Yami Kawaii, la mode du mal-être à Harajuku

Le quartier d’Harajuku, au cœur de Tokyo, est connu pour les styles vestimentaires qu’arborent de nombreux jeunes japonais qui s’y promènent. Souvent excentriques et colorées, les tenues acceptées ici servent à sortir des règles codifiées de la vie quotidienne. Parmi ces styles, le Yami Kawaii, une version dark et dérangeante des styles kawaii qu’on a l’habitude de voir dans les rues de Shibuya.

Sous ce style apparu en 2014, certains entrevoient un cri de détresse d’une jeunesse nippone qui étouffe dans une société qui les rejette, quand d’autres n’y voit qu’une folie vestimentaire. Qu’en est-il réellement ?

le yami kawaii c'est quoi

Les codes du Yami Kawaii

Le terme Yami Kawaii utilise les kanji suivants : 病, qui se traduirait par maladie et可愛い, qui veut dire mignon (même si on utilise plus souvent les hiragana pour Kawaii : かわいい). On traduirait donc l’association de ces deux termes par quelque chose comme maladie mignonne, trouble mignon.

Une définition assez énigmatique qui prend tout son sens quand on analyse le style vestimentaire qui lui est associé.

style kawaii médicalLe Yami Kawaii mélange des éléments colorés, avec des tons pastel et une dominante rose que l’on retrouve dans d’autres styles considérés comme Kawaii, avec des éléments plus sombres et des accessoires, ainsi que l’acceptation du gris et du noir sur les tenues. La touche Yami vient des pansements, des bandages ou des petites seringues que l’on peut combiner avec ces tenues. Cela permet un rappel du monde hospitalier et du côté malade qui est mis en avant ici. Des cordes à nœuds coulants, des ciseaux, des pilules ou des cutters viennent compléter cette panoplie qui oscille donc entre le morbide et le tout mignon.

D’ailleurs, les écritures que l’on trouve sur les vêtements Yami Kawaii – en anglais ou en japonais- sont parfois sans équivoques : Je t’aime / je veux te tuer ; la Douleur est Belle ; Je suis morte à l’intérieur. La dureté de certains mots est atténuée par les couleurs et par la tenue complète, qui dans l’ensemble, s’approche d’un costume comme on en voit dans les événements Cosplay ou lors des différents rassemblements de style Kawaii.

Bien qu’il puisse se définir comme un style Anti-Kawaii, le Yami Kawaii n’existe qu’en opposition àrue japon kawaii style d’autres styles, tel que le Yume Kawaii,  le Fairy Kei ou le Decora. Pour faire simple, le Yume Kawaii est un style ou le côté mignon est exacerbé, comme si vous viviez dans un rêve (d’où le terme japonais Yume, 夢, qui signifie rêve). On le retrouve par exemple dans les tenues que portent les Magical Girl tel que Sailor Moon ou Sakura. Les styles connus sous les noms de Fairy Kei ou Decora sont des dérivés plus enfantins du Yume Kawaii, avec des T-shirt à l’effigie de personnages mignons issus de l’univers de Disney ou des anciens cartoons, des références aux 80’s, des fruits, des glaces, qui donnent un style très féérique. Le Decora est toutefois plus chaotique, puisqu’il est associé à de nombreux accessoires.

Ce côté girly et très pop culture est avant tout une mode, appréciée par les amateurs de tendances un peu exotiques. En revanche, le Yami kawaii semble avoir une résonance bien plus profonde et au-delà de l’apparence, ses adeptes cachent parfois un profond mal-être.

Un style vestimentaire comme un appel au secours 

A la base de ce style, un homme, Ezaki BISUKO. Ce jeune illustrateur dessine à partir de 2013 un personnage qu’il baptise Menhera-chan, une jeune fille vêtue de rose qui doit se faire du mal, afin de libérer les pouvoirs qui lui permettent de sauver le monde… Elle n’hésite pas à se tailler les veines au cutter, pour se transformer !

menhera-chanSous forme de satire de la société nippone, ces illustrations sont le meilleur moyen qu’à trouver l’auteur pour échapper à la pression sociale qu’il subit : celle des examens, celle d’une famille qui le rejette car il est gay, efféminé… Pas étonnant qu’il ait choisi ce style pour s’exprimer,  quand on sait qu’il a étudié le courant artistique que l’on appelle l’Escapisme, qui consiste à trouver une manière de fuir une certaine réalité qui nous déplaît ou nous effraie.

Ce petit personnage qu’est Menhera-chan va trouver son public, d’abord sur internet, puis sous forme de manga et de goodies, et BISUKO possède désormais sa propre boutique en plein cœur d’Harajuku. C’est ainsi que naît réellement le mouvement Yami Kawaii et plus particulièrement cette mouvance Menhera.

Les jeunes adeptes de ce style semblent s’être reconnus dans le vécu de l’auteur, dans la satire qu’il a fait de la société et ont ainsi naturellement adopté les tenues qui en dérivent. On comprend donc qu’à travers ce style, ces jeunes japonais souhaitent faire passer un message voire même pousser un véritable appel au secours, à l’encontre d’une société dans laquelle ils ne trouvent pas leur place.

Le mal être d’une partie de la jeunesse nippone est un fait reconnu. Mais il s’agit ici d’une niche où se regroupent ceux qui souffrent de troubles mentaux, de troubles psychiques, ou de désordres physiques, du moins dans la conception qu’en fait la société japonaise.

Le Yami Kawaii comme thérapie ?

Il faut savoir qu’au Japon, les personnes qui souffrent de troubles mentaux, psychiques (telle que la schizophrénie) ou qui ne cadrent pas avec ce que la société considèrent comme normal sont rejetées et considérées comme faibles par les autres. 

Des études très parlantes font état d’une certaine ignorance concernant les troubles mentaux pourtant les plus répandus, comme la schizophrénie, yami kawaii extreme infirmièresl’autisme ou la dépression. Il semble qu’une grande partie de la population japonaise pense qu’il est impossible de guérir d’un trouble mental, que les personnes atteintes devraient vivre en communautés fermées plutôt qu’en société et que ces troubles sont dus au caractère trop faible de la personne plus qu’à un facteur lié aux gènes.

Un jeune un peu différent n’aura d’autres choix que de se fermer au monde ou de plonger dans un univers qui lui correspond. Et c’est exactement à cela que peut servir le style Yami Kawaii.

En arborant des tenues représentant la mort ou la maladie sous une forme mignonne, les adeptes du Yami Kawaii ont trouvé une façon d’exprimer leur mal-être tout en restant eux même. Les regards des autres changent, et le style coloré et travaillé force même une certaine admiration de la part des non-pratiquants. Ainsi, ces jeunes gens trouvent leur place, dans les rues d’Harajuku ou sur les réseaux sociaux ou ils partagent leur passion et leur souffrance. Ensemble, la communauté de pratiquants pourrait combattre les difficultés qu’elle rencontre et affronter les défis que leur réserve la vie.

Les stars de cette mode sur les réseaux sociaux

L’expansion du style Yami Kawaii trouve son origine sur Twitter et les adeptes de cette mode se suivent et s’inspirent sur les réseaux sociaux les plus utilisés. Bien entendu, Instagram et les possibilités visuelles que permet la plateforme est un incontournable pour retrouver les membres les plus influents de la communauté.

Parmi eux, nombreux sont ceux à ne pas suivre uniquement les codes de ce style mais bien à mixer le Yami Kawaii, le Yume Kawaii, le style Lolita ou les styles plus féeriques.

Voici quelques personnes assez suivies sur les réseaux sociaux qui arborent les différents styles kawaii ainsi que des comptes qui représentent bien cette tendance !

