[Portrait J-music] AI : du hip-hop underground à la consécration, success-story d’une INDEPENDENT WOMAN

Il y a quelques semaines sortait THE BEST (UPCH-20409 – Universal Music Japan), compilation célébrant le 15e anniversaire des débuts de la chanteuse AI. Sauf que… Supposé retracer l’ensemble du parcours de l’artiste, ce disque se concentre en réalité sur ces 5-6 dernières années, auxquelles ont été rajoutées quelques ballades emblématiques.

Aussi chez JDJ, nous nous sommes dits qu’il fallait profiter de l’occasion pour vous présenter plus amplement AI, par ailleurs bien trop méconnue des fans occidentaux, et sa carrière exemplaire dont nous allons déterrer quelques pépites rien que pour vous. Une carrière entre bombes R’n’B et ballades fleuves, marquée à tout jamais par la famille Jackson et riche en collaborations exceptionnelles !

AI - © Universal Music Japan

AI – © Universal Music Japan

 

Premiers pas sur la scène urbaine

Commençons par le commencement : Ai Carina UEMURA est née à Los Angeles en 1981, d’un père japonais et d’une mère nippo-italo-américaine. Rentrée au Japon avec ses parents dès l’âge de 4 ans, Ai y découvre très tôt Michael Jackson sous l’influence de sa mère, et toute sa vie sera marquée par sa passion pour le King of Pop. A l’âge de 12 ans, c’est la révélation : au terme d’un concert de gospel dans une église de L.A. elle décide qu’elle sera chanteuse. Après le collège, elle retourne en Californie et intègre rapidement la Los Angeles County High School for the Arts dont elle rejoint la chorale tout en étudiant la danse ; un parcours qui la conduira notamment à faire les chœurs pour Mary J Blige et à apparaître dans le clip de Go Deep de Janet Jackson. Un premier pas dans l’entourage de son idole de toujours ! Repérée sur une station de radio locale en 1999 lors de vacances dans sa famille à Kagoshima, Ai se voit proposer un contrat, et signe avec BMG Japan sous le nom de AI (en majuscules donc).

En 2000, le R’n’B commence sa percée commerciale dans l’archipel, à la faveur de l’immense succès de la jeune Hikaru UTADA ou encore du premier album de Mai KURAKI. Mais ce n’est que la portion visible de l’iceberg car la scène rap/hiphop nippone connaît elle aussi, plus à l’écart des spotlights, un développement considérable, porté notamment par le talent remarquable de rappeurs comme ZEEBRA. Après trois singles et un premier album anecdotiques, AI est en 2002 la première femme à rejoindre la récente section japonaise du mythique label DefJam Records, aux côtés d’artistes devenus des légendes de la musique urbaine japonaise : le collectif NITRO MICROPHONE UNDERGROUND (dont font notamment partie DELI et DABO), ou encore le MC SPHERE OF INFLUENCE, demi-frère de ZEEBRA. Au sein de ce label, elle peut enfin exprimer son univers qui mêle adroitement influences pop, musique black et musiques urbaines, le tout porté par une voix grave et suave au timbre reconnaissable entre mille.

SUITE CHIC et l’âge d’or de la musique urbaine nippone

Fin 2002, VERBAL (membre fondateur du groupe m-flo qui en est encore, à l’époque, à ses débuts) et le producteur Daisuke Imai se lancent à la recherche d’une « Janet Jackson japonaise » pour surfer sur la vague R’n’B qui sévit dans l’archipel, et très vite un nom s’impose à eux : celui de Namie Amuro. Après de belles années de gloire, la chanteuse âgée alors de 25 ans connaît à cette époque un gros creux de vague, suite notamment à divers évènements dans sa vie personnelle et à l’explosion d’artistes comme Hikaru UTADA ou Ayumi HAMASAKI. Namie n’hésite pas longtemps avec d’accepter ce challenge, et c’est ainsi que naît le projet SUITE CHIC. Ce projet accouchera en 2003 de l’album WHEN POP HITS THE FAN, depuis devenu culte. L’importance de ce disque est moins liée à ses ventes (200.000 exemplaires environ à l’époque) qu’au tournant qu’il représente : SUITE CHIC, c’est le point de départ d’une forme d’union sacrée de la « famille » du hip-hop japonais qui, pour la première fois, entame ensemble une démarche pour faire sortir pour de bon la musique urbaine de son image underground pas forcément très fréquentable. AI est partie prenante de ce projet par le biais de la chanson Uh Uh… feat.AI, l’un des gros titres promotionnels du CD, où son charisme explose notamment au travers d’un rap d’anthologie et d’une performance live aux côtés de Namie Amuro qui fera date lors de l’émission TV Music Station.

Dès lors, AI sort de l’anonymat, et sa street credibility lui offre une place majeure dans les innombrables collaborations qui suivront au sein de la scène urbaine nippone en plein âge d’or : elle en devient la principale figure féminine.  C’est le début d’une ascension remarquable : entre 2003 et 2006, la chanteuse sort un album par an classés respectivement 15ème, 4ème, 3ème et 2ème des ventes à leur sortie, notamment grâce au fort soutien de la chaîne MTV, alors en plein boom au Japon. Relégués en second plan derrière les succès commerciaux plus récents et plus grand public d’AI, ses meilleurs titres datent pourtant incontestablement de cette période faste. En solo, AI (qui écrit et participe à la composition de quasiment tous ses titres) varie les plaisirs parmi toutes ses influences, avec déjà des ballades mid-tempo marquantes (Sunshine, After the rain), mais aussi et surtout de vraies petites bombes hip-hop percutantes comme le méconnu mais excellent E.O.. En collaboration, AI s’entoure des meilleurs et, que ce soit sur sa propre discographie ou celle de ses confrères (Ken Hirai, DOