l’histoire de la BD jusqu’à nos jours. Ils se sont aperçus que des choses dans les années 60-70 avaient été oubliées.

Pouvez-vous nous présenter Élégie en rouge ?

C’est une histoire très basique, deux jeunes gens, originaires de la province, débarquent à Tōkyō, ça pourrait être n’importe quelle capitale du monde, et vivent une histoire d’amour. Ce qui est important, c’est que se sont des gens de la campagne qui apprennent à connaître la ville. Ils aimeraient inventer une nouvelle façon de vivre ensemble qui les rattache à leur campagne. C’est une situation très classique, dans toute les cultures il y a ce genre d’histoire.

Quel est votre rapport avec la France ?

C’est la troisième fois que je viens en France. À la fin des années 70 j’avais eu l’occasion d’accompagner un ami réalisateur qui présentait son film d’animation au Festival d’Annecy. Je suis revenu une fois pour peindre des paysages français. Mais c’est la première fois que je suis invité à venir présenter mon travail.

Vous aimeriez y développer des projets ?

Si on me le propose, j’accepterais volontiers mais je ne cherche pas spécialement à le faire. Il y a peut-être une opportunité de se faire connaître, mais ce n’est pas mon but.

Votre visite à Angoulême vous inspire-t-elle ?

Ça me plaît beaucoup, je me balade avec mon appareil photo et je prend des photos partout donc pourquoi pas, oui ! En France il y a plein de bâtiments en pierre, un style d’architecture qui correspond bien à la peinture japonaise.

Pouvez-vous nous faire un résumé du débat que vous avez animé dans le cadre des Rencontres Internationales d’Angoulême et qui tournait autour de la naissance de l’animation japonaise ?

L’histoire du cinéma d’animation japonais commence à la fin de la guerre. Le Japon perd la guerre et se retrouve sous occupation américaine. Et la télévision débarque dans les années 50. Mais les chaînes de TV japonaises n’ont pas de budget pour payer une production nouvelle donc elles achètent des programmes américains (Disney) parce qu’ils ne sont pas chers. Les États-Unis avaient déjà une production de masse, déjà rentabilisée. Ils pouvaient vendre leurs produits pour trois fois rien. En plus, il y avait une volonté idéologique de diffuser la culture américaine.
Dans les années 50, l’animation japonaise est américaine.
Puis au début des années 60, arrive Osamu Tezuka qui tient un autre discours et qui pense que les Japonais ont aussi quelque chose à dire. Il sort Astro Boy en petit format pour la TV et c’est l’explosion de ces petits produits fait à la va-vite de qualité moyenne mais qui ont passionné toute une génération.
Une fois que les chaînes de TV ont compris qu’il y avait un réel intérêt du public pour ce type de produits, tout le monde a voulu en faire. Ce n’était pas que l’animation japonaise n’existait pas mais c’étaient des long-métrages qui essayaient vaguement de copier Disney. Et là on s’apercevait qu’on pouvait faire des choses originales, japonaises, faites par des Japonais pour des Japonais et sous un petit format, donc relativement rapidement. Ensuite c’est donc l’explosion des sociétés de production et de création d’artistes, pour élaborer des scenarii et des histoires originales. C’est comme ça que tout a commencé.

De votre point de vue, comment l’aventure a-t-elle commencé en France ?

Dans les années 70-80, les animes sont arrivés en France presque gratuitement. D’après moi, c’était déjà une stratégie des grands distributeurs japonais de ne pas être cher.

Le manga a connu un développement différent, pourquoi ?

La BD est toujours en retard par rapport à l’animation d’un point de vue stratégique, commercial et de vision à long terme, la BD est plutôt en retrait. Les auteurs de BD eux-mêmes pensent toujours que ce qu’ils font n’est pas très important.

C’est vrai qu’en France la BD est considérée comme un 9e art, là où le manga est populaire.

La déchéance d’un homme, un livre d’Osamu Dazai est très symbolique de ce phénomène. Il présente un personnage nul, un anti-héros et qu’est-ce qu’il fait dans la vie ? Il est dessinateur de manga. Dans une époque ou le manga explose, être dessinateur de manga, c’est vraiment le dernier des métiers ! (Rires)

Journal du Japon : La BD a aussi ses polémiques…

Patrick Honoré : Mais le Ministre de la Culture vient à Angoulême.

Seiichi Hayashi : Il y a 5 ans, il y a eu ce revirement de la classe politique japonaise, avec ce ministre qui a déclaré aimer le manga (Tarô Asô, ndlr). Je ne suis pas sûr qu’il ait été pris au sérieux mais en tout cas il l’a dit !

Remerciements : Patrick Honoré pour la traduction.

Pour aller plus loin :
www.hayashi-seiichi.jp

Céline Maxant

En créant le magazine Journal du Japon en 2008, je cherchais à valoriser la culture populaire japonaise auprès du grand public. Je souhaitais aussi mettre en avant les pratiques artistiques amateurs autour du manga et de l'animation comme le cosplay, et à faire vivre les événements aux passionné.es via des articles de presse et des reportages photos.

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