Chihayafuru : Amour, poésie et Karuta

Publié au Japon depuis 2007, Chihayafuru jouit en son pays d’une très belle popularité qui lui a valu d’être décliné en anime (produit par rien de moins que le studio MADHOUSE …) et aussi en une trilogie de longs métrages live qui ont eux-même rencontré un grand succès. Chez nous, le titre est traduit depuis 2013 par Pika et, sans arriver en tête des ventes, a su s’assurer un lectorat solide et même pu créer des passions pour le karuta.

A l’occasion de notre visite de  la ville d’Otsu et du sanctuaire Ômi, haut-lieux du karuta et de notre rencontre de Morio ASAKA, le réalisateur de l’anime, au sein des studios MADHOUSE, retour sur un manga, un anime et un pan culturel du Japon en attendant la saison 3 qui nous arrive au printemps !

Une magnifique illustration de Yuki SUETSUGU

Une magnifique illustration de Yuki SUETSUGU

Chihayafuru : Amour, poésie et karuta.

La jeune Chihaya AYASE est une écolière de la région de Tokyo au caractère volontaire et enjoué. Elle n’a qu’une passion dans la vie : sa grande sœur dont elle soutient à fond la carrière de talento (NDLR : starlette souvent modèle et/ou actrice de drama) naissante. Mais son univers va être chamboulé par sa rencontre avec Arata WATAYA, nouveau dans sa classe. Originaire de Fukui, son accent et son caractère solitaire le rendent rapidement cible d’ijime de la part des autres élèves de la classe, à l’exception de Chihaya qui va vite se lier avec lui et découvrir, par son intermédiaire, le karuta, sport dont Arata est un jeune prodige. En effet, Arata décèle rapidement en Chihaya un énorme potentiel pour le karuta grâce à une audition extrêmement fine, qualité déterminante pour une championne. Mais Taichi, autre camarade de classe de Chihaya, est rapidement jaloux du lien entre son amie et Arata, qu’il défie au karuta. C’est rapidement la naissance d’une belle amitié cimentée par la pratique du karuta pour Arata, Taichi et Chihaya qui se découvre ainsi une réelle passion.

Mais rapidement, le trio est brisé quand Arata doit repartir pour Fukui et Taichi se voit scolarisé dans un prestigieux collège privé.

Quelques années plus tard, Chihaya, plus que jamais passionnée de Karuta, entre au lycée et y retrouve par hasard Taichi (qui n’a cessé de penser à elle). Elle décide de créer un club de karuta pour reformer le trio et retrouver Arata, dont elle est sans nouvelles, lors des compétitions nationales …

Plus qu’une histoire de compétition : un mariage harmonieux entre manga sportif et shojo

S’emparant d’un sujet apparemment difficile d’accès pour les néophytes, la mangaka Yuki SUETSUGU a réussi à renouveler un genre : celui du manga de compétition sportive, en reprenant les poncifs (compétitions sous haute tension, entraînements, dépassement de soi, rivalité, stratégie …) et y ajoutant une dimension sentimentale plus commune au shôjo manga.

Une double page qui retranscrit bien l'aspect shôjo de Chihayafuru / CHIHAYAFURU © Yuki Suetsugu / KODANSHA Ltd.

Une double page qui retranscrit bien l’aspect shojo de Chihayafuru / CHIHAYAFURU © Yuki Suetsugu / KODANSHA Ltd.

Cependant, il s’agit en réalité d’un josei manga (équivalent féminin du seinen) mettant en scène principalement des lycéens. Le récit présente d’abord ses personnages principaux en pleine enfance, à l’époque de l’école primaire le temps de quelques chapitres, mettant ainsi en scène leur rencontre à tous les trois, mais aussi, pour deux d’entre eux, leur rencontre avec le karuta. On les retrouve ensuite, après une ellipse, à l’époque du lycée… moment où, après s’être perdus de vue quelques années, ils vont à nouveau se retrouver grâce à leur passion commune pour le jeu. Se met ainsi en place un triangle amoureux doublé d’un récit dans le plus pur style des mangas de compétition.

