Les grands classiques de la littérature japonaise : Kamo no Chômei

Parce que le Japon compte nombre de grandes œuvres, dans tous les domaines, qui en disent long sur son passé et son présent, Journal du Japon se lance aujourd’hui dans une nouvelle rubrique : Les grands classiques de la littérature japonaise. Tous les trois mois, nous vous invitons à découvrir de célèbres ouvrages qui méritent d’être dépoussiérés et lus par le plus grand nombre.

Nous commençons par un voyage dans le passé, autour de l’année 1200, avec Kamo no Chômei et ses célèbres Notes de ma cabane de moine.

Kamo_no_ChomeiKamo no Chômei voit le jour en 1155 dans un Japon qui vit l’une de ses périodes les plus agitées (passage d’une aristocratie de cour à une aristocratie militaire). Son père est prêtre dans un sanctuaire et décède alors que le jeune homme n’a pas vingt ans. Cette mort aura un impact sur toute sa vie.
Marié jeune, il est en effet écarté du poste qui devait lui revenir de son père. Cette première déception l’amène à quitter sa femme (et l’enfant qu’il aurait eu avec elle) et à se retirer pour se consacrer à la poésie et à la musique. Mais là encore son humble condition fait qu’il ne peut siéger au Bureau de la poésie, même s’il en est membre et que ses talents de poète sont reconnus par les plus grands.
À la cinquantaine, il entre donc en religion (bouddhiste). Il se retire dans un premier ermitage pendant quatre ans, puis dans le minuscule ermitage dans lequel il écrira ses célèbres notes et où il mourra en 1216.

Si les Notes de ma cabane de moine sont passées à la postérité, il a également écrit deux autres ouvrages qui méritent d’être davantage connus : Notes sans titre (traité sur la poésie et les poètes de son époque) et Récits de l’éveil du cœur (succession de courtes nouvelles s’apparentant à des contes bouddhistes).

 

Notes de ma cabane de moine : chronique d’une époque et journal d’une vie d’ermite

cabane« La même rivière coule sans arrêt, mais ce n’est jamais la même eau. De-ci, de-là, sur les surfaces tranquilles, des taches d’écume apparaissent, disparaissent, sans jamais s’attarder longtemps. Il en est de même des hommes ici-bas et de leurs habitations ».

Ainsi s’ouvre ce livre passé à la postérité que Paul Claudel, fervent amoureux du Japon, qualifiera de « mémorial plein de fraîcheur et de sentiment que l’on pourrait comparer aux livres de l’Américain Thoreau« .

Dans la première partie de l’ouvrage, l’auteur relate les différentes calamités qui se sont abattues sur le pays : incendies, ouragans, déplacement de la capitale, famines, épidémies, tremblements de terre. Ce qui le pousse à se demander dans ses notes : « Où faudrait-il s’installer, que faudrait-il faire, pour être un peu tranquille, et pour goûter ne serait-ce qu’un instant le contentement du cœur ?« 

La deuxième partie est consacrée au récit de son quotidien dans sa minuscule cabane : aller à la cueillette de plantes dans la montagne, chaque jour admirer le paysage qui change en fonction des saisons, se consacrer aussi à la musique (avec son biwa dont il ne se sépare jamais) et à la poésie. Si les périodes de tristesse existent, on sent une certaine sérénité et une progression dans la voie du bouddhisme. Un homme apaisé portant un regard serein sur le décor qui l’entoure.
« Depuis que j’ai quitté le monde, et que j’ai choisi la voie du renoncement, je me sens libre de toute haine comme de toute crainte. J’abandonne ma vie au destin, je ne désire ni vivre longtemps, ni mourir vite. J’assimile ma vie à un nuage inconsistant, je n’y accroche pas mon espoir et n’éprouve pas non plus de regret. Pour moi le plaisir suprême est celui que j’éprouve sur l’oreiller d’une sieste paisible, et l’ambition de toute ma vie est de pouvoir, selon les saisons, contempler un beau paysage.« 

Les notes traduites par le Révérend Père Sauveur Candau sont suivies d’une précieuse postface de Jacqueline Pigeot, qui donne de nombreuses informations sur la vie de l’auteur, mais aussi sur le contexte historique. Elle apporte également des éléments sur le bouddhisme de cette époque, et explique la place de ces notes dans la littérature classique, avec des compléments sur la langue utilisée (mixte chinois et japonais).

Un grand classique à découvrir entre récit d’une époque et méditation contemplative. Une lecture pour un moment hors du temps !

 

Notes sans titre : guide pour apprenti poète

Notes sans titreSous-titré « propos sur les poètes et la poésie« , ce recueil de notes est un traité sur l’art de la poésie et les poètes de l’époque. Il regroupe 78 notes indépendantes écrites au fil du pinceau.