Kuua oyasumi @kuua_oyasumi

C’est LA star du Yamii kawaii et une des plus influentes représentantes de ce style. Elle arbore un look enfantin dont s’inspirent de nombreux pratiquants et se prend en photo dans les principaux lieux de Tokyo.

Ezaki Bisuko  @5623v

Le créateur de Menhera-chan semble beaucoup apprécier le rose et les pâtisseries colorées, si on en croit les photos qu’il poste sur son compte.

bisuko ezaki harajuku

Ezaki BISUKO et ses créations

Magical ulala  @magical_ulala

Des créations vestimentaires et des tattoo qui donnent un bon aperçu des différentes voies que peuvent prendre les styles Kawaii !

Haruka kurebayashi  @ kurebayashiii

Une spécialiste du Style Decora, véritable icône du genre qui officie désormais en tant que modèle dans de nombreux magazines de mode pour les adolescents japonais.

Kawaiigoods @Kawaiigoodsaccessoires kawaii

Une page regroupant tout un tas d’accessoires Yami Kawaii ou Yume Kawaii. De quoi avoir un aperçu global de ce qu’il est possible d’associer pour se créer une tenue.

 

La mode nippone est donc riche, variée, et le Yami Kawaii en est une branche bien spécifique. Mais quelle place a-t-elle hors des frontières du Japon ? Lequel de ces styles est le plus répandu ? Voici quelques éléments de réponses avec une interview fashion pour finir ce dossier !

Interview de Megu, rédactrice mode à Japan Glossy

Pour en savoir plus, nous avons demandé l’avis de Megu, qui a accepté de nous éclairer sur certaines tendances vestimentaires nippones et sur les messages qu’elles véhiculent.

Journal du Japon : Bonjour Megu, peux-tu te présenter rapidement à nos lecteurs ?

Megu : Coucou c’est Megu ! Lilloise de 28 ans, mes passions sont le dessin, le Japon (culture, gastronomie, histoire,…), et la mode ! Je suis rédactrice pour le site Japan Glossy, et je tiens un petit blog du nom de Megu Desu ! sur mon quotidien japonisant. 

Japan Glossy

Comment t’es-tu intéressée à ces styles vestimentaires si particuliers et à la mode d’Harajuku ?

Tout a commencé avec la découverte d’un groupe dans un magazine : Moi Dix Mois. J’ai été subjuguée par le style de leur leader Mana SAMA, et j’ai décidé d’en savoir un peu plus. C’est ainsi que j’ai découvert le style Lolita, une mode emblématique du quartier Harajuku. J’ai également découvert d’autres styles grâce aux magazines Kogaru ou encore Shojo Mag (ces deux magazines ont cependant cessé leur publication). Depuis, j’essaie de me tenir informée des nouvelles tendances grâce aux réseaux sociaux, notamment Instagram, et à mon émission préférée Kawaii International (diffusée sur NHK World).

En tant que rédactrice mode, sur Japan Glossy notamment, comment définirais-tu les codes vestimentaires Tokyoïtes en général ?

Il est difficile de parler de codes vestimentaires Tokyoïtes. Chaque style ou sous-style possède plus ou moins ses propres codes, et il est donc difficile d’en faire une généralité. De même, chaque quartier ne possède pas les mêmes inspirations en termes de vêtements : il y a des styles hyper colorés à Harajuku, des gyaru très féminines à Shibuya, ou encore des looks très bohèmes et hipster au cœur de Shimokitazawa… Mais il y a une certaine inconstance. En effet, les styles peuvent naître et mourir à une grande vitesse !

Pour en revenir au message véhiculé par le Yami kawaii, est-ce qu’il te gêne ? Peut-on, selon toi, opter pour ce style vestimentaire sans tenir compte de son sens plus profond ?

Certaines personnes décident d’opter pour un style sans pour autant prêter attention à un quelconque message qui pourrait y avoir derrière les vêtements. Je respecte le fait que l’on puisse s’habiller d’une certaine manière par pur esthétisme. Après tout, c’est la personne sous les vêtements qui décide si oui ou non, elle souhaite dégager un message aux autres. Le Yami Kawaii décide de rendre mignonne la douleur physique avec des motifs de sparadraps, de seringues ou autres objets du domaine médical. Le thème peut effectivement faire peur, mais la touche kawaii permet de mieux faire passer la pilule. Cependant, le style Menhera (qui découle du Yami Kawaii) s’attarde plutôt sur des problèmes mentaux, et certains messages sur les vêtements ou accessoires peuvent choquer.

De ton côté, tu t’habilles en (Yami) Kawaii dans ta vie quotidienne ? Quand tu vas au Japon ?

Lorsque je ne suis pas sur mon lieu de travail, je porte essentiellement des tenues d’inspiration japonaise. J’aime mélanger les kimono ou haori (veste que l’on porte par-dessus le kimono) avec des vêtements modernes. Et pour les tea parties entre amies, le style Lolita s’impose ! J’ai d’ailleurs eu la chance de participer à une tea party Lolita lors de mon premier voyage au Japon, ainsi qu’à la Harajuku fashion walk à laquelle je compte participer de nouveau lors de mon voyage en octobre prochain. Le Yami Kawaii n’est pas un style que je souhaite porter, mais il peut m’inspirer pour des projets artistiques. 

harajuku fashion walk

Quelques participants à la harajuku fashion walk

D’ailleurs, as-tu eu l’occasion de parler avec des Japonais adeptes de cette mode ? Quel est leur point de vue sur ce style et comment voient-ils les étrangers qui reprennent ces codes vestimentaires ?

Les Japonais sont parfois surpris de voir que des occidentaux soient sensibles à leurs modes alternatives. En général, cela est bien perçu et une communauté internationale peut se créer autour d’un style. Je l’ai surtout vu avec la mode Lolita. Je pense que, dans un sens, ils sont plutôt reconnaissants de voir qu’on s’intéresse à leur culture. Pour ce qui est du Yami Kawaii, je n’ai malheureusement jamais eu l’occasion d’en discuter. 

Si on devait faire un tour d’Horizon actuel du Yami Kawaii en dehors du Japon, comment le qualifierais-tu ?

Je n’ai pas l’impression que ce soit un style fort répandu pour le moment. Cependant, il pourrait facilement trouver ses adeptes en dehors du Japon. Les thèmes un peu creepy plaisent souvent, et il y a de la matière pour se montrer créatif. J’espère sincèrement voir davantage d’adeptes chez nous lors des conventions, mais également dans la rue pour celles et ceux qui se sentent capable de l’assumer pleinement.

Merci à Megu pour son temps et son savoir ! Vous pouvez retrouver ses articles et ses créations sur Japan Glossy et Megu Desu !

Un simple style vestimentaire pour certains, une véritable thérapie pour d’autres, le Yami Kawaii est un bon exemple des particularités que l’on peut trouver dans la mode japonaise.  Aussi folle qu’intrigante, il n’est pas difficile de comprendre qu’elle sert bien souvent d’échappatoire à des codes sociétaux stricts. Quoi qu’il en soit, si vous passez par Tokyo, Harajuku est une étape incontournable pour découvrir les dernières tendances !

Sources :

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/24118217

https://www.japantimes.co.jp/news/2018/03/03/national/media-national/japans-media-step-mental-health-issues/#.Ws-R-4hua01

http://menhera-chan.tumblr.com/about

http://www.mag2.com/p/news/347259

Mickael Lesage

J’ai découvert le Japon par le biais d’un tome de Dragon Ball il y a fort longtemps et depuis, ce pays n’a jamais quitté mon cœur…ni mon estomac ! Aussi changeant qu’un Tanuki, je m’intéresse au passé, au présent et au futur du Japon et j’essaie, à travers mes articles, de distiller un peu de cette culture admirable.

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1 réponse

  1. laurent dit :

    Super article. bien documente et interessant.

    je decouvre votre site et franchement j adore.

    bonne continuation.

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