A la rencontre de Kohh :  Living Legend

A l’occasion de son premier concert en France, il y a deux ans, nous avions déjà consacré un premier article à KOHH et sa fulgurante ascension dans les charts japonais. Mais alors que le natif d’Oji vient de sortir son cinquième album Untitled, Journal du Japon revient sur la carrière et l’histoire de celui qui pourrait bien, depuis son quartier du nord de Tokyo, révolutionner l’idée qu’on se fait de la musique japonaise.

Kohh en concert à Paris, via Hip Hop Corner

« Dirt boys »

Découvert par une grande partie des amateurs de rap en 2015, aux côtés de Keith Ape sur le culte « It G Ma », consacré auprès de ce même public par son couplet sur Nikes de Frank Ocean, KOHH est pourtant bien plus qu’un second couteau de luxe. Rappeur depuis 2008, Yûki CHIBA de son vrai nom, a endossé, depuis, plusieurs casquettes, tour à tour peintre, plasticien, sculpteur, tatoueur ou mannequin. Une productivité qui fait sens, chez ce touche à tout qui déclarait, dans une interview donnée à Hypebeast, en 2017, qu’il ne faisait pas la différence entre art et musique et revendique comme influences, ou du moins comme artistes le touchant, aussi bien Kanye West que Kurt Cobain ou Marcel Duchamp – dont il arbore d’ailleurs deux œuvres gravées à même sa peau, un tatouage de « LHOOQ » sur son cou, un autre de la « Roue de bicyclette » sur son mollet.

Pourtant, rien ne le prédestinait à se lancer dans l’art, la musique et la haute couture. Né d’un père Coréen qui s’est défenestré lorsqu’il avait trois ans, éduqué par ses grands-parents, faute à une mère absente, dépressive et accro à la méthamphétamine, KOHH (c’est le nom de son père qu’il porte en hommage bien qu’il affirme n’avoir aucun souvenir de lui) a surtout grandi à Oji, dans l’une des plus grandes cités dortoirs du Japon, un environnement pauvre et violent, loin de l’image que l’on se fait du pays et surtout loin de la fashion-week où il a défilé pour la marque Facetasm ou des galeries d’art moderne où il expose désormais. « Je suis entouré de types qui poignardent des gens ou sont des camés. Mais on a choisi de ne pas suivre ce chemin, on a choisi de rapper à la place. » déclarait-il au micro de Vice Japan, en 2014, alors que sa carrière commençait à peine décoller. Ce choix donc, celui de l’art sur la violence et la drogue, ne l’empêche pas pour autant, à l’image de ses idoles de King Giddra, de rapper sur ces thèmes et, de la trap de son premier album, MONOCHROME aux instrumentales plus rock de DIRT II, c’est au final une même trajectoire et une même vie qui se dessine entre les morceaux. Celle d’un gamin qui a grandit pauvre, livré à lui-même et qui, confronté à la violence, la mort et la drogue s’en est sorti en faisant ce qu’il voulait, ce qu’il aimait.  Car c’est là le propre de KOHH, faire ce qu’il veut, quand il veut.  Musique et art sont pour lui des hobby, non un travail, et s’il dessine, c’est qu’il n’a pas envie, sur le moment, de faire la musique. Et inversement. Tout se fait, cher lui, spontanément, sans jamais prendre en compte ce que l’on pensera de lui ou de son avis, sans jamais non plus essayer de s’inscrire dans un genre ou un domaine particulier.

« Hiroi Sekai »

A bien des égards, malgré tout, KOHH ne peut échapper, autant à cause de ses influences musicales que de son histoire, à un certain héritage, celui de rappeurs américains tels qu’OG Maco, Travis Scott ou Young Thug pour ne citer qu’eux. Néanmoins, transposée au Japon, cette culture dont KOHH est un évident héritier japonais, revêt un sens particulier, propre au pays du soleil levant qu’analyse à merveille Dexter Thomas, qui a fait du hip-hop Japonais son champ d’étude. En effet, ce professeur à l’université de Cornell explique qu’avec sa musique, KOHH rend visible tout un pan de la société qui, jusque là ne l’était pas, attirant l’attention sur une discordance sociale qui existe au sein même d’une ville comme Tokyo et qui était jusque là ignorée.

Néanmoins, pas d’erreur, KOHH lui même refuse l’étiquette de rappeur japonais : « Je ne suis un rappeur japonais que parce que j’y suis né. Ma nationalité n’a pas vraiment d’importance. », et il serait bien mal aviser de limiter son succès à la façon dont il déteint dans le paysage musical de son pays. Ainsi, aucune prétention politique dans sa musique, et s’il rappe sur des sujets polémiques, s’il met en avant une partie méconnue et sombre du Japon, ce n’est pas pour éveiller les consciences, mais bien parce qu’il parle de ce qu’il connait, et, une chanson comme « 貧乏なんて気にしない » (Binbounantekinishinai, littéralement, « Je me fiche d’être pauvre ») , loin de tout discours contestataire, dit avant tout qu’on peut être heureux en étant pauvre, et que, même sans argent, le succès n’est pas hors de portée.