La préface permet de replacer l’oeuvre dans le contexte historique « poétique » : une intense activité poétique avait lieu en cette période troublée. Le waka (poème en 5 7 5 7 7 syllabes) accompagnait tous les moments importants de la vie. Il devait respecter des règles strictes, tout en laissant transparaître la sensibilité propre à l’auteur. Il existait un bureau de la Poésie, des concours et des anthologies (et c’était une grande fierté pour un poète de figurer dans ces anthologies officielles). Certains devenaient professeurs de poésie, d’autres fondaient des écoles. C’est donc sous l’angle de la poésie qu’est décrite la vie de Kamo no Chômei dans cette préface. S’il n’eut pas d’école, ses notes sans titre connurent un beau succès et ce vade mecum pour poète se diffusa largement. L’auteur y manie une remarquable acuité du regard alliée à un sens de l’ironie sans pareil !

Comme le mentionne l’auteur de la préface, Michel Vieillard-Baron, cinq grande thématiques ressortent de ces notes :
-les questions de théorie, d’esthétique poétique
-les questions techniques de composition
-les points d’érudition poétique, définitions de certains mots ou expressions rares utilisées en poésie
-les informations sur des lieux en rapport avec l’histoire de la poésie
-les anecdotes concernant certains poèmes.

C’est donc un guide rempli de conseils, de choses à savoir pour composer des poèmes : « … on va voir les cerisiers, pas les saules ; on met en poème l’attente impatiente de la première neige, mais on n’attend pas les giboulées ou la grêle. On chante le regret mortel de voir tomber les fleurs de cerisier ; mais le regret de voir tomber les feuilles d’automne n’est pas aussi vif. Ne pas connaître cela, c’est ignorer la tradition ; aussi faut-il se pénétrer de la poésie ancienne, et concevoir son poème selon ce que requiert le sujet« .

L’auteur illustre son propos avec de nombreux poèmes, donne des explications de texte, les points positifs ou négatifs, explique pourquoi tel poème a été primé à un concours. Il peint aussi le tableau des us et coutumes poétiques de l’époque, épingle les prétentieux et raconte les querelles.

C’est à la fois instructif et caustique !

 

Récits de l’éveil du cœur :  galerie de portraits sur fond de bouddhisme

récits de l'éveil du coeurCet ouvrage plus volumineux que les deux précédents contient 106 récits, comme autant de courtes nouvelles mettant en scène des personnages souvent hauts en couleur.

En quelques pages, l’auteur réussit à brosser le portrait d’hommes très divers : des hommes de bonne situation (chapelain, révérend, contrôleur monacal par exemple) qui se retirent du monde et vivent dans la pauvreté pour connaître l’Eveil. Parfois pris pour des idiots, méprisés, parfois bien traités voire adulés.

C’est un livre sur les rencontres, le partage, un livre sur des âmes nobles mais aussi les petits égoïstes. Il y est beaucoup question de compassion, d’amis de bien, de personnes qui connaissent l’Eveil dans des circonstances très diverses. Le lecteur assiste aussi à des Renaissances, à des phénomènes extraordinaires, et même à des malédictions qui s’abattent sur des personnes qui ont commis des actes mauvais.

Ces très courts récits peuvent se lire par petits bouts, comme des rencontres au bord du chemin.

Avec, au fil des pages, quelques beaux paysages :

« Au Zenrin-ji se trouvait un prunier. A l’époque où il donnait du fruit, ce maître ne laissait pas perdre les prunes : tous les ans, il les faisait cueillir et en faisait don jour après jour aux nombreux malades du Yakuô-ji, si bien que dans ces parages on appelait ce prunier « le prunier champ de compassion ». Aujourd’hui encore, alors qu’il est devenu un très vieil arbre, il donne quelques fleurs ; le tronc en est desséché, mais il est demeuré là comme un témoin du passé.« 

« Devant cet ermitage se trouvait un petit étang. Des lotus y poussaient en si grand nombre que, à la période de pleine floraison, on ne voyait plus l’eau. C’était comme s’il eût été couvert de soieries roses. Or, certain été, on ne vit éclore aucune fleur. A ceux qui s’en étonnaient, il dit : « C’est cette année que je dois quitter ce monde, aussi ne fleurissent-ils pas ici : ils vont s’épanouir au lieu où je m’en vais. » De fait, il s’éteignit cette année-là, d’une merveilleuse façon, son esprit restant droit jusqu’à son heure dernière.« 

Comme le dit l’auteur lui-même : « Simplement j’ai voulu, pour ainsi dire, grâce aux bluettes cueillies sur ma route, réjouir mon cœur, ce cœur qu’en un instant j’ai éveillé« .

Cet ouvrage permet au lecteur, 800 ans plus tard, de réjouir son cœur de la même façon ! 

 

Tous ces ouvrages sont publiés par un éditeur remarquable, Le Bruit du Temps, qui veut « donner aux œuvres momentanément tombées dans l’oubli ou négligées par les modes une nouvelle existence matérielle« . L’oeuvre magnifique de Kamo no Chômei est assurément de celles- là.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

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1 réponse

  1. 27 octobre 2016

    […] notre nouvelle série des « grands classiques » débuté en juillet dernier avec Kamo no Chômei, Journal du Japon vous fait découvrir aujourd’hui Je suis un chat, le roman drôle et […]

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