Yoshihiro TOGASHI : sur la route de son chef-oeuvre

Le manga Hunter X Hunter aura-t-il droit à une fin à sa hauteur ? À mesure que les années défilent, les chances s’amenuisent de plus en plus. Les fans de l’auteur, Yoshihiro TOGASHI, en ont conscience. Tout peut s’arrêter du jour au lendemain, en témoigne la fin brutale de Yū Yū Hakusho, le précédent titre phare du mangaka. Et les rumeurs – fondées ou non – quant à son état de santé ne tendent pas à l’optimisme.

Pourtant, l’artiste entretient toujours l’espoir en livrant une dizaine de chapitres une à deux fois par an depuis les années 2010. Le numéro 360 vient de clore la dernière série. Une série qui, au regard de sa qualité, prouve bien une chose : Yoshihiro TOGASHI n’a pas l’intention d’abandonner son œuvre. Son ultime création. Celle pour laquelle il a pu laisser libre cours à sa créativité de la première à la dernière page publiée jusqu’à ce jour. A ce titre, elle représente d’une certaine manière l’accomplissement d’une carrière. Ses précédents travaux l’ont aidé à la créer, à trouver le parfait équilibre qui en fait aujourd’hui un chef-d’œuvre du genre.

Avant la prochaine reprise des aventures de Gon et ses amis, dont la date reste certainement inconnue de TOGASHI lui-même, voici l’occasion de se pencher sur l’œuvre globale d’un auteur qui a toujours fasciné par son coup de crayon génial et un goût immodéré pour l’imprévisibilité.

HUNTER X HUNTER © POT (Yoshihiro Togashi) 2004 – 2005. Tous droits réservés.

L’avant HxH

Yoshihiro TOGASHI apparaît vite comme un auteur à suivre. À seulement vingt-et-un ans, il remporte le prix Tezuka, récompense décernée aux artistes prometteurs, avec son histoire de baseball Buttobi Straight. Un sacre qui marque ses débuts avec le magazine Weekly Shōnen Jump. Fort de cette nouvelle collaboration, le natif de Yamanashi se limitera dans un premier temps à la réalisation de one-shots aux thèmes et styles variés. Ils seront compilés dans l’ouvrage Okami nante kowakunai!!, du nom du premier chapitre éponyme. Après cette série d’histoires courtes, l’artiste travaille sur Tende Shōwaru kyūpiddo, une comédie mettant en scène une famille de yakuzas. Celle-ci s’achèvera au bout de quatre tomes. TOGASHI enchaîne alors avec le shōnen Yū Yū Hakusho, sa première « longue » œuvre. Celle qui va le placer parmi les auteurs les plus populaires de notre époque.

Nous sommes alors au Japon en 1990 et le succès est immédiat, tout comme il le sera plus tard en France, en 1997, aux éditions Kana. Les lecteurs du monde entier vont vite se laisser séduire par les aventures de Yusuke, jeune lycéen au caractère bien trempé, et de ses amis démons. Les chapitres défilent et les produits dérivés se multiplient. Malgré tout, cette nouvelle notoriété ne semble pas satisfaire TOGASHI qui semble dépassé. La logique éditoriale ne correspond pas à sa manière de travailler.

Buttobi Straight - Okami nante kowakunai!! © POT (Yoshihiro Togashi). Tous droits réservés.

Buttobi Straight – Okami nante kowakunai!! © POT (Yoshihiro Togashi). Tous droits réservés.

Comme il le rappelle lors des rares interviews qu’il accorde, il fonctionne « à l’instinct ». Ainsi est-il difficile pour lui d’assurer la réalisation des chapitres à un rythme déterminé et de respecter le cahier des charges du parfait shōnen à travers ses planches. Il veut rester maître de son œuvre. En cela, la « pression » professionnelle et les attentes des fans ne doivent en rien influer sur la tournure donnée à son histoire. Après dix-neuf volumes et quatre années de publication, l’artiste surprend les lecteurs en mettant un terme à sa série avec une fin arrivant de nulle part. Une conclusion qui laisse beaucoup de regrets aux lecteurs, encore aujourd’hui.

