Les Funérailles des roses : rendre visible l’invisible

Réalisateur de documentaires, de films expérimentaux, de courts ou longs-métrages de ficiton, artiste vidéaste, théoricien du cinéma, auteur, Toshio MATSUMOTO est un créateur protéiforme, un touche à tout qui se destinait initialement à la peinture. Un peu moins de deux ans après sa mort, survenue en avril 2017, Carlotta Films met à l’honneur, pour la première fois en France, son premier long-métrage, Les Funérailles des roses, plongée en noir et blanc dans l’underground gay du Tokyo des années 60 et grand film, de la Nouvelle Vague japonaise certes, mais surtout grand film tout court dont il serait injuste de bouder la sortie en salle et en 4K le 20 février prochain.

Œdipe Reine

Entre le documentaire et la fiction – les personnages sont interprétés par des acteurs, mais ces derniers sont, pour la plupart, des amateurs recrutés dans des bars gay – le film raconte l’histoire d’Eddie, une jeune drag-queen qui, en s’attirant les faveurs du propriétaire du bar où elle travaille, s’est aussi attirée les foudres de sa patronne, une travestie plus âgée du nom de Leda. De cette histoire, MATSUMOTO tire un film à la narration fragmentée et pourtant limpide. Et pour cause, Les Funérailles des roses est une relecture du mythe d’Œdipe, ce qui confère au récit une fondation solide à partir de laquelle tous les écarts sont possibles sans que cela altère sa lisibilité. Montage épileptique, chronologie démantelée, vas et viens du présent au futur, de la réalité aux rêves ou aux cauchemars, bulles de BD intégrées directement dans l’écran, film dans le film, Les Funérailles des roses se permet tout, sans jamais que cela nuise à son récit. Issu du documentaire, MATSUMOTO incorpore au sein même du film sa propre production en intercalant entre les scènes de fiction des interviews face caméra de membres de la communauté gay et des scènes du tournage même.  En effet, au-delà d’Eddie, le film est l’histoire d’un monde dans lequel elle évolue et dont elle est, à bien des égards, le centre. Un monde où gravitent, autour de la jeune travestie, une galerie de personnages marginaux, ses collègues et amis drag-queen mais aussi, pêle-mêle, un soldat américain gay, des étudiants révolutionnaires, des drogués ou un réalisateur engagé qui se fait appeler Guevara et arbore la même barbe que le Che. Un monde interlope, effervescent bouillonnant et sensuel, agité par les révoltes étudiantes et la politique, par les rêves, les cauchemars et les passions. Un univers underground et nocturne, en témoigne l’une des premières répliques proclamées par Eddie, en hors champ et d’une voix lascive : « Il y a trop de lumière. J’ai horreur du soleil. », une réplique qui contraste pourtant avec la lumineuse ouverture du film et sa scène d’amour à la lumière surexposée, qui rend les corps étourdissants de blancheur et de pureté.

Un grand voyage vers la nuit

Ce monde, tout dégoulinant de vie et d’énergie qu’il soit, est aussi un monde en déclin et tragique, celui d’Eddie, et, par conséquent, voué à finir. Il serait néanmoins mal venu de voir dans Les Funérailles des roses et ses scènes les plus noires, comme celels d’une procession masquée dans les rues de Tokyo ou d’un cimetière ravagé par une inondation, un quelconque jugement moral des personnages. A considérer qu’Eddie soit le centre du monde et qu’elle soit une héroïne de tragédie, alors, nécessairement, le monde est destiné à s’éteindre avec elle, et de cette idée découle un véritable désespoir qui infuse la totalité du film. Pour autant, à ce dernier, comme la haine du soleil répondait à la surexposition de la scène d’amour, répond un certain comique, ce qu’assume et explique parfaitement MATSUMOTO lui-même, dans une interview donnée à l’occasion du festival international du film de Yamagata, expliquant que son projet était de « troubler le schéma perceptuel d’un monde dualistique divisant les faits de la fiction, les hommes des femmes, l’objectif du subjectif, le mental du physique, la sincérité du mensonge, et la tragédie de la comédie. ». De fait, c’est bien ce qu’accomplit Les Funérailles des roses, brouillant la frontière entre les genres en s’intéressant à des personnages travestis, et celle entre fiction et réalité en faisant de la prise de vue réelle la continuation du film. De la même façon avec sa forme hallucinée et avant-gardiste, son œuvre est autant une plongée dans un monde réel que dans l’intériorité de ses personnages, les deux étant parfois difficile à distinguer. Les émotions et intentions s’y mêlent dans une spirale où, pour reprendre le premier dialogue du film, la victime est aussi le bourreau et où par conséquent, mensonge et honnêteté vont mains dans la main.

 

Cet effacement de la dualité au profit d’une réalité floue, trouble, d’une zone grise, se fait donc à tous les niveaux du film. C’est tout autant un effacement de ce qui sépare la tragédie de la comédie, que les hommes des femmes ou la réalité de la fiction. C’est surtout un effacement qui prend un sens politique, comme effacement des règles et du pouvoir.

Confessions d’un masque

Dans la même interview, MATSUMOTO dit, en effet, du cinéma d’avant-garde des années 60 que sa caractéristique principale est la « dé-systématisation » de l’art. Un acte politique, anti pouvoir. « Le pouvoir est ce qui systématise nos pensées, nos sentiments, notre art et notre culture de façon invisible. ». Le parti pris d’un monde trouble devient alors un acte militant, précisément parce que, subitement, il n’y a plus de système, et tout est à réinventer, à l’image de MATSUMOTO qui, en expérimentant sur la forme, se défait des codes du cinéma pour mieux les réinventer. A l’image, aussi, de ses personnages pour qui il s’agit, tour à tour, de réinventer la sexualité, réinventer l’art, la politique, en somme, réinventer le monde, ou du moins, le Japon. Cette idée, une scène plus qu’aucune autre semble l’illustrer, celle où des étudiants regardent une télé et cherchent délibérément à ce que son image soit le plus floue possible, transformant le journal télévisé et un reportage sur la révolte en une série de formes mouvantes qu’ils filment à leur tour, réorganisant, très littéralement, le réel en une matière informe, prête à être de nouveau modeler.

Un dernier couple, peut-être plus qu’aucun autre, semble fusionner dans Les Funérailles des roses, celui tendresse/cruauté, qui trouve son plus évident vaisseau, sa plus évidente incarnation, dans une question omniprésente dans le film, celle du regard. En effet, différents regards se croisent chez MATSUMOTO. Du regard amoureux à celui de la société, en passant par celui vers le passé, le regard haineux, ou, bien sûr, ou celui de la caméra, il y a, dans Les Funérailles des roses, une importance essentielle, pour ne pas dire vitale, de l’acte de regarder, acte qui a toujours un sens particulier, éminemment érotique ou au contraire, douloureux. A ce titre, bien logiquement, les deux moments pivots de l’intrigue s’articulent autour de deux scènes de découvertes par le regard, sur lesquelles il est impossible de s’étendre sans gâcher le plaisir du spectateur. Affirmons néanmoins, que derrière cette obsession, qui fait sens au vu du texte de référence, l’histoire d’Œdipe, qui, rappelons-le, s’est crevé les yeux après avoir découvert son crime, se cache une autre logique, celle de la représentation, de la mise en image et en scène, propre au cinéma comme au travestissement. Comme le film est un objet destiné à être vu, Eddie, est sans cesse confrontée à des regards plus ou moins tendres, plus ou moins cruels, auxquels elle choisit de se donner à voir, ou, au contraire, de se soustraire. Dans les deux cas, film et Eddie, il s’agit de donner à voir une image, qui est plus une image artificielle, au sens de travaillée, préméditée. Rien d’étonnant, alors, à ce que le masque soit un objet central du film, d’abord parce qu’il crée un parrainage évident avec un texte majeur sur l’homosexualité au Japon, les Confessions d’un masque, de MISHIMA, mais aussi et surtout parce que si, chez MATSUMOTO, regard et représentation font la paire, c’est parce que, de près ou de loin, ils ont à faire avec une identité conflictuelle et floue, une identité incommunicable, aux autres, mais aussi à soi-même. Homme ou femme, fiction ou documentaire, liens funestes de la tragédie, quoi de mieux qu’un masque, pour entretenir le mystère ?

Parfois déroutant, Les Funérailles des roses est, à n’en pas douter, une œuvre d’avant-garde radicale. Néanmoins, loin d’en faire un film inaccessible et ennuyant, la richesse de ses expérimentations formelles et de ses références, contribue au contraire, à rendre son propos plus percutant encore, donnant une nouvelle dimension à la sensualité et la fragilité d’Eddie. Et 50 ans après sa sortie, le film émeut et surprend comme au premier jour, certainement parce que l’histoire qu’il raconte, celles d’individus cherchant leur place mais confrontés à un destin écrasant, incapables de retirer leur masque, est de celles qui ne vieillissent pas.

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