Une mise en scène très dynamique du karuta / CHIHAYAFURU © Yuki Suetsugu / KODANSHA Ltd.

Une mise en scène très dynamique du karuta / CHIHAYAFURU © Yuki Suetsugu / KODANSHA Ltd.

Au Japon même, le karuta de compétition restait plutôt confidentiel, mais tout japonais avait au moins eu l’occasion de le pratiquer brièvement à l’école primaire. L’auteure elle-même a fait parti d’un club au lycée. Mais c’est son éditrice, bien plus expérimentée dans ce domaine, qui lui donna l’idée d’en tirer un manga. Fort de sa propre expérience qui lui apportait une certaine connaissance du sujet sans pour autant en faire une spécialiste à l’époque, Yuki SUETSUGU parvint ainsi à créer une histoire abordable pour les néophytes.

Présentant tout d’abord ses personnages au cœur de l’enfance, leur rencontre, les bases de leur relations et surtout, leur coup de foudre pour le Karuta, elle pose ainsi les fondations de l’attachement du lecteur pour ces même personnages et lui permet aussi de découvrir les règles du jeu à auteur d’enfant débutant, avant de complexifier la mise en scène de ce sport et d’en distiller les subtilités stratégiques.

Les poèmes du Hyakunin Isshu sont utilisés dans Chihayafuru / CHIHAYAFURU © Yuki Suetsugu / KODANSHA Ltd.

Les poèmes du Hyakunin Isshu sont utilisés dans Chihayafuru / CHIHAYAFURU © Yuki Suetsugu / KODANSHA Ltd.

Mais la mangaka profite aussi d’un aspect plus poétique, pas forcément mis en avant dans le karuta de compétition : les poèmes du Hyakunin Isshu dont le sens est généralement négligé dans le sport. Cet utilisation sémantique des poèmes pour eux-même permet judicieusement de faire la liaison entre l’aspect compétition et l’aspect plus romantique de l’histoire, leur sens entrant ainsi en résonance avec les atermoiements de nos différents héros. Le tout est soutenu par le trait délicat et élancé de la dessinatrice qui parvient à mettre en scène avec autant d’efficacité la tension des compétitions que les troubles et les passions ressentis par les personnages. S’y ajoute une bonne touche d’humour qui trouve sa source tout d’abord dans la personnalité de ces même personnages, tant les secondaires que l’héroïne en elle-même, décrite par la mangaka comme une « idiote du karuta » (karuta baka).

 

Un manga dans la ville : un bel exemple de Soft power

Au final, les succès du manga, puis de l’anime et du film ont permis de relancer le karuta, qui jouit maintenant d’une popularité sans précédent. Morio ASAKA, réalisateur de l’anime, nous expliquait lui même que les compétitions de karuta attiraient maintenant un public bien plus nombreux que ce qui était décrit dans le manga. Une popularité qui rejailli d’ailleurs sur la ville d’Otsu et le sanctuaire Ômi, haut-lieux du karuta où l’on peut maintenant régulièrement croiser des fans de Chihayafuru de tous âges. Chihaya et ses amis sont un peu devenus les portes drapeaux du karuta. Nous avons pu nous même le constater lors de notre visite dans la région du lac Biwa !

Le sanctuaire comme la ville sont ravis des nouvelles mascottes que représentent les personnages du manga. On les retrouve ainsi dans l’enceinte du sanctuaire ou du centre de karuta (où leurs effigies sont accompagnés de dessins et dédicaces originales de Yuki SUETSUGU mais aussi de l’équipe du film). La Mairesse d’Otsu nous a d’ailleurs expliqué que des partenariats avaient été mis en place avec la ville : les personnages de Chihayafuru sont mis en scène dans des brochures touristiques et on les retrouve même sur la carrosserie d’un des nombreux taxis qui sillonnent la ville.

Mais en France aussi et dans d’autres pays du monde, la découverte de Chihayafuru a crée quelques vocations pour le karuta. Au mois de novembre se tenait même au sanctuaire Ômi une compétition internationale réunissant des équipes du monde entier qui ont ainsi pu se confronter les unes aux autres dans les décors que les compétiteurs avaient pu découvrir dans les pages du manga et les épisodes de l’anime. Un événement d’ailleurs remporté par l’équipe française !

