GA-REI – La Bête Enchaînée : Release the yôkaï !

Le Japon, terre de contraste : ses temples, ses arts floraux, sa cuisine, ses monstres… #WaitWut ? Ses monstres ? Eh oui, ses monstres ! Le folklore nippon est riche d’une multitude d’esprits plus ou moins malfaisants, les yôkaï. Et c’est par le biais du shônen que Hajime Segawa dépoussière ce thème déjà exploité une multitude de fois, avec le manga GA-REI – La Bête Enchaînée, dont le volume 8 sort ce mardi 5 octobre 2010 chez Pika.
Les mythes et le folklore japonais abondent en références aux créatures fantastiques propres à l’archipel nippon. Tout lecteur de manga lambda a entendu parler du kappa, du kitsune (qui n’est pas qu’un label d’électro-pop) ou du tengu. Très présentes dans les cultures traditionnelles locales, ces créatures sont issues des diverses influences shintoïstes (qui voit le divin et le surnaturel dans toute la nature – cf. Le Voyage de Chihiro), bouddhistes (le culte des ancêtres et des esprits), voire chamaniques (le shintoïsme vient du chamanisme). Il est donc normal qu’elles aient fait l’objet de plusieurs mangas les concernant de près comme de loin. Parmi les classiques, on citera GeGeGe no Kitaro (Kitaro le Repoussant), de Shigeru Mizuki, grand spécialiste de la question (il lui consacrera une encyclopédie en 2 volumes, YÔKAI – Dictionnaire des monstres japonais, disponible en français chez Pika), Le Pacte des Yôkaï, de Yuki Midorikawa, ou encore xxxHOLiC et X/1999 de CLAMP.
Les yôkaï ont donc réussi à se faire une place dans la culture contemporaine japonaise. Cependant, généralement, les auteurs ou scénaristes font appel à eux lorsqu’il s’agit d’évoquer un temps passé, révolu, et souvent en confrontation avec la modernité. Ainsi, dans Le Voyage de Chihiro, Haku (en fait Kohaku) est l’esprit d’une rivière emprisonné, depuis que ladite rivière a été bétonnée ; de même, dans Yôkai Daisenso (La Guerre des Yôkaï), un film de Takashi Miike qui abonde en référence à l’œuvre de Shigeru Mizuki, l’intrigue tourne autour de yôkaï désorientés dans un monde moderne qu’ils ne comprennent plus. Bref, le constat actuel serait que les Japonais ont oubliés leurs traditions et leurs esprits, le Namahage n’étant plus qu’un personnage folklorique que les touristes vont voir lors de voyages organisés dans le Nord de l’archipel. En conséquence de quoi l’usage des yôkaï dans la fiction – pour tout sympathiques qu’ils sont – est surtout là pour apporter une patine rétro plus que pour exprimer la représentation de peurs et/ou craintes, ce qu’ils étaient originellement.

