Shinichi ISHIZUKA : l’ascension du son

Dans le seinen contemporain, le nom de Shinichi Ishizuka résonne comme un des auteurs à suivre. Après l’excellent Vertical, l’artiste autodidacte s’est tourné vers une autre de ses passions (le jazz) avec Blue Giant et de nouveaux défis à relever. À l’occasion du Festival d’Angoulême nous avons pu échanger avec un mangaka aussi sympathique et lumineux que ses héros.

Shinichi ISHIZUKA – Biographie

ISHIZUKA ShinichiShinichi Ishizuka, né en 1971, est originaire de la préfecture de Ibaraki. Au collège, il a intégré un club de Brass Band et a également fait partie d’un groupe de musique à la fac. De 22 à 27 ans, il a vécu aux États-Unis où il a étudié l’escalade et la météorologie. De retour au Japon, il a été salarié avant de devenir mangaka.

2001 Primé au Prix des nouveaux talents Shogakukan, dans la catégorie adulte avec This First Step.
2003 Fait ses débuts sur le magazine Big Comic Original avec Vertical. Après quelques chapitres publiés de manière irrégulière, la série passe bi-mensuelle.
2008 Reçoit le 1er Grand prix du Manga avec Vertical.
2009 Reçoit le 54e Prix du manga Shogakukan catégorie adulte avec Vertical.
2012 Reçoit le Prix de l’excellence catégorie Manga au 16e Japan media arts Festival avec Vertical.
2013 Publication du premier chapitre de Hokuro Last Hunter sur le magazineBig Comic Original. Début de la série Blue Giant sur le magazine Big Comic.
2015 Reçoit le Prix spécial Jazz Japan Awards avec Blue Giant.
2016 Fin de la série Blue Giant. Début de la suite Blue Giant Supreme.
2017 Reçoit le 62e Prix du manga Shogakukan catégorie adulte avec Blue Giant. Reçoit le Grand Prix catégorie Manga au 20e Japan media arts Festival avec Blue Giant.

 

De Vertical à Blue Giant : histoire de passion et de passionnés

Avant notre rencontre avec Shinichi ISHIZUKA, nous avons pu le découvrir dans une mini interview qu’il avait accordé, pour sa promotion, aux éditions Glénat Manga. Voici ce préambule, qui en dit déjà long…

Vertical 18Bonjour Monsieur ISHIZUKA. Comment avez-vous commencé dans le milieu du manga ?
Shinichi ISHIZUKA : Lorsque j′étais à l′université, j′ai appris qu′un de mes amis s′était mis à étudier l′archéologie après avoir lu un manga. C′est là que j′ai compris l′influence incroyable que pouvait avoir le manga. Dès ce moment, je me suis dit qu′il serait merveilleux de pouvoir en créer moi-même.
Mon premier manga, je l′ai dessiné pour participer à un concours nouveau talent. J′avais 30 ans. J′ai d′abord pensé que c′était un peu tard pour débuter, mais c′est à cette époque, pourtant, que j′ai commencé à comprendre comment chacun réagissait aux situations, en fonction de son état émotionnel. J′ai eu la chance de gagner ce prix nouveau talent avec mon tout premier manga. À partir de là, j′ai étudié moins de deux ans sous la direction d′un éditeur avant que ma série sur la montagne, Vertical, ne commence.

Quels ont été les mangakas qui vous ont inspiré et vous ont donné envie de faire ce métier ? Avez-vous eu un mentor à l’image de M. Yui pour Dai Miyamoto ?
Au lycée, j′étais absolument fan du dynamisme de l′oeuvre Bataashi Kingyo de Minetarô MOCHIZUKI. Depuis le jour où j′ai décidé de devenir mangaka, et aujourd′hui encore, Bataashi Kingyo a toujours été ma principale source d′inspiration. J′aime également les personnages que dessinent Tetsuya Chiba. Mon éditeur, M. Katsuki, est un peu comme M. Yui. Il est très exigeant, mais c′est un partenaire sur lequel je peux compter. Il n′hésitera pas à dire ce qui doit être dit afin de rendre le manga meilleur. Travailler avec une équipe qui sait dire quand « c′est bien » ou quand « il faut changer quelque chose », c′est le plus important et c′est vraiment une chance.

