Entretien méta avec les auteurs de Pokémon Noir et Blanc

Vendredi 29 novembre, 9 h 30, dans un hôtel grand standing parisien, nous avons rendez-vous avec deux mangakas : Hidenori Kusaka (ci-dessous, à droite) & Satoshi Yamamoto (ci-dessous, à gauche) le scénariste et l’illustrateur de Pokémon Noir & Blanc ! Assis de concert, les deux auteurs, leur responsable éditorial nippon et Grégoire Hellot, directeur éditorial de Kurokawa et aujourd’hui interprète, répondent patiemment à mes questions. Nous manquons tous de sommeil mais des paniers de viennoiseries sont là pour nous réchauffer.

Au programme de l’interview : le parcours des deux mangakas, leur lien avec la saga Pokémon et les contraintes qui accompagnent cette licence, mais aussi la série en elle-même, son public et les sources d’inspirations de nos deux artistes du jour !

Satoshi Yamamoto et Hidenori Kusaka © Photo Natacha Parent

Malgré son air flegmatique, Monsieur Kusaka est affublé d’un chapeau Victini et d’une cravate arborant les trois starters de Pokémon Noir Et Blanc. Nous verrons que le duo ne manque pas d’humour !

Journal du Japon : Bonjour messieurs… Est-ce que chacun d’entre vous pourrait expliquer votre collaboration à nos lecteurs ?

Kusaka : Bonjour ! Je suis le scénariste de Pokémon, je m’occupe de créer l’histoire du manga. Mon rôle est d’abord de jouer au jeu et de repérer les différents éléments intéressants de scénario puis de donner une direction à l’histoire. Une fois qu’elle est décidée, je dois ensuite la découper en différents chapitres. Comme vous le savez, le manga est tiré d’un jeu vidéo. Je dois donc prendre différentes dispositions pour rencontrer les créateurs de cet univers qui surveillent si nous respectons l’intégrité du jeu.
À partir de là, ma responsabilité est de faire le lien entre les deux. Je crée des storyboards, je les montre aux personnes responsables de la Pokémon Compagny pour validation. (Ils déroulent les storyboards sur la table, ils sont énormes et soignés, NDLR ) Ensuite, c’est au tour de Monsieur Yamamoto de rentrer en scène…

Yamamoto : Mon rôle est de récupérer le storyboard et de le modifier selon mes affinités tout en suivant le déroulement de scénario décidé initialement. Après cette étape de dessin, on fait une réunion à trois – avec Monsieur Kusaka, notre responsable éditorial et moi-même – et nous décidons, parmi nos différentes versions, de la meilleure idée. Une fois que le storyboard est validé, on passe aux croquis, à l’encrage puis à la finition du dessin. Le manga terminé, on envoie le tout à la Pokémon Compagny qui nous signale d’éventuelles erreurs, de chara design notamment.

Comment êtes-vous devenus mangakas ? Pourquoi cette carrière ?

Kusaka : En 1996, le premier jeu Pokémon est sorti au Japon. À l’époque, le jeu a connu un franc succès et j’étais journaliste/rédacteur pour Shôgakukan, dans un magazine pour enfants. Je devais écrire des articles, inventer des jeux… Lorsque le jeu Pokémon est devenu populaire, nous nous sommes dit que nous allions adapter le jeu pour la rentrée. Et donc, chance du timing, on m’a dit « vu que tu as de bonnes idées et que tu es fan, tu peux t’en occuper. » J’ai toujours voulu travailler dans le manga, j’ai donc accepté avec joie !

Yamamoto : Au Japon, pour devenir mangaka, il y a un moyen très orthodoxe. Ce système, c’est montrer ses planches à un éditeur, ce que j’ai fait pour Shôgakukan. J’ai été accepté tout de suite et j’ai publié une histoire dans le Shônen Sunday. J’avais ramené un manga amateur de ma création… Mais 300 pages, c’est impubliable ! On m’a demandé de dessiner une histoire courte, ce que j’ai fait. J’ai donc débuté ma carrière en 1993.

Pokémon Noir & Blanc © Photo Natacha Parent

Comment est-ce que la série s’inscrit dans le canon Pokémon ?

Kusaka : Difficile de répondre ! C’est un univers qui touche à beaucoup de choses. Au centre de la « galaxie Pokémon », il y a le jeu vidéo. Autour, un dessin animé, un jeu de cartes, un manga et des jouets qui gravitent. Chacune de ces sphères est facile à distinguer de par l’âge de ses usagers.
Le dessin animé est la porte d’entrée vers l’univers global, c’est ce qu’il y a de plus accessible pour les tout-petits. Les enfants qui apprécient vont naturellement vers le jeu. Comme le jeu de cartes a des règles complexes, ce sont les plus grands qui y jouent. Le manga se trouve un peu entre les deux, nous le réalisons de sorte à ce que les enfants puissent le lire sans problèmes, mais nous ne délayons pas l’histoire pour eux en particulier, dans un esprit tous publics.
Nous avons plusieurs buts en réalisant le manga, notamment toucher les joueurs qui peuvent s’amuser à retrouver des parcelles du jeu sur le papier. Les gens qui lisent le manga sans connaître le jeu doivent pouvoir le trouver intéressant et divertissant en lui-même. Cependant, on doit pouvoir alterner les supports sans distinction.

Est-ce qu’être un mangaka pour les plus jeunes pose des contraintes particulières ?

Yamamoto : Non, ce n’est pas quelque chose qui me vient à l’esprit. Je ne réfléchis pas à ces détails quand je dessine, je pense d’abord à la pertinence des représentations. Je sais que l’on considère que c’est un manga pour enfants, cependant il faut savoir que si l’on fait un manga trop simpliste, les enfants le sentent. Ils vont se dire : « Vous me prenez pour un bébé, ou quoi ? »
Je pense qu’il ne faut pas prendre les enfants pour des idiots, ils sont bien plus capables de lire et comprendre une histoire que ce que l’on peut croire. J’essaie de ne pas me restreindre, de dessiner des choses un peu compliquées. Bien entendu, on reste dans le domaine du raisonnable, certaines mise en scène peuvent être un peu… agressives pour les plus jeunes mais d’une manière générale, je ne me retiens pas.

Kusaka : Il est vrai qu’il existe des mangas très violents ou très sexuels, et ils sont souvent pointés du doigt. Il ne faut pas oublier que l’univers Pokémon a une image à préserver et que le manga est publié dans un magazine pour enfants. Il y a un équilibre à trouver entre éviter de dénaturer la licence et ne pas prendre le lecteur pour des idiots.
Le responsable éditorial intervient : Le manga a été publié au Japon dans CE2/CM1 magazine mais M. Kusaka, conscient des règles à appliquer à son public, a essayé de détourner ces règles pour offrir quelque chose de plus divertissant que scolaire aux jeunes lecteurs.

Hidenori Kusaka © Photo Natacha Parent

Justement, on vient de définir le cahier des charges du manga, mais comment l’équilibrer avec une histoire originale ET un univers pré-existant ?

Kusaka : C’est très difficile. Le manga tire ses codes du jeu vidéo, qui a déjà ses propres règles. Certaines d’entre elles ne correspondent pas aux règles de narration du manga. C’est déjà une première phase d’adaptation !! Il faut savoir également qu’il y a des garçons et des filles qui nous lisent, et des lecteurs qui ont joué ou pas au jeu. Ça peut vous sembler surprenant, mais le manga existe depuis seize ans… Certains lecteurs le suivent depuis le début et ont grandi avec !
Parfois, on ne sait plus où viser parce qu’on a un panel varié en âge, des deux sexes et dont les revendications sont différentes. Comment on trouve l’équilibre ? On se donne énooooormément de mal, on trouve des points communs entre ces sphères et on part de ça. Comme un sniper, à la Golgo 13 !

Est-ce que vous avez des inspirations pour réécrire cet univers ? Des influences parmi les proches ou vos enfants ?

Yamamoto : Alors, je n’ai pas vraiment l’occasion de côtoyer des enfants, je n’en ai pas moi-même. En général, je regarde un petit peu Twitter, les blogs de fan justement, histoire de voir si on tape juste. De manière occasionnelle.

Kusaka : Je suis très influencé, c’est vrai. Pour mes recherches, je vais sur Internet, mais je me dis que les commentaires sur le web seront peu souvent émis par des enfants. Rencontrer des vrais enfants et les étudier, c’est important dans notre démarche, d’où les différentes dédicaces qui ont eu lieu en France pour notre venue. Il y a même des enfants qui m’ont défié en me disant « C’est vrai que vous avez vraiment fini le jeu ? »

Ha ha, j’espère qu’il n’y avait pas d’enfants au Dernier Bar !

Kusaka : Je vous rassure, c’était le cas ! (Rires)

Encrage Pokémon Noir & Blanc © Photo Natacha Parent

Je me souviens avoir lu quelques passages de La Grande Aventure, l’un de vos mangas précédents. J’ai en mémoire, comme pas mal de gens, un souvenir de passages violents, presque glauques. Est-ce qu’une version plus sombre ou adulte de Pokémon vous tenterait, et à quoi est-ce qu’elle ressemblerait?

Kusaka : Oooooh… Vous l’avez acheté, ce manga ?

Justement, j’ai lu ça sur le site de fan d’un ami, puis vu ça sur papier. Je me souviens bien d’un Arbok qui se faisait décapiter…

Kusaka : C’était sorti de son contexte, non ?

C’est vrai. Mais je me souviens aussi d’une vague histoire de Tentacool dans une baignoire…

Kusaka : Ha ha ha ! C’est vrai, c’est une toute petite case, mais elle existe.

Alors, revenons sur cette éventuelle version plus sombre…

Kusaka : Pour répondre au début de la question, ce serait très difficile de faire la même chose aujourd’hui. Pendant les 16 ans de réalisation du manga, la manière de checker le contenu a bien changé. Aujourd’hui, on se fait vérifier le manga deux fois : pour le storyboard et pour le produit fini. À l’époque, ce protocole n’existait pas… La Pokémon Company n’existait pas. Le jeu s’appelle Pocket Monsters, c’est des monstres, je me suis dit qu’on pouvait tout donner.
Ces monstres se battent, j’ai été élevé avec UltraMan. Pour moi, quand des monstres se battent, ils ne s’en sortent pas forcément indemnes mais les ennemis sont de vrais méchants. Même les scènes où on se protège d’une attaque devaient être assez violentes pour rendre la rudesse des coups. Entre temps, j’ai vu que Pokémon gagnait en popularité, et que la réaction habituelle des gens ressemblait à « Oh, c’est trop mignon ! »
Je n’ai pas perçu Pokémon comme tout le monde et j’ai donné un grand coup de volant. De mon coté, j’ai choisi une direction légèrement différente et la Pokémon Company est apparue. Il y a eu trois grandes périodes de publication, cette dernière étant l’actuelle. Revoir des scènes comme ça ? En voyant le manga et sa direction aujourd’hui, je ne pense pas. Il faut se dire que c’était comme ça parce que c’était le début !

Satoshi Yamamoto et Hidenori Kusaka © Photo Natacha Parent

Parlons un peu du personnage de Black. Dans le manga, il est vraiment très obnubilé par son objectif, devenir maître Pokémon, quitte à ne plus être très réfléchi. Qu’est-ce que vous pensez de ce genre de personnage ? Qu’est-ce que ça véhicule ?

Kusaka : Vous savez, je n’aime pas trop les héros de manga un peu idiots. Lui, il est un peu à fond, il va toujours dans la même direction et paf ! Il change de direction et devient un super-génie de la déduction. Je trouve un compromis avec ces deux facettes pour en faire un héros intéressant. Monsieur Yamamoto est très content, il est facile à dessiner. Pour moi, l’écriture est difficile, je me demande « Est-ce que c’est comme ça qu’il parlerait ? »

Yamamoto : En fait, j’ai été en charge de trois générations de héros. La plupart d’entre eux se faisait attaquer par des ennemis ou des teams ennemies. Ce héros-là est très réactif, je n’ai pas à faire d’étapes intermédiaires, d’expressions faciales pour illustrer le doute du personnage. C’est en ça que le personnage est facile à dessiner.

Est-ce que vous aimez d’autres univers de fiction ou de jeux, au-delà de Pokémon ?

Kusaka : Moi, j’adore les Sentai, les univers de ce genre. Au Japon, on appelle ça les « choses héroïques ». Il y a trois types de série du genre, les UltraMan, les Kamen Rider et les Sentai. Je les regarde tous ! Le problème, c’est qu’ils sont tous diffusés le dimanche matin, et qu’au même moment sur une autre chaîne il y a Pokémon Smash. On est un peu rivaux en quelque sorte mais bon, je reste fidèle à mon propre univers.

Yamamoto : Moi, que ce soit en séries ou en films, j’aime tout ce qui vient des années 70. Je ne m’en suis toujours pas sorti ! J’aime bien les séries américaines d’aujourd’hui, mais je suis incollable en films de sabres, de westerns-spaghettis et du nouveau cinéma américain, à la Easy Rider.

Merci beaucoup.

Dédicace de Satoshi Yamamoto et Hidenori Kusaka pour Journal du Japon © Photo Natacha Parent

Merci à Hidenori Kusaka et Satoshi Yamamoto pour leur temps ainsi qu’à Grégoire Hellot pour son travail de traduction et à l’équipe Kurokawa pour sa gentillesse.

Photo : Natacha Parent © journaldujapon.com – Tous droits réservés.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Kikuo : rencontre avec un artiste vocaloïd inédit

Vous aimerez aussi...