Ces plantes que l’on rapporta de loin… L’univers des botanistes japonologues

Aux XVIIe et XVIIIe siècles plusieurs savants européens, par le biais de la Compagnie Hollandaise des Indes orientales se rendirent au Japon afin d’y pratiquer la médecine et la botanique. Ces hommes dont il sera mention dans les prochaines lignes contribuèrent à une meilleure connaissance du Japon, à une époque où les voyages étaient compliqués et réglementés. Ils contribuèrent par leurs publications au développement d’une fascination pour le Japon, qui deviendra plus tard le « japonisme ».

André Cleyer, le précurseur

André Cleyer, fut un médecin et botaniste allemand (1634-1698). Il devint soldat pour le compte de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales et se rendit en Indonésie. Très vite, grâce à ses connaissances médicales, il parvint à de plus hautes fonctions comme celle de gérant de la pharmacie de l’hôpital militaire de Jakarta. Il se rendit par la suite au Japon, à Dejima où il put mener des investigations botaniques avec l’aide de son jardinier George Meister. Il décrivit plusieurs plantes japonaises comme les deux plantes aquatiques, le koebe et le fasnofana (plantes semblables au nymphéa) ainsi que deux arbres, le caschy dont les Japonais se servaient pour faire du papier (identifié aujourd’hui comme le « mûrier à papier ») et le fiewa. Il fit également des observations sur le camellia (tsubaki) et le Distylium racemosum (isunoki). Cleyer est considéré comme le premier européen à avoir tenté d’étudier la flore japonaise. Il adressa des lettres au docteur Mentzel sur ses découvertes des plantes japonaises. Il publia également un traité Flora Japanica contenant une centaine de dessins de plantes qu’il commissionna.

Distylium Racemosum

Distylium Racemosum

Thunberg, le « Linné japonais »

Carl Peter Thunberg (1743-1828) est un botaniste, naturaliste et médecin suédois. Il voyagera au Japon où il sera le premier à introduire la médecine occidentale au Japon (il apprit aux docteurs japonais comment traiter la syphilis).

Carl Peter Thunberg

Carl Peter Thunberg

Il fut l’un des plus éminents disciples de Linné (le père de la dénomination botanique). Il suivit l’enseignement de la médecine et de la philosophie naturelle dispensé par Linné à l’université d’Uppsala. Il se révéla rapidement être un élève brillant et défendit une thèse médicale en 1767 intitulée De Venis Resorbentibus. Sous l’impulsion de Linné il s’engagea auprès de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales afin de pouvoir voyager et herboriser dans des pays exotique. Son voyage fut sponsorisé par de riches commerçants d’Amsterdam et grâce au salaire de Thunberg comme médecin. Avant d’atteindre le Japon, il passera plusieurs années au Cap afin d’apprendre la langue hollandaise (en effet seuls les marchands hollandais avaient un droit d’entrée au Japon).

Arrivé au pays du Soleil-Levant, il fut sous étroite surveillance et fut confiné sur l’île artificielle de Dejima. Il put cependant s’adonner à la botanique, herboriser aux environs de Nagasaki et recueillir ses impressions de voyage (il fut le premier européen à visiter et publier ses observations sur TOKUGAWA). Il obtint en 1776 une autorisation à se rendre à Edo (Tokyo) et put donc récolter de nouveaux spécimens sur le chemin.

Comme la flore japonaise était relativement inconnue à l’époque, les collectionneurs européens étaient avides de recevoir des spécimens de plantes japonaises. De plus il envoyait des plantes à ses mécènes comme l’Académie Royale des Sciences de Stockholm qui l’aida financièrement. Il resta pendant quinze mois sur l’île de Dejima et collecta environ 800 espèces de plantes. Ces plantes qu’il envoya en Europe servirent comme remèdes pour certaines maladies. Il collectionna aussi des objets du Japon et lorsqu’il retourna en Suède, il présenta sa collection de pièce au roi Gustave III ce qui lui permit de s’attirer ses faveurs. Le roi lui offrit des locaux pour sa collection (le futur Linneanum). Il devint également professeur de botanique à l’université d’Uppsala et gérant du jardin botanique de l’université.