De 1995 à 1997, Yoshihiro TOGASHI s’offre ensuite une pause de six mois avant de revenir avec Level E, une histoire d’extra-terrestres beaucoup plus intimiste. Un véritable OVNI dans l’univers manga, qui n’arrivera d’ailleurs en France que tardivement, en 2012, chez Kazé Manga. La particularité Level E ? Il a été réalisé entièrement par l’auteur, des personnages aux décors, sans l’aide d’assistant comme il est d’usage dans le métier. Il y développe plusieurs mini-histoires, s’étalant sur deux ou trois chapitres, qui s’entremêlent plus ou moins. Les multiples intrigues se rapprochent de celles de ses premiers one-shots. Tension et duels psychologiques prennent le dessus sur l’action même si l’humour reste présent. Les combats virils et les gradations dans les rapports de force de Yū Yū Hakusho paraissent bien loin. Le fait qu’il ait tout créé de A à Z démontre bien d’une certaine manière qu’il avait un message à faire passer. Celui de faire confiance à sa créativité.

Hunter x Hunter lui donnera raison. 

 

Les thèmes de prédilection

TOGASHI aime « dessiner à l’intuition » et improviser. Malgré tout, certaines thématiques reviennent souvent à travers ses œuvres. HxH et Yū Yū Hakusho, en particulier, comportent de nombreuses similitudes.

La figure du père

Dans les deux œuvres précitées et dans Level E à une moindre mesure (le héros part faire ses études loin de sa famille), le père du héros brille par son absence. Il y a, dans les deux cas, une part de mystère autour de cette figure qui permet au mangaka de construire son scénario en fonction, de se laisser un point à développer selon le cours des événements.

HUNTER X HUNTER © POT (Yoshihiro Togashi) 2004 – 2005. Tous droits réservés.

HUNTER X HUNTER © POT (Yoshihiro Togashi) 2004 – 2005. Tous droits réservés.

Dans HxH, avant de repartir voyager, Gin confie son fils Gon, encore bébé, à sa sœur Mito. Gon grandit auprès de sa tante sur l’île de la Baleine, tout en nourrissant le rêve secret de retrouver son père. Il part passer l’examen de hunter dans ce but précis. Gin, malgré son absence, constitue alors un élément central de l’intrigue. Mais pour Gon, le rencontrer n’apparaît pas comme une finalité en soi. Il souhaite seulement suivre le même chemin pour comprendre le choix de vie adopté par son paternel. Ses parents, en tant qu’institution, il s’en moque. Sa tante a rempli ce rôle. Les moyens pour y parvenir prennent le pas sur le but en lui-même.

Dans Yū Yū Hakusho, la donne diffère quelque peu. Notre héros, Yusuke, est élevé par sa mère alcoolique, Atsuko. La figure paternelle est absente et n’est évoquée qu’épisodiquement. A la différence de HxH, sa recherche ne constitue pas un but à proprement parler aux yeux du protagoniste principal. Pourtant, l’identité du père et sa nature même constitueront un tournant essentiel dans l’évolution de l’histoire. Un développement que l’auteur n’a probablement pas prévu à l’origine mais qui s’avère crédible à l’arrivée grâce à ce point d’ancrage qu’il s’est gardé en réserve, (in)consciemment.

 – L’anti-héros

Le bien personnifié n’existe que rarement dans les mangas de TOGASHI. Le jeune Gon (HxH), constitue presque une exception. 

Le profil de Yusuke (YYH), son autre héros, s’éloigne quant à lui du héros type, à savoir bon garçon, vaillant et un minimum naïf. Malgré son bon fond, il reste un voyou avec son look bad boy et son goût prononcé pour la bagarre. Il en va de même pour son acolyte et rival Kuwabara, autre garçon à problème, avec qui il se querelle souvent. 

YUYU HAKUSHO © POT (Yoshihiro Togashi) 1990. Tous droits réservés.

YUYU HAKUSHO © POT (Yoshihiro Togashi) 1990. Tous droits réservés.

Yoshihiro TOGASHI raffole des anti-héros. Au-delà des ennemis à proprement parler, il n’hésite pas à mettre en scène des personnages têtes brûlées, vicieux ou calculateurs en tant que héros (exemples : Hiei dans YYH ou Kirua dans HxH).

D’une nature sombre, ils font figure de bombes à retardement, ce qui ajoute de l’imprévisibilité et de la tension au récit. Cette diversité de personnages permet au lecteur de découvrir l’histoire à travers deux angles de vue différents, avec des yeux naïfs ou viciés. TOGASHI parvient toujours à trouver la bonne recette. En cela, la relation Gon/Kirua dans HxH représente un modèle d’équilibre en raison de leur différence de caractère.

Quant aux « ennemis », l’auteur excelle dans l’art de les rendre sympathiques. Toguro, premier grand ennemi de Yusuke dans YYH, en constitue le parfait exemple. Charismatique et surpuissant, il apparaît dans un premier temps comme l’obstacle insurmontable à franchir. Pourtant, sans trop en faire, l’artiste dévoilera quelques bribes de son passé. Juste assez pour créer une certaine empathie auprès du lecteur. Même constat pour les membres de la brigade fantôme dans HxH, qui sont autant voire plus populaires que nos héros. Belliqueux et invincibles, ils impressionnent à peine introduits. Une image que TOGASHI n’hésite pas à fissurer en nous conviant dans leur cercle intime. Ils expriment leurs doutes, font part de leurs sentiments, au même titre que le groupe de Gon. Ils restent humains bien que leurs intentions ne soient pas louables.

– Seconde chance

Cette idée apparaît comme un point de départ dans YYH. Notre héros, Yusuke, meurt dans les premières pages mais se voit accorder la chance de revenir d’entre les morts. Pour ce faire, il devra aider les âmes en peine et les guider. Lui, qui n’avait que faire de sa vie ou celles des autres, est confronté à un choix qui lui laisse l’opportunité de s’améliorer en tant qu’homme. Cette décision bousculera sa vision des choses. 

HUNTER X HUNTER © POT (Yoshihiro Togashi) 2004 – 2005. Tous droits réservés.

HUNTER X HUNTER © POT (Yoshihiro Togashi) 2004 – 2005. Tous droits réservés.

L’auteur affectionne les changements de direction que prennent ses héros. Le « méchant » qui se repent. La recette fonctionne à merveille dans les shōnen. L’approche de TOGASHI est différente en ce qui concerne certains personnages. Leur nature leur impose un mauvais rôle. Mais d’eux-mêmes, ils choisissent de changer. C’est le cas des démons Kurama et Hiei dans YYH ou du jeune Kirua dans HxHCelui-ci descend d’une famille d’assassins sur plusieurs générations. Depuis son plus jeune âge, il n’est entraîné que pour assassiner. Suite à sa rencontre avec Gon, qui va devenir son meilleur ami, il décide d’arrêter de tuer gratuitement, de combattre son destin même si cela implique de faire une croix sur sa famille. Finis les repères et certitudes sur lesquels sa vie était basée. À mesure que le récit avance, Kirua se reconstruit et découvre le monde avec de nouveaux yeux même s’il garde en lui son côté sombre. En cela, il représente un des personnages les plus intéressants jamais travaillés par l’auteur.

 

L’art de TOGASHI

HUNTER X HUNTER © POT (Yoshihiro Togashi) 2004 – 2005. Tous droits réservés

HUNTER X HUNTER © POT (Yoshihiro Togashi) 2004 – 2005. Tous droits réservés.

Les premières histoires de l’auteur, compilées dans Okami nante kowakunai!!, diffèrent grandement avec HxH et même YYH en terme de style employé. Grands yeux et traits arrondis : les personnages étaient presque réalisés façon shōjo. Le dessin de l’artiste s’est affirmé à partir de Yū Yū Hakusho dans lequel il y emploie le style tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Puis, au fil des chapitres de Hunter x Hunter, il est tombé dans une certaine forme de nonchalance. Il n’est pas rare d’y trouver des planches à la limite du brouillon. L’histoire reste cohérente mais le travail paraît bâclé. L’auteur renouvelle parfois les mêmes images, en les zoomant, pour remplir des cases, notamment durant des phases explicatives. Les bulles de dialogue se chargent alors de donner un peu de contenance à l’ensemble. Faute de temps ou d’assistants ? Encore une fois, les rumeurs vont bon train. Qu’importe. À chaque fois, le mangaka va mettre tout le monde d’accord avec une planche, compromis parfait entre l’inexactitude d’un croquis, au niveau des contours principaux notamment, et la minutie mise en oeuvre sur certaines parties de l’ouvrage, comme le regard d’un personnage. Fortes de sens, ces images coupent le récit et se passent de tout dialogue. C’est tout l’art de TOGASHI.

Si doute il y a quant à ses talents de dessinateur, il suffit de lire Level E pour lequel, comme mentionné précédemment, il a tout créé. Sa créativité se retrouve condensée dans ces trois volumes, symbole de la première parenthèse qu’il s’est accordé dans sa carrière. 

Mais ce ne serait pas rendre justice à l’artiste que de limiter son génie créatif à son seul coup de crayon. Sa force principale réside dans ses scénarios, ses personnages complexes et l’atmosphère noire qu’il parvient à poser à travers ses œuvres. En cela, pour sa dernière création, Yoshihiro TOGASHI est au sommet de son art.