Un manga rongé par les mythes
GA-REI prend donc ce parti-pris à contrepied, puisque le manga propose une réinterprétation, une réactualisation, une mise à jour, un F5, quoi, des créatures fantastiques de petite et grande ampleur qui peuplent les légendes japonaises.
Kensuke Nimura est un lycéen à peu près lambda. À peu près, puisque, contrairement au commun des mortels, il peut voir les gens qui sont morts (cc @sixiemesens). Adolescent doté de peu de sang froid, il s’énerve alors régulièrement contre ces âmes damnées qui le perturbe. Et comme lui seul peut les voir, il passe pour un gros taré, ce qui est handicapant, puisque ça a le don d’effrayer les filles, en conséquence de quoi ces dernières refusent ses avances romantiques, alors que c’est son vœu le plus cher.
Bref, ce substrat des amours monstrueux entre Ichigo Kurosaki et Eikichi Onizuka aurait pu continuer à vivre sa vie péniblement ainsi. Mais un shônen ne serait pas un shônen si un événement imprévu et complètement bouleversant ne venait chambouler cette vie de loser. Cet événement imprévu se matérialise donc sous la forme de Kagura Tsuchimiya, sémillante mais étrange jeune fille, qui possède le même pouvoir que notre héros. On apprend rapidement qu’elle travaille pour une agence secrète qui a pour but d’éradiquer les esprits malfaisants de l’archipel, et plus précisément de Tôkyô, la ville la plus touchée par les catastrophes surnaturelles (Godzilla, Mothra…), avec New-York (souvenons-nous de King-Kong). Très vite, Kensuke va se faire enrôler un peu contre son gré dans cette équipe de Ghost Busters japonais, et la machine est lancée.
On a donc un héros en devenir, des antagonistes plus ou moins puissants, un personnage féminin charismatique, un potentiel humour certain grâce aux personnages secondaires… Bref, tout pour faire un bon shônen.
Outre son intrigue, qui si elle peut être bateau au départ, se démarque bien vite de titres déjà éculés comme BLEACH (mais ça, je laisse le soin aux lecteurs de se faire leur avis), avec entre autre l’intégration de yôkaï 2.0 (par exemple, Nurikabe, esprit se manifestant traditionnellement sous les traits d’un mur, se transforme ici en porte blindée), le manga se distingue par un style graphique bien particulier.
On est en effet loin d’un trait manga conventionnel type Jump (NARUTO, ONE PIECE, Dragon Ball et compagnie), pour se rapprocher de titres plus matures, comme TRIGUN (pour le design burlesque et absurde de certains personnages, et pour le côté faussement brouillon du trait), ou encore Hellsing ou pumpkin scissors (pour la profusion de sang). Car, oui, GA-REI est un manga sanglant. On tranche du streum’ en veux-tu en voilà, parce qu’au final, on a rien sans rien, hein. Cette violence graphique est rarement gratuite (contrairement à un BATTLE ROYALE, par exemple), et très esthétique, s’intégrant bien au style alambiqué et très personnel de Segawa. Car l’auteur aime à nous perdre dans ses dessins, oscillant entre SD volontairement grossiers et imitation de ukiyo-e (le style de peinture japonaise traditionnel), en passant par un certain expressionnisme gothique que les filles de CLAMP ne renieraient pas.

La partie d’un tout
GA-REI est le premier (et jusque là le seul) vrai succès critique et commercial de Segawa. Cependant, le manga n’est que la première pierre d’un édifice logique et scénaristique construit par l’auteur.
En plus de la parution régulière dans le Shônen Ace des chapitres en prépublication de GA-REI, Segawa s’est accordé des bonus dans les hors-série du magazine, en dessinant Ga-Rei Tsuina no Shô, une histoire se déroulant dans le même univers que GA-REI, mais quelques temps avant la rencontre entre Kensuke et Kagura. On y retrouve évidemment des cameos de personnages de la série « principale ».
Par ailleurs, le manga a été adapté en anime. Enfin, il ne s’agit pas d’adaptation à proprement parler, mais d’une prequel, puisque l’intrigue dévoile au spectateur certains points scénaristiques omis dans le manga (notamment comment Yomi est devenu ce qu’elle est). Ce GA-REI zero s’attarde donc sur la relation entre Kagura et Yomi, le personnage de Kensuke n’apparaissant qu’à la toute fin, la fin de l’anime correspondant au début du manga. Notez que Segawa a validé chaque scénario, afin que l’anime ne contredise en rien le manga, et en garde l’esprit. Il est produit par le studio AIC, et est réalisé par Ei Aoki (Girls Bravo, BLOOD+).
Ces deux titres sont encore inédits en France.
L’avantage de ces spin-off, c’est qu’ils peuvent être regardés/lus indépendamment de la série principale, qui reste le manga. Cependant, le fanboy ou la fangirl de base sera ravie de voir l’expérience du manga se poursuivre par le biais d’autres médias qui arrivent en complément du support de base. Un effort rare là où la plupart des adaptations se contentent d’une reprise plus ou moins proche du matériel de base.
GA-REI comptera au total 12 volumes. Ce titre, sous couvert de certaines facilités scénaristiques inhérentes au style même du shônen, propose de bonnes idées, et a un style graphique vraiment attachant. Si les novices en manga pourront être un peu surpris par cette patte moins commune comparée à d’autres séries, les lecteurs chevronnés pourront y jeter un œil plus que curieux.
Visuels : GAREI © Hajime SEGAWA 2006 / Kadokawa Shoten / Pika Edition

