Le Chant d’Apollon : L’amour vu par Tezuka

Depuis 2008, les éditeurs français semblent s’être donnés un mot d’ordre : faire paraître au moins un one-shot d’Osamu Tezuka par an. 2012 ne déroge pas à la règle puisque les éditions Kana viennent de publier Le Chant d’Apollon, un volumineux manga de 1970, dans lequel le « Dieu du manga » s’interroge sur l’Amour, tout en s’essayant au gekiga sur plus de cinq-cent pages.
Amour et tragédie
En 1970, Osamu Tezuka s’intéresse de très près au gekiga, ce genre nouveau (littéralement « images dramatiques »), apparu dans les années 1960, qui faisait la part belle à des dessins et à des scénarios réalistes. Principalement réputé pour la dimension enfantine de ses œuvres (au niveau graphique notamment), Tezuka décide de reprendre le gekiga à sa manière.
L’intrigue du Chant d’Apollon se veut donc résolument adulte. Shogo Chikaishi, un jeune homme rebelle aux pulsions meurtrières, est amené devant un psychiatre qui cherche à le soigner de son penchant pour la violence. Traumatisé par son passé d’enfant battu et mal aimé, Shogo voue en réalité une haine féroce à l’amour. Au point de prendre un malin plaisir à massacrer les couples d’animaux qu’il traque à la campagne… Son comportement pour le moins inquiétant nécessite donc un traitement. Après avoir subi une séance d’électrochocs, Shogo fait la rencontre d’une déesse antique qui l’informe de la malédiction qui pèse désormais sur lui : d’une incarnation à une autre, Shogo tombera à chaque fois amoureux d’une femme. Mais il ne pourra jamais réaliser son amour avec sa promise car l’un d’eux mourra systématiquement avant ce moment décisif…
Une maîtrise narrative inégalée

En partant de ce postulat pour le moins original, Tezuka s’offre une grande liberté créative. Il prend ainsi un plaisir évident à projeter son personnage dans des époques qui lui sont chères (et que l’on retrouve dans la plupart de son œuvre) : la seconde guerre mondiale, notamment, mais aussi dans un monde futuriste, en 2030, qui n’est pas sans rappeler certaines histoires de Phénix. Grâce à ce format narratif, Tezuka met en scène des histoires tranche-de-vie qui n’ont pas forcément de rapport entre elles, Shogo étant le seul fil conducteur de l’ensemble.
La recette prend instantanément, en grande partie grâce au sens de la narration et du découpage de Tezuka, qui restent encore aujourd’hui un modèle du genre. À tel point qu’on se laisse immédiatement prendre dans l’intrigue et qu’on se retrouve à tourner les pages à une vitesse folle. Tezuka réussit un véritable tour de force puisqu’il parvient à captiver son lecteur alors que celui-ci sait dès le départ que chaque histoire va finir tragiquement, comme cela nous est expliqué dans les premières pages. Mais tout l’intérêt de ces histoires repose dans les rapports changeants entre Shogo et sa compagne, des rapports qui permettent à Tezuka d’intégrer dans son intrigue des questionnements moraux sur l’amour qui restent d’actualité plus de quarante ans après (l’adultère, les mariages forcés, la place de la femme dans la société japonaise…) L’autre attrait principal de ces chapitres, généralement très denses, tient à la découverte de l’amour par Shogo, qui va progressivement en expérimenter tous les aspects (la joie, la tristesse, la colère, la souffrance, la trahison…)

En jonglant à travers les époques, mais aussi entre la réalité, le fantastique et la science-fiction, Tezuka parvient à maintenir le lecteur dans un état d’intérêt constant. Comme souvent chez cet auteur, on se trouve constamment balloté entre différents univers et ambiances. D’abord dans un monde occidental (une histoire d’amour et de haine tragique entre Shogo, soldat nazi, et une jeune déportée − annonciatrice de L’histoire des 3 Adolf), puis dans un univers résolument japonais, ou encore sur fond de mythologie (l’histoire du Dieu Apollon revisitée par Tezuka).
On regrettera toutefois que l’histoire la moins intéressante (celle qui prend place en 2030 et met en scène des « bioroïdes », aux côtés de leur reine Sigma) s’étire un peu trop en longueur, dans un scénario assez linéaire, qui donne une impression de déjà-vu aux connaisseurs de Tezuka.
Ce petit passage à vide mis à part, Le Chant d’Apollon reste un one-shot captivant, qui repose en grande partie sur son héros. On éprouve en effet une sorte de fascination ambigüe pour Shogo, tour à tour odieux, répugnant, touchant et attachant. Son évolution, à travers les époques et les hallucinations, constitue le fil conducteur du manga.

Le gekiga revisité par Tezuka
Quant aux débuts de Tezuka dans le gekiga, ils sont plutôt réussis. On sent que l’auteur tient à faire réfléchir son lectorat, et n’hésite pas pour ce faire à dépeindre en détails des scènes choc, particulièrement violentes (les massacres d’animaux ou encore les souffrances physiques répétées de Shogo). Tezuka délivre également des messages qui lui sont chers, et, s’ils sont parfois délivrés avec maladresse ou trop d’insistance (son discours écologique notamment), ils étonnent par leur caractère précurseur. Ainsi, dès 1970, Tezuka avait bien saisi les dérives possibles du clonage, et s’attachait à les dénoncer dans Le Chant d’Apollon.
Tezuka choisit par ailleurs de laisser de côté la dimension graphique du gekiga : il ne cherche pas à rendre son trait plus adulte (ce qu’il fera en revanche quelques années plus tard dans certains passages d’Ayako), mais soigne à la place le découpage de ses planches, et le niveau de détails de ses décors. Ses traits ronds et enfantins servent ainsi efficacement sa narration moderne et dynamique. Certaines scènes sont particulièrement réussies, à l’instar de la double page où Shogo et sa compagne observent, côte à côte, un magnifique coucher de soleil.
Le Chant d’Apollon est donc une lecture idéale pour les connaisseurs de l’auteur comme pour les néophytes : chacun devrait trouver son compte dans ce volumineux one-shot, qui s’accompagne d’une histoire courte de 1969 intitulée Poème du Bazar, qui dépeint avec beaucoup de justesse le Japon des années 1960.