Son oeuvre fut d’une telle importance qu’on le surnomma le « Père de la botanique sud-africaine ». Il publia en effet une étude pionnière sur la flore japonaise intitulée Flora Japonica (1784) contenant la description de quelques 815 plantes (y compris des algues et champignons ou le giroflier qu’il nomma Eugenia caryophyllata). Ce traité fut traduit en japonais sous le titre Taisei Honzo Meiso (traduit en trois volumes par Ito Keisuke, 1803-1901). La traduction de cet ouvrage permit d’introduire le système de nomenclature de Linné au Japon. Thunberg publia également le récit de son voyage en 1788. Il a donc livré un récit de voyage d’un royaume qui semblait inaccessible pour
beaucoup (puisque seuls les commerçant hollandais y avaient accès).

Giroflier  Eugenia caryophyllata

Giroflier Eugenia caryophyllata

Ito Keisuke, un disciple éclairé

Ito Keisuke qui traduisit le traité botanique de Thunberg fut lui-même un médecin et botaniste de Nagoya. Il créa un vaccin contre la variole. Il fut le premier japonais à avoir obtenu le titre de docteur ès Sciences. Il fut l’élève de Fujibayashi Taisuke, savant qui publia une grammaire de la langue hollandaise en japonais. Ito Keisuke apprit donc le hollandais, ce qui lui permit d’acquérir les compétences linguistiques nécessaires à la traduction du traité de Thunberg. Il contribua à la diffusion de la connaissance hollandaise et des sciences occidentales à Honshu. Il devient professeur à l’université de Tokyo au début de l’ère Meiji et travailla parallèlement au jardin botanique Koishikawa.

Jardin botanique Koishikawa

Jardin botanique Koishikawa

Considéré comme le père de la botanique moderne au Japon, une variété de rhododendron, le Rhododendron Keiskei lui fut dédié. Keisuke outre la botanique et la médecine, s’intéressa à la faune japonaise. Il publia un livre intitulé sur les bêtes avec d’étranges représentations de sirènes.

Rhododendron Keiskei

Rhododendron Keiskei

Ito Keisuke fut l’ami et l’élève de Philipp Franz von Siebold à qui il donna une collection de plantes séchées dont un spécimen de ginkgo. Il étudia six mois avec lui à Nagasaki. C’est d’ailleurs Siebold qui lui donna en cadeau la Flora Japonica de Carl Peter Thunberg.

Von Siebold, un botaniste « infiltré »

Siebold_BriefmarkePhilipp Franz von Siebold (1796-1866, nom francisé « Phillippe-François de Sieboldt ») fut un médecin et botaniste bavarois (Wurtzbourg). Il fut reçu docteur en 1820. À l’époque d’Edo l’entrée du Japon était fermée à tous les pays, sauf pour la Hollande. Siebold, qui a toujours voulu se rendre dans les pays exotiques dès son plus jeune âge, intégra donc la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales en 1822. Il partit donc au Japon avec une légation hollandaise en tant qu’officier médical et dut se faire passer pour un Hollandais.

Il arriva au Japon en 1823 et fut confiné comme les autres sur l’île surveillée de Dejima. Il y ouvrit un jardin botanique et ouvrit des cours de médecine et d’histoire naturelle pour les rangakusha (intellectuels japonais étudiant les sciences étrangères). Il attira cependant les suspicions des interprètes japonais à cause de son accent germanique prononcé mais prétexta un dialecte hollandais pour les tromper. Il fut autorisé à acheter une maison à Narutaki où il fréquenta une femme japonaise du nom de Taki (son nom de courtisane était Sonogi). Il l’épousera plus tard (il existe une correspondance épistolaire de Siebold avec sa femme). Il engagera un artiste japonais du nom de Kawahara Keiga pour dessiner et peindre ses plantes (comme Epimedium grandiflorum).

Comme il était un homme du monde et un voyageur aguerri, Siebold fut autorisé par le gouverneur général à quitter à plusieurs reprises Dejima pour se rendre à Yedo (Tokyo) et augmenter sa zone de collecte. Il récolta des plantes avec l’aide de ses étudiants et de ses assistants (son secrétaire, le docteur Heinrich Bürger). Il put envoyer de nombreux spécimens de plantes en Europe. Beaucoup ne survécurent pas au voyage mais cependant certaines résistèrent comme une variété d’épimède (l’epimedium diphyllum) qui fut envoyée aux pépinières Loddiges à Londres.