Le mangaka reprend les codes du shōnen. Mais il les dépasse en s’autorisant une grande liberté, ce qui rend l’ensemble totalement imprévisible. Car oui, HxH demeure aussi imprévisible que son auteur. Pour chaque nouvel arc, il s’avère presque impossible d’en deviner l’issue. Lorsqu’il en entame un nouveau, l’auteur dessine à l’instinct et n’a que de vagues idées quant à sa conclusion. Il n’y a qu’à voir la manière dont il a achevé l’arc des kimera ants. Un constat qui étonne dans la mesure où chacun des détails scénaristiques semblent mesurés et réfléchis. Toute nouvelle saga comporte son univers avec un système en place, des codes qui lui sont propres, des êtres qui y résident… Rien n’est laissé au hasard.

YUYU HAKUSHO © POT (Yoshihiro Togashi) 1990. Tous droits réservés

YUYU HAKUSHO © POT (Yoshihiro Togashi) 1990. Tous droits réservés.

Que les amateurs de shōnen se rassurent, TOGASHI excelle dans l’art de mettre en scène des combats. Ils sont, sauf exception, assez courts. Ces scènes d’action viennent illustrer le récit sans pour autant encombrer. Pas de duel superflu. Dans HxH, l’artiste ne grille pas les étapes et prend son temps pour développer ses personnages en terme de puissance. Il ne rentre plus dans le même rapport de force que dans YYH. Comme un clin d’œil, il y a beaucoup de scènes dans lesquelles Kirua et Gon, frustrés, condamnent leur impuissance face à des ennemis trop forts.

Au-delà du combat physique, l’artiste met souvent en scène des duels d’ordre psychologique. L’instant dans lequel les adversaires se jaugent et s’analysent apparaît alors comme plus tendu que le combat en lui-même. L’auteur aime créer des scènes de tension comme celle où les employés de la famille de Kirua imposent leur jeu de la pièce à Gon et ses amis. L’aspect ludique laisse place à l’angoisse. À plus petite dose, YYH comporte ce type de scène. Exemple : lorsque Yusuke recherche le médecin démoniaque dans l’hôpital. Comme dans un thriller, le passage avance lentement et le dénouement tarde. L’artiste sait faire durer le plaisir. 

Autre point notable dans HxH : la banalisation de la violence. Beaucoup de personnages, simples faire-valoir pour la plupart, meurent de façon cruelle. TOGASHI use souvent de ses morts comme indicateur de puissance. Durant ces phases, l’ambiance s’alourdit et laisse le sentiment que n’importe qui peut se faire éliminer à tout moment, ce qui ajoute au malaise. L’auteur va parfois plus loin, au-delà du « simple » cadre de la violence. Son personnage Hisoka, le grand antagoniste du manga, caractérise au mieux cette direction. Sadique, celui-ci se complaît dans la violence. Il tue par plaisir mais également par besoin. Et cette soif de meurtre doit être étanchée au plus vite quand elle se manifeste. Son personnage dérange par son côté pervers mais aussi tordu. Il n’hésite pas à épargner les proies qu’il n’estime pas assez mures, pour mieux les tuer plus tard. 

Heureusement, ces moments de tension s’atténuent grâce aux quelques touches d’humour ajoutées avec parcimonie. Celles-ci viennent apaiser le tout et casser le rythme parfois trop soutenu.

 

Yoshihiro TOGASHI a eu plusieurs vies. Au fil de sa carrière, il est resté fidèle à lui-même et a dû briser les codes pour produire son chef-d’oeuvre : Hunter x Hunter. Paradoxalement, il s’agit de sa création la plus aboutie bien qu’elle reste encore inachevée. Peut-être ne terminera-t-elle jamais. Peut-être que l’auteur nous proposera un dénouement digne de ce nom. Peu importe, dans tous les cas, le titre a déjà atteint les sommets.

Mais TOGASHI n’a pas dit son dernier mot. D’une certaine manière, il est devenu régulier sur une grande échelle de temps. Il revient une ou deux fois dans l’année, comme pour montrer qu’il ne faut pas perdre espoir. Et qu’il n’a rien perdu de sa superbe. Qu’il prenne son temps. Tant les fans de la première heure que ses éditeurs lui pardonnent aujourd’hui ses pauses interminables. Il les a bien méritées.

Togashi YYH

YUYU HAKUSHO © POT (Yoshihiro Togashi) 1990. Tous droits réservés.

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1 réponse

  1. Terdemon dit :

    rien a ajouter cette article ma touchée du plus profond du coeur Togashi SAMA est pour moi le meilleur mangaka et personne n’as encore réussi a atteindre son niveau, Togashi SAMA merci merci merci merci ! merci pour tout !!

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