Dans tout les cas, il s’agit d’un bel exemple de l’influence culturelle et du Soft power que peuvent représenter les mangas et les anime ! On espère que cela décidera les distributeurs à diffuser chez nous la future saison de Chihayafuru, qui va bientôt débuter au Japon, après un hiatus de 6 ans.

Nous avons d’ailleurs pu rencontrer son réalisateur, Morio ASAKA dans les locaux même des studios MADHOUSE pour une table ronde autour de la série.

 

Morio ASAKA : animer le karuta !

Morio ASAKA

Morio ASAKA

Q: Revenir à Chihayafuru après une interruption de 5 ans, qu’est-ce qui est différent ?

Morio ASAKA : On essaie de changer le moins possible. Ça fait 7 ans et j’ai travaillé sur beaucoup d’autre projets, mais cette saison s’inscrit dans la continuation de ce qui a été fait.

Y aura-t-il des changements de décors si les vrais lieux ont changé ?

On suit le manga, donc même si les lieux changent dans la réalité, on reste fidèle à ce qui était montré dan l’œuvre originale. Par exemple, le nombre de joueurs de karuta a augmenté grâce au succès de la série. Quand on a visité les tournois, il y avait beaucoup plus de personnes dans le public car ça devient populaire.

Chihayafuru en anime par Madhouse

Chihayafuru en anime par ©MADHOUSE

Il y a dans Chihayafuru beaucoup de personnages féminins forts, comme le personnage principal. Appréciez-vous particulièrement ce genre de personnage ?

Dans la série, chaque personnage a ses caractéristiques et ses challenges. J’essaie de n’en laisser aucun de côté au profit unique de Chihaya. Pour la 3e saison par exemple, Chihaya est moins au premier plan, mais on retrouve beaucoup le Docteur HARADA.

Quel est votre secret pour rendre le Karuta intéressant pour un public étranger ?

Ça ne m’inquiétait pas car, quand on a commencé, je ne connaissais moi-même pas les règles du jeu. J’ai donc d’abord essayé d’expliquer simplement ces règles aux japonais qui, comme moi, les ignoraient. Je suis heureux que, ce faisant, ça ait aussi éveillé l’intérêt des étrangers.

Mettre en scène le dynamisme des matchs ©MADHOUSE

Mettre en scène le dynamisme des matchs ©MADHOUSE

Justement, comment pensez vous que cela va éveiller l’intérêt du public étranger ?

Le Hyakunin Isshu est particulier aussi pour la plupart japonais. On ne connaît pas forcément bien le sens des poèmes.

Les films live sont sortis en 2016-2018 ont-il eu une influence sur l’anime ? Vous ont-ils inspiré ?

J’ai été très impressionné par la manière dont le réalisateur a saisi le personnage de Taichi et notamment comment la jeunesse du personnage a influencé son karuta. Mais je ne pense pas utiliser cela pour l’anime.

Vous êtes réputé dans le milieu de l’animation pour votre maîtrise du story-board. Quelle est votre méthode ? Comment abordez vous cette étape ?

Je suis assez lent pour dessiner les story-board et le staff s’en plaint d’ailleurs souvent ! Je pense que je travaille comme le ferait un photographe. Je pratique la photographie moi-même. Donc je recherche les angles de vue qui m’intéressent ; je m’imagine que je suis le personnage et je réfléchis aux sentiments qui seraient les miens à ce moment de l’histoire.

L'anime Chihayafuru

Chihayafuru ©MADHOUSE

Les technologies de l’animation se développent rapidement. Comment cette évolution influence-t-elle votre travaille ?

Je suis dans l’animation depuis l’époque de l’analogique où l’on photographiait chaque dessin. Le numérique a facilité les choses. Mais on a perdu une certaines spontanéité.

Avez-vous à l’esprit l’anime-tourisme quand vous réalisez ?

Récemment j’ai commencé à y penser car il y a des voyages organisés dans ce but, par exemple au sanctuaire Ômi. J’en suis heureux !

Pensez-vous que l’utilisation de lieux réels ajoute de l’efficacité et du réalisme ?

Je pense que c’est bien pour les gens qui découvrent les lieux en vrai et aussi que ça aide à la construction des personnages, donc c’est un plus important. Par exemple, dans Le Tombeau des Lucioles, il y a un décor qui se trouve à proximité de l’endroit où je suis né. Quand j’ai vu ce lieu que je connaissais à l’écran, mis en scène dans une histoire parlant de la guerre comme m’en racontait ma grand-mère, cela m’a beaucoup ému !

En tant que réalisateur maison du studio MADHOUSE, quelle est d’après vous la particularité du studio ?

Personnellement, je ne connais pas vraiment les autres studios, mais j’ai l’impression que c’est un peu pareil partout.

Comment êtes-vous entré chez MADHOUSE ?

J’étais passionné d’animation depuis mon enfance. J’ai étudié dans une école spécialisée dans le design. Le président du studio et le directeur de cette école étaient amis et j’ai pu rencontrer le président lors d’un court. C’est comme ça que j’ai obtenu mon entretien d’embauche.

Quels sont votre scène et votre personnage favoris dans Chihayafuru ?

Il y a de nombreuses scènes que j’aime, mais comme j’ai un faible pour les personnages plus âgés, j’aime tout particulièrement la scène dans laquelle la professeure donne aux personnages principaux des liens pour leurs kimonos. Il y a aussi cette scène où Chihaya affronte une petite fille encouragée par sa mère …

Avez-vous joué au Karuta ? Quel est votre un poème favori ?

J’ai voulu jouer, mais la position est trop dure physiquement pour moi ! Quand on doit animer, on cherche parfois soi-même la position du personnage. Là, j’ai essayé et ça a été douloureux ! Mon poème favori est celui avec un petit enfant, mais je ne m’en rappelle pas bien !

Retrouver les positions des joueurs de karuta

Retrouver les positions des joueurs de karuta ©MADHOUSE

Visitez vous les vrais lieux vous-même ?

Je ne peux pas tout visiter, mais je me rends sur certains décors. J’y prends des photos des angles de vue qui m’intéressent et je m’imprègne de l’ambiance. Quand je ne peux pas y aller, j’utilise google maps.

Les chansons du groupe 99RadioService ont été utilisées comme opening de l’anime Chihayafuru lors des précédentes saisons. Comptez-vous à nouveau faire appel à eux pour cette troisième saison ?

Je ne sais pas encore, mais j’aime bien réutiliser les même artistes.

Quelle étape préférez-vous dans l’animation ?

Le montage ! Quand je monte, ça me donne envie de refaire le story-board, et vice-versa. Pendant le story-board et le montage, j’ai tout le loisir d’imaginer les sentiments des personnages, et c’est quelque chose que j’aime beaucoup.

Qu’est-ce qui est le plus intéressant à retranscrire via l’animation pour vous : le karuta ou bien les sentiments des personnages ?

L’intérêt de l’animation, c’est le mouvement et l’action ; c’est le propre de l’anime. Mais, en tant que réalisateur, traduire les émotions est plus difficile ; quand on y arrive et que ça fonctionne, c’est un vrai plaisir pour moi !

L’auteure du manga a-t-elle été impliquée dans la production ?

Elle a vérifié le scénario et le story-board, mais n’a pas travaillé directement comme illustratrice.

Quel autre aspect de la culture japonaise aimeriez-vous promouvoir en anime si vous en aviez la possibilité ?

Je ne sais pas si l’on peut vraiment considérer cela comme « culturel », mais j’aime beaucoup le Naginata (NDR : une arme japonaise pouvant atteindre 2m et composée d’un long manche terminé par une lame courbe). J’ai beaucoup lu sur le sujet !

M. ASAKA au studio MADHOUSE

M. ASAKA au studio MADHOUSE

Un grand merci à M. ASAKA pour son temps, à la traductrice-interprète, à l’équipe du studio MADHOUSE pour nous avoir reçu et au JETRO pour avoir permis à cette rencontre d’avoir lieu.

 

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