Murasaki Shikibu et Rekishi : une partie de chat dans Kyoto

Le chanteur et acteur Reshiki aime revisiter le Japon ancien. Avec le clip de Shikibu, il revêt les vêtements de Murasaki Shikibu, célèbre auteur du Dit du Genji, pour déambuler dans Tokyo poursuivi par l’homme au t-shirt kimono…
Qu’on vous rassure, la vraie Murasaki Shikibu n’était pas moustachue.

Avant toute chose, visionnage du clip obligatoire !

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Murasaki Shikibu (紫式部) est née vers 973 à Kyoto, alors capitale impériale et nommée Heian-kyo. Cette époque est ce que l’on appelle l’époque Heian, l’époque de la paix. Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est une époque où il valait mieux être un noble que de faire partie du peuple.

D’ailleurs être une femme noble n’était pas non plus la panacée. Mariage politique, interdiction d’avoir un contact visuel avec les membres du sexe opposé en dehors de sa famille proche, n’avoir le droit de sortir que pour visiter des temples bouddhistes. Bref, la femme idéale était plutôt du type joli canari dans sa cage dorée.

 

Une femme pas comme les autres

Ishiyama Moon, Lady Murasaki

Ishiyama Moon, Lady Murasaki, Yoshitoshi, 1889, British Museum.

Le père de Murasaki était Fujiwara no Tametoki. Il avait obtenu deux postes impériaux : rokui no kurôdo (chamberlain de 6e rang) et shikibu no daijô (grand secrétaire du ministère des cérémonies). Lorsque l’empereur Kaan se retira en 986, Tametoki quitta ses fonctions impériales pour se concentrer sur l’éducation de son fils. Puis, gouverneur d’Echizen (moitié nord de l’actuelle préfecture de Fukui), il était aussi poète. Être poète pour un noble à l’époque Heian était presque chose commune mais Tametoki a vu entre autres trois de ses waka sélectionnés pour le Goshûi Wakashû.

Alors qu’à cette époque les enfants étaient élevés quasiment exclusivement par les femmes, Murasaki le fut dans la maison de son père. C’est ainsi qu’elle pu profiter des cours de chinois et de littérature chinoise donnés à son frère. Elle était douée, bien plus douée que son frère au grand dam de son père qui en vînt à se demander pourquoi elle était née femme et non pas homme.

L’éducation ne fut pas la seule chose qui distingua Murasaki de ses contemporaines. Durant l’ère Heian, les filles étaient mariées dès qu’elles étaient en âge de procréer. Ces mariages étaient de nature politique. Mais Tametoki ne maria sa fille que bien plus tard, alors qu’elle avait entre 25 et 30 ans. Son époux fut Fujiwara no Nobutaka, ami de son père et grand coureur de jupon. Il avait près de la cinquantaine et déjà de nombreuses épouses. Le mariage fut de courte durée : une épidémie de choléra emporta Nobutaka deux ans après, laissant Murasaki seule avec sa fille.

 

Une romancière et poétesse à la cour impériale

Après la mort de son mari, Murasaki se mit à échanger des poèmes avec Fujiwara no Michinaga. Celui-ci la fit entrer à la cour comme dame de compagnie (nyôbô) probablement pour s’occuper de l’éducation de sa fille Shôshi : de part ses œuvres, Murasaki avait acquis une certaine réputation.

Murasaki Shikibu, Tosa Mitsuoki

Murasaki Shikibu, Tosa Mitsuoki, fin XVIIe siècle.

A cette époque, Shôshi était placée dans le harem de l’empereur Ichijô par son père et fut un outil pour couper court à l’influence de l’impératrice d’alors, Teishi. Michinaga alla jusqu’à faire de sa fille une impératrice avec le titre de chûgû (Teishi portant le titre de kôgô). Pour construire son influence face à Teishi, Shôshi devait mettre en place son propre salon en rassemblant des femmes écrivains compétentes. Pour cela, elle s’entoura entre autres de Izumi Shikibu et d’Akazome Emon.

En incluant Murasaki dans sa cour, elle put suivre secrètement des cours de chinois et de littérature chinoise. Rappelons qu’à cette époque, les femmes japonaises n’avaient le droit d’apprendre que le japonais et la littérature japonaise. Le chinois était la langue du gouvernement et des hommes et non une langue faite pour les femmes : la femme n’était qu’un canari dans une cage dorée comme nous l’avons dit plus haut.

A cela s’ajouta une défiance nouvelle pour le chinois et à la culture chinoise. Murasaki se retrouva à devoir cacher son érudition. En plus, son caractère ne s’accordait pas à la vie de cour : elle passait pour arrogante, trop franche dans un monde où l’hypocrisie régnait. Elle finit par préférer se plonger dans l’étude de la littérature et dans l’écriture, dans la solitude.

 

Le Dit du Genji et autres écrits

Emaki du Dit du Genji

Emaki du Dit du Genji, ch. 39 – 夕霧 Yūgiri (“Brume crépusculaire”). XIIe siècle, musée de Gotoh.

En parlant littérature, Murasaki avait commencé à écrire le Dit du Genji à la mort de son mari ou un peu avant. Les historiens n’arrivent pas à s’accorder sur la date. Son roman était très apprécié à la cour.

Dans le clip de Rekishi, l’homme qui court après Murasaki rappelle un épisode lié à ce roman. Cet homme est Fujiwara no Michinaga et le jeu de chat renvoie à la poursuite assidue de Michinaga auprès de Muraski. Il faisait en permanence des avances à Murasaki. Elle se refusait à lui à chaque fois tout comme elle lui empêchait aussi l’accès aux nouveaux chapitres de son roman. Mais cela n’empêcha pas Michinaga de s’introduire dans ses appartements pour lui en voler un chapitre.

En parallèle au Dit du Genji, Murasaki Shikibu a rédigé un journal intime de sa vie à la cour (紫式部日記 : Journal de Murasaki Shikibu) ainsi que d’un recueil de 128 poèmes.

Ses écrits sont devenus des classiques de la littérature japonaise et même tout simplement de la culture japonaise. Certains de ses poèmes ont été compilés dans le Hyakunin Isshu, un recueil qui est la référence du jeu karuta. Le Dit du Genji n’en est pas resté à la seule œuvre littéraire. Il a vu ses scènes orner des ukiyo-e, des éventails et même des meubles (dont le coffre dit du Cardinal Mazarin). Le kabuki en a aussi fait des représentations.

 

Murasaki Shikibu, une référence

Murasaki Shikibu est l’une des figures féminines les plus marquantes et les plus reconnues du Japon. Elle avait beau ne pas être la femme de cour idéale, ses écrits eurent de l’influence dès leur création. Et un siècle après sa mort, elle était déjà considérée comme un auteur classique. Mais plus qu’un grand écrivain, elle fut un témoin de son temps. 

D’ailleurs, si vous vous rendez à Kyoto, vous pourrez visiter le musée du Dit du Genji. Ce musée vous plongera dans la vie Kyotoïte de l’époque Heian. A défaut du musée, retracez le parcours de Rekishi et de son acolyte dans les rues de la ville.

Et n’hésitez pas à nous partagez les photos de votre escape moustachue !

 

 

Bonus Tracks

Murasaki Shikibu est un surnom, comme cela était l’usage au Japon durant l’ère Heian. Il a été fabriqué à partir d’une des fonctions du père de Murasaki : shikibu (Secrétaire du Ministère des cérémonies). Pour Murasaki, avant que ce nom soit d’usage, elle se fait appeler (藤) en référence au premier kanji du nom de son clan les Fujiwara (藤原). Ce kanji signifie glycine. La glycine a des fleurs violettes, or  l’un des personnages de son Dit du Genji porte le nom de Murasaki, qui veut dire violet. Un glissement a donc pu se faire entre les deux.

Genkidan Shikibu (劇団シキブ) est joué par l’acteur YASHIMA Norito ( 八嶋智人). Ce nom signifie le Secrétaire du Ministère des cérémonies du théâtre. Peu de choses à voir avec le personnage auquel il fait référence, c’est à dire Fujiwara no Michinaga, l’ardent courtisan de Murasaki.

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En regardant le clip, vous avez dû vous apercevoir qu’à 3m 35s, Rekishi commence a réciter un poème. Il s’agit d’un poème de Murasaki répertorié dans le Hyakunin Isshu :

Murasaki Shikibu, carte de karuta

Murasaki Shikibu, carte de karuta de l’ère Edo.

めぐりあひて
見みしやそれとも
わかぬ間に
雲がくれにし
夜半の月かな

Meguri aite
Mishi ya sore to mo
Wakanu ma ni
Kumo-gakure ni shi
Yowa no tsuki kana

Tant de temps pour le revoir
et le voilà, à mon insu,
disparu en catimini comme
la lune enfuie en pleine nuit
derrière un nuage.

 

 

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