Quelle est la part autobiographique dans vos récits et vos personnages ?
Pour Vertical et pour Blue Giant, la base de mes histoires est la même.
J′aime la montagne, donc je voulais écrire un livre qui dise « c′est bien la montagne n′est-ce pas ? », et j′aime le jazz donc je voulais écrire un autre livre qui dise « le jazz c′est cool n′est-ce pas ? ». La passion est mon point de départ. Et c′est ce qui me permet de ressentir les mêmes émotions que mes personnages principaux.

Avez-vous une autre passion que vous souhaiteriez explorer en manga un jour ?
À l′heure actuelle, je ne vois pas de façon évidente un autre sujet que j′ai envie d′aborder comme je l′ai fait pour la montagne et le jazz. Néanmoins, même avant de devenir mangaka, j′ai toujours eu beaucoup d′intérêt pour ce qui rendait heureux ou malheureux les gens, moi inclus. Lorsque le simple lycéen que j′étais a lu Bataashi Kingyo, je me suis dit qu′il y avait, moi aussi, quelque chose qui m′attendait dans le futur. Et ça a vraiment été une expérience heureuse. C′est en me remémorant le plaisir d′avoir réussi que je vais continuer à chercher le sujet de mon prochain titre.

 

C’est avec l’envie d’en savoir plus que nous avons donc pu le rencontrer pour un entretien, cette fois-ci, en chair et en os…

blue-giant-1-glenatBonjour Monsieur ISHIZUKA et merci d’avoir accepté de vous entretenir avec nous. On vous connaît en France pour deux titres, Vertical et Blue Giant où vous mettez en évidence la figure du passionné (de montagne et de jazz). Pourquoi créer des passionnés ?

Shinichi ISHIZUKA : Je me suis penché vers mes rencontres passées, j’ai repassé le fil des différentes personnes que j’avais croisées dans ma vie et j’ai le sentiment que ce sont ces personnes qui brûlent de passion qui sont les plus intéressantes à fréquenter, qui tirent le plus vers le haut. C’est surtout le cas pour le personnage de Sanpo, c’est un peu plus subtil pour Blue Giant. En tout cas ce sont des personnes positives avec lesquelles j’ai le plus de plaisir à passer du temps.

Pendant la rencontre en public de ce samedi vous avez dit qu’un de vos amis avait entamé des études d’archéologie après avoir lu Master Keaton. Est-ce que vous aimeriez vous aussi susciter des vocations ?

Sans aller jusqu’à vouloir susciter des vocations, si cela pouvait servir de porte d’entrée à certaines personnes pour commencer à faire de la musique ou aller marcher dans la montagne ce serait déjà une grande satisfaction pour moi.

Vous avez étudié la météorologie à l’université. Quel métier envisagiez-vous à cette époque ?

Mon seul projet était de passer du temps dans la montagne à l’époque. La plupart des gens qui sortait de cette faculté américaine partait soit vers l’armée, soit dans les aéroports, soit dans les médias, à la télévision notamment. Tous ces chemins m’étaient plus ou moins fermés puisque pour être militaire il fallait la nationalité américaine, pour passer à la télévision il fallait un anglais irréprochable ce qui était loin d’être mon cas. Très honnêtement je n’avais pas d’idées concrètes d’un emploi alimentaire à ma sortie de l’université.

Le son en action

Par contre ce que je retire de mes années d’études c’est que maintenant je sais quel est le meilleur timing pour lancer un avion en papier du haut d’un toit pour qu’il vole le plus longtemps possible.(Rires)

Vous avez pratiqué l’alpinisme ainsi que le jazz. Pourquoi avoir commencé à traiter de l’alpinisme en premier ?

Dès le départ j’avais conscience que dessiner le jazz serait un challenge compliqué. Je pense que c’est plus le résultat qui nous amène là où on en est maintenant en termes d’ordre mais quelque part au fond de moi j’avais conscience de la difficulté de mettre en scène la musique. Finalement c’est une bonne chose que les titres soient arrivés dans cet ordre là.  

Il a vraisemblablement été difficile de trouver des solutions satisfaisantes pour représenter la musique en bande dessinée ?  

Au début on savait pas du tout où on allait. J’ai beaucoup tâtonné, on a fait beaucoup d’essais fructueux et infructueux. C’est vraiment au fur et à mesure que l’on a commencé à comprendre quels étaient les effets qui pouvaient fonctionner.

À propos du son, il y a un élément qui est assez marquant dans Blue Giant : vous ne le représentez jamais de la même manière que ce soit en fonction des instruments comme des personnages. Pour l’instant il y a cinq tomes parus en France : est-ce que vous arrivez constamment à renouveler la représentation du son ?

