Concert de la musicienne Yuyutopia au théâtre Les Déchargeurs
Ambiance minimaliste, superposition d’effets et emphase sur la voix : le spectacle offert par Yuyutopia se résume à un jus d’ambiances éthérées et un piano transformé par divers effets de style. Plongée tête en avant dans un univers musical alternatif.

C’est au théâtre Les Déchargeurs à Chatelet, au centre de Paris, que Yuyutopia offre tous les mercredis soir jusqu’au 20 juin 2012 un show calme et reposant. En toute logique, il ne faut pas s’attendre à un spectacle rock and roll mettant l’emphase sur les sons électriques. N’allez pas voir Yuyutopia si vous êtes un inconditionnel du pogo et du mosh pit ! Il s’agit ici d’une soirée intimiste (une dizaine de sièges) où les spectateurs sont au plus proche de l’artiste, de son matériel et de son pianiste talentueux, Mathieu Naulleau. Cette proximité permet des mécaniques de concert inédites : regarder les artistes dans les yeux, pouvoir discuter avec eux en fin de performance… un soupçon d’appréhension peut même exister en début de soirée : regarder aussi frontalement, est-ce juger ? Comment exprimer son enthousiasme bien sagement assis ? Autant de petites questions bien vite envolées, d’autant plus que le concert est très court − moins d’une heure.
Cette ambiance intimiste, quasi-fusionnelle, sort de l’image qu’on peut se faire d’un concert. Hors de tout, de la foule, de la capitale, nous sommes ainsi projetés face à la performance, nous entrons dans l’univers qui nous est offert… et un petit pincement au cœur apparaît à la dernière chanson. Quoi qu’on puisse dire de la musique de Yuyutopia, c’est un sentiment rare qui vaut la peine d’être vécu. Qui peut se targuer d’assister à un concert privé dans son salon ? Le sentiment est ici similaire.

La taille de la salle n’empêche cependant pas un peu d’interactivité : Yuyutopia arrive dans la salle en chantant, introduit son concert et met l’accent sur l’histoire qu’elle raconte. Entre deux morceaux, elle fait le choix de nous parler de son voyage initiatique et métaphorique, une mini-odyssée qu’on devine inspirée de faits personnels. Chaque chanson − toutes extraites d’Aqua Shift, son premier album − ont pour rôle d’incarner une étape de ce voyage, de s’approprier une couleur et une ambiance bien particulière. Le choix est ici évident : l’eau, les couleurs froides, les ambiances éthérées… en ce qui concerne le matériel, le duo s’appuie aussi sur une dualité de sons : piano bien naturel et clavier électronique, Macbook fièrement posé pour les sons de fond, partitions pour le fil directeur. Cette confluence des genres donne une musique assez mixte, cela dépend parfois des morceaux.
Yuyutopia démarre sa prestation avec quelques vocalises − l’échauffement est perceptible, parfois − puis enchaîne quelques morceaux approchant le free jazz. La notion de rythme est ici inhabituelle, pas toujours binaire, parfois libérée des conventions, il y a parfois un jeu de questions-réponses qui s’opère entre les deux pianos, un jeu rythmique qui rappellerait presque les fondamentaux du Brit Pop. Il n’y a cependant pas la moindre touche de vitesse, de « gros son » ou tout simplement pas de rock ici − Yuyutopia le clame dès le flyer du théâtre, sa principale influence reste Kate Bush. Ses deux plus grandes armes : sa voix et les mélodies polyglottes. Yuyutopia chante en français, en anglais et en japonais… et cette femme s’apparente à une diva, l’ego démesuré en moins : sa première apparition, joliment parée d’un joyau remarquable, ne s’oublie pas !

L’une des principales caractéristiques du concert de Yuyutopia reste sa tentative de s’inscrire dans une forme de musique inconnue, un flou qu’on pourrait tenter de définir avec le néologisme de « musique onirique », se reposant pourtant sur des mécanismes déjà utilisés par les grandes chanteuses. Les cordes vocales, cependant, ne font pas tout ; chaque morceau a ses spécifités. Le Voyage Aquatique en tant que tel utilise une intelligente superposition de voix, Yuyutopia chante sur elle-même grâce à une pédale de Delay. Le Naufrage se fait sur des percussions variées (dont les bongos, par exemple). Last Forest se préoccupe davantage des vocalises de la chanteuse, donnant le meilleur d’elle-même dans une danse hantée, mystique. Nous de regarder avec des yeux ronds d’étonnement ou un sourire conquis. Last Forest pousse les aigus comme s’il n’y avait pas de lendemain, Le Kaléidoscope est en français et L’île du Désir se rapproche plus des styles bossa-nova et fusion, convoquant ici des textures plus chaleureuses.
Cette multiplicité de supports, générées par ordinateur, donne envie de voir la belle chanter derrière un orchestre − et effectivement, elle nous assure que les versions studio se font avec une vingtaine de musiciens. La version minimaliste pousse à la curiosité ! L’artiste est parfaitement polyglotte et on déplore peut-être une part faible du japonais du spectacle. En effet, pour des thèmes abordés comme « l’amour pré-vie », la justesse des paroles semble primer sur leur sens profond. Dédicacée à son frère, la chanson sur les gratte-ciels (Matenlō) agit comme le paroxysme du spectacle, rencontre parfaite du chant, de la danse et de l’émotion transmise. Pour peu de moyens donnés, Yuyutopia offre le meilleur possible et nous fait entrer dans cette bulle nouvelle, pas amicale pour un sou aux fans de sonorités agressives, mais cette petite heure agit comme un cocon, un retour aux sources pour tout spectateur sachant s’ouvrir.
Au final, on pourrait se permettre des jugements de valeur sur la portée inconnue du spectacle, mais aller voir Yuyutopia serait une belle marque d’ouverture, une preuve de curiosité qui sera récompensée pour les fans de musiques originales. Moby était le premier à nous prouver qu’un Mac pouvait avoir une âme, Yuyutopia continue cette fière lancée et la fraîcheur de cette heure couplée au sourire timide du pianiste à chaque fin de prestation en font un concert underground, dans toutes les connotations du terme, à voir.
Yuyutopia sur France 24 :
Informations pratiques :
Tous les mercredis à 20 h du 14 mars au 20 juin 2012
Théâtre Les Déchargeurs
3 rue des Déchargeurs, 75001 Paris
Tél : 08 92 70 12 28
Tarif : 10, 13, 16, 18 euros
Billetterie : http://www.lesdechargeurs.fr/node/533
www.yuyutopia.com
Photos Sandra Després © journaldujapon.com – Tous droits réservés.