En 1829 il fut chassé du Japon (après six années de séjour) car il fut soupçonné d’espionnage et accusé de haute trahison (il était en possession de documents considérés comme illégaux pour les étrangers comme des cartes géographiques détaillées du pays). Il rentra donc à Leyde après un court passage à Batavia (Java). Un musée lui est actuellement dédié à Leyde (Sieboldhuis). De retour chez lui, donc, il s’attellera à l’étude des spécimens botaniques qu’il avait ramené du Japon, notamment des plantes ornementales (comme Akebia quinata, Lilium speciosum, Paeonia, Wisteria). Certaines de ses plantes furent plantées au jardin botanique de Gand en Belgique pour leur conservation. C’est Siebold qui aurait introduit en Europe la renouée du Japon (polygonum cuspidatum, photo ci-dessous), qui fut offerte au jardin botanique de Kew et qui est considérée aujourd’hui comme une espèce invasive.

Reynoutria Japonica ou Renouée du Japon

Reynoutria Japonica ou Renouée du Japon

Il publiera donc ses observations botaniques et de voyage dans un ouvrage intitulé Nippon (1832), complétant ainsi l’œuvre de son  prédécesseur, Thunberg. Siebold fut aussi un grand collectionneur d’objets japonais et œuvra pour l’ouverture d’un musée ethnologique. Le roi Guillaume I lui achète sa collection et lui donne des locaux à Leyde, qui permettront à Siebold d’organiser sa collection et de la montrer au public.

Engelbert Kaempfer, un « guerrier » de la botanique

Thunberg et Siebold se placent dans la droite lignée d’Engelbert Kaempfer (1651-1716), médecin, naturaliste et voyageur allemand. Engelbert Kaempfer, né Kemper, changea son nom en Kaempfer pour la symbolique qu’il représente (Kaempfer signifiant « combattant »). Il resta deux ans au Japon (1690-1692) où il put rencontrer le shôgun d’Edo. Il étudia la flore locale comme le camellia dont il donnera une description dans son traité intitulé Amoenitatum Exoticarum. De retour en Europe, il acheva ses études à Leyde. Puis il retourna s’installer dans sa ville natale, Lemgo où il devint le médecin personnel du comte de Lippe. Il rédigea un ouvrage sur ses observations de voyage intitulé Histoire du Japon, qui sera traduit en plusieurs langues. Il introduisit en Europe la connaissance de l’acupuncture, un plant de soja et des graines de ginkgo biloba qui furent plantées au jardin botanique d’Utrecht.

Son recensement des plantes japonaises fut loué par Linné qui conserva certains noms de plantes donnés par Kaempfer comme le ginkgo biloba (il fut le premier européen à le décrire) dans l’élaboration de son système de dénomination. Le mélèze du Japon est nommé en son honneur (Larix kaempferi).

Larix Kaempferi

Larix Kaempferi

 

La botanique, un avant-goût du japonisme…

À la suite de ce grand quatuor de botanistes japonologues – Cleyer, Thunberg, Siebold, Kaempfer – d’autres savants herborisèrent au Pays du Soleil Levant comme Charles Maries (1851-1902) botaniste britannique qui fut envoyé par ses employeurs (Veitch nurseries de Londres) herboriser au Japon. Explorateur très actif il redécouvrit des plantes telles que la campanule à grandes fleurs, l’érable de Nikko, le sapin de sakhaline et bien d’autres. Il envoya des échantillons de ces plantes à Chelsea ce qui permit leur redécouverte en Angleterre. Tous ces botanistes japonologues peuvent être assimilés aux scientifiques européens, qui à la même période, firent des voyages en Chine.

Ils s’inscrivent plus largement dans une période d’échange artistique et culturel majeur, aux côtés des porcelaines japonaises, des laques et de l’art Nanban puis de l’ukiyo-e à la fin du XIXe siècle… Des plantes à l’Art nouveau, il y a donc toute une histoire !

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