Très bonne question. Cela devient de plus en plus compliqué de trouver de nouvelles méthodes aussi la fréquence de renouvellement a tendance à baisser au fur et à mesure que l’on avance dans les tomes. Mais je continue à fournir des efforts pour essayer d’amener de nouvelles méthodes d’expression. Cela devient toujours plus compliqué mais l’attitude reste la même : continuer à essayer de trouver de la nouveauté.     

Pourquoi le choix de Sendai comme cadre de départ de l’histoire ? Est-ce en raison de son « Jozenji Street Jazz Festival » ?

L’idée de départ était de trouver un endroit hors Tokyo donc quelque part en province qui coche les cases d’une nature vraiment riche, d’un fonds culturel assez important et le festival était un argument en plus pour pencher en faveur de Sendai. À côté de ça il y a aussi le fait que mon directeur éditorial M. Katsuki est originaire de la région, connaissait bien l’endroit ce qui a facilité la mise en scène.  

Est-ce qu’il a pu intervenir en fournissant des détails, des informations, des suggestions ?

Oui, dès le développement du projet et la conception du cadre de la série M. Katsuki a fourni des idées notamment pour ce qui est de l’arrière-plan géographique. En revanche je tiens à préciser que le concept de départ, l’idée de dessiner du jazz, vient de moi.

Dans Vertical le personnage de Sanpo est, dès le départ, un sauveteur émérite tandis que dans Blue Giant Dai a tout à apprendre en matière de jazz. Qu’est-ce qui vous intéressait dans le fait de proposer ce chemin initiatique ?

Je pense qu’on n’a pas la même attitude en tant qu’auteur quand on décrit l’histoire d’un personnage qui est déjà formé et excelle dans son art et le parcours initiatique de quelqu’un qui a encore tout à apprendre. J’avais envie de me détacher de la première expérience que j’avais eue avec Sanpo pour faire quelque chose de différent avec Dai.  

Une nouvelle coupe pour Dai

Pour créer Vertical, vous avez puisé dans votre propre expérience d’alpiniste. Jusqu’à quel point vos propres expériences dans la musique nourrissent Blue Giant ?

Effectivement dans Vertical je puise, dans une certaine mesure, dans mon expérience parce que j’ai beaucoup grimpé. En revanche je n’ai pas l’expérience du secourisme mais sentimentalement je partage beaucoup avec le personnage.

Inversement, pour Blue Giant, je ne suis pas musicien professionnel, je n’ai pas vraiment l’expérience de jouer devant un public pour procurer des sensations. Je puise donc beaucoup dans mon imagination mais quand je vais en reportage, que j’interroge des musiciens professionnels ils me confortent dans mon idée en m’expliquant que je ne suis pas très éloigné de la réalité. Il y a même des choses qui touchent assez précisément à ce qu’eux-mêmes peuvent ressentir sur scène.

Ce sont deux expériences un peu différentes mais je pense m’en tirer correctement à chaque fois.

Y a-t-il eu d’autres reportages de documentation hormis celui qui est relaté à la fin du premier tome ?

Je sors très régulièrement dans des bars de jazz, je discute avec des musiciens professionnels, ce sont des expériences que je ne relate pas systématiquement. Pour ce qui est de la documentation je lis aussi beaucoup d’interviews et de biographies de jazzmen.

À la fin de chaque tome, un personnage hors-cadre interroge celles et ceux qui ont rencontré Dai. On comprend vite que ces passages se situent plusieurs années après le début de l’histoire. Pour quelle raison utilisez-vous ce procédé narratif ?

C’était une idée lancée par mon directeur éditorial M. Katsuki, comme une forme de challenge. J’ai essayé de le relever sans trop savoir quel résultat cela pourrait produire. Encore aujourd’hui je pense que c’est une idée stimulante pour le processus de création.

Vos personnages principaux sont des passionnés or ces derniers laissent souvent peu de place à, disons, la vie ordinaire. Pour autant la vie quotidienne tient quand même un vrai rôle dans vos mangas. Donc quelle importance a-t-elle pour vous d’un point de vue scénaristique, et dans la construction de vos personnages ?

Le quotidien, à mon sens, est quelque chose de très important. Le fait qu’il soit bien ordonné est une condition sine qua none pour pouvoir avancer en direction de son rêve. Si Dai à un moment donné abandonne complètement sa famille que je mets en scène de manière beaucoup plus importante dans les premiers volumes c’est parce qu’il sait qu’il a une base suffisamment solide pour pouvoir s’en éloigner. Sans cette base vers laquelle revenir je crois qu’on ne peut pas décrocher complètement. C’est pour cela que j’ai conscience qu’il est très important que j’arrive à avoir un équilibre suffisant entre la description du quotidien et de l’avancée de mon personnage bien que ce soit parfois compliqué à gérer.