« Be me »

Des paroles simples, une authenticité qui fait mouche auprès de son public et qui tranche avec son allure sophistiquée d’aficionado de mode et son corps couvert de tatouages, c’est peut-être, bien plus que son origine sociale, ce qui a fait le succès de KOHH. En effet, des multiples interviews qu’il a données, une chose semble toujours revenir, Yûki CHIBA est un homme étonnamment discret au vu de sa musique, qui parle peu, ou du moins, qui parle peu de son art, et pour cause, tout est déjà dans sa musique. Ses amis, son quartier, ses voyages, sa passion pour la mode, pour l’art, pour le tatouage, voilà les sujets de ses quatre albums, et qui, à coup sûr, se retrouverons dans Untitled. Des choix d’autant plus forts et touchant qu’ils sont faits avec une sincérité qui est peut-être ce qui rend KOHH si spécial sur la scène japonaise : parler de lui, de ses hauts comme de ses bas ne l’effraie pas, même quand il s’agit de décrire, dans 自殺する夢 (Jisatsu suru yume) , un rêve dans lequel il se suicidait.

KOHH :  le roi sans titre

Sorti le 08 février sur toutes les plateformes, trois ans près Dirt II, Untitled est donc le 5ème album studio de KOHH. Un disque étrangement apaisé, en témoigne sa première track, « ひとつ » (hitotsu, traduisible, par « un », tout simplement) : une longue intro de plus d’une minute au piano, suivie pas une instru calme, aux notes étirées, tout comme la voix de KOHH, qui chante et répète plus qu’il ne rappe, le titre du morceau. « Itsudemo » (« toujours ») et « Leave me alone » sont d’ailleurs dans la même veine, avec leur rythme très lent et un usage plus qu’appuyé du vocodeur pour transformer la voix du rappeur, gimmick qui prendra un caractère cauchemardesque dans « I’m Gone ». Sur d’autres morceaux au contraire, KOHH renoue avec l’énergie de ses anciens albums et si son flow sur « Imma do it » est caractéristique de celui qu’il adoptait sur ses productions trap, le très réussi feat avec Taka sur « I want a Billion » rappellera quant à lui les influences rock de Dirt II tandis que le morceau final « ロープ » (Rope) est, malgré son sujet surprenant, un banger énervé dans la plus pure lignée de titres comme « Dirt Boys ». Autant dire qu’en seulement dix track, KOHH a réussi un petit exploit : se renouveler tout en gardant ses fans en pays connu, convoquant les mêmes références et les mêmes thèmes mais jouant plus que jamais sur la forme, dans un album qui, malgré son caractère expérimental, a une unité bien à lui.

Il le dit depuis des années, KOHH n’est pas un rappeur mais un artiste. Avec cette sortie surprise, sans titre, sans genre précis, sans règle, il le prouve cette fois dans sa musique. Et c’est bien parce qu’il s’écarte du hip-hop, qu’Untitled s’annonce déjà comme un monument du genre et comme un futur album culte dans la carrière d’un artiste qui a refusé de devenir le roi du j-rap pour pouvoir viser plus large.

A cette honnêteté désarmante, il faut ajouter, pour comprendre pourquoi KOHH est le rappeur japonais le plus proche d’exploser internationalement et pourquoi les préventes d’Untitled se sont écoulées en quelques heures, son statut de bête de scène, qui contraste étrangement avec l’attitude calme et détachée qu’il semble afficher au quotidien. En effet, de Dirt Boys à Die Young en passant par Tokyo, If I die Tonight, Fuck Swag ou I’m not a rock star, ses albums sont des véritables concentrés de bangers, de morceaux à l’énergie débordante faits pour la scène et pour électriser les foules. Et, de ses titres les plus sombres aux plus lumineux, de ses toiles à ses tatouages, se dégage la même force, le même besoin de créer, peu importe le support, comme s’il y avait trop de vie en KOHH pour se contenter d’un seul médium. Trop d’appétit de vie pour ne raconter qu’une seule histoire, et c’est évidemment sa plus grande force. Orphelin qui a pris le nom de son père, star qui vit encore dans un HLM, corps recouvert d’encre et performeur de génie mais attitude réservée, KOHH ne rentre dans aucune case, et, sans jamais chercher à être plus que lui-même, s’octroie une liberté absolue.

Kohh

Dix titres, dont un featuring avec Taka, du groupe One Ok Rock. Voilà ce que KOHH donne à ses fans avec Untitled. Mais derrière sa pochette en noir et blanc et son visage flouté se cache une autre promesse : celle que quatre albums et plus de dix ans de carrière plus tard, on ne sait encore de lui que peu de choses, et que donc, le meilleur reste à venir.

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