Sans aller jusque dans la passion je pense que c’est pareil pour tout le monde. L’équilibre entre le quotidien et l’importance à donner à son travail est quelque chose de difficile à mettre en place.   

Vos personnages principaux croisent diverses personnes souvent avec un sens de l’écoute, une absence notable de jugements et de préjugés : avoir une passion rend forcément les gens meilleurs selon vous ?

Un des grands thèmes des mangas que je dessine c’est l’importance des relations interpersonnelles. Essayer de comprendre comment construire une relation à travers une passion, comment influencer les autres… Je vais dériver un peu, je ne sais pas si cela répond exactement à votre question mais je crois que dans les mangas il y a deux grands types d’histoires : celles où il se passe des choses et celles qui sont contemplatives, où l’on entre dans les personnages. Je pense faire partie de la deuxième catégorie : mon personnage principal est important mais au même titre que tous les autres personnages qui gravitent autour de lui. Pour essayer de conclure en me rapprochant de votre question de départ, j’ai tendance à dire que la passion est un facilitateur de relations.

L’heure du départ

Vu que vous montrez votre intérêt pour les relations interpersonnelles, est-ce que c’est grâce à votre expérience personnelle que vous êtes arrivé à développer cet élément ou avez-vous réalisé des recherches, consulté des ouvrages sur ces questions ?

Il y a un peu des deux. Je puise dans mon expérience personnelle et j’observe beaucoup les gens autour de moi. J’essaye de m’inspirer de ce que je lis dans les romans voire dans les films. Je puise mon inspiration un peu partout.   

Le manga devient votre métier au début des années 2000 alors que vous avez presque 30 ans. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Je m’étais fixé comme objectif si je devais réaliser un rêve de le faire avant mes 30 ans. Les circonstances ont fait que, de retour au Japon, l’endroit où j’étais employé a fait faillite. J’ai été obligé de prendre une nouvelle direction et arrivé à 28-29 ans c’était ma dernière chance pour tenter de devenir mangaka.  

Est-ce que le manga constitue une passion pour vous ? Et, si oui, est-ce que vous vous imaginez durer le plus longtemps possible quitte à rendre l’âme le stylo à la main ?

(Rires). On en revient à la question du point d’équilibre entre la passion et le quotidien. Je prends de l’âge et je vois les gens plus anciens que moi continuer à dessiner avec bonheur. Je me rends compte que c’est une chance de pouvoir vivre de son dessin. C’est quelque chose que je comprends enfin maintenant.  

Est-il vrai que vous habitez dans une région montagneuse ? Est-ce que cet environnement influe sur votre travail de mangaka ?

Aujourd’hui je vis au milieu de Tokyo donc je suis un peu loin des montagnes mais je crois que le lieu où l’on a grandi fait partie du destin de chacun. La façon dont on évolue en fonction de son environnement est quelque chose qui influe forcément sur la manière dont on travaille ensuite.

La partie de Blue Giant actuellement en cours de prépublication se déroule en Europe et j’ai le sentiment que si j’étais venu en Europe plus tôt cela aurait beaucoup influencé sur la façon dont je mets en scène les personnages aujourd’hui. La façon dont tu tiens par exemple ou la manière dont tu es habillé ça ne résonne peut-être pas pour vous mais pour moi qui viens d’Asie c’est quelque chose de très européen. Je pense que si j’avais connu cela avant cela aurait influencé la manière dont je mène mon histoire maintenant. Ça l’influencera peut-être…

ISHIZUKA Shinichi, FIBD 2019

On regardera de ça de près alors. Merci ! 

On vous recommande vivement de découvrir les deux excellents titres de Monsieur ISHIZUKA : Vertical, terminé en 18 tomes chez Glénat Manga et Blue Giant, en cours de parution (5 volumes publiés) chez le même éditeur. 

 

Remerciements à Monsieur ISHIZUKA pour son temps et sa bonne humeur ainsi qu’à Monsieur KATSUKI son responsable éditorial, Sébastien LUDMANN pour son travail d’interprète, l’équipe de Glénat Manga et du FIBD pour la mise en place de l’interview. Questions posées par les journalistes de Coyote Mag et de Journal du Japon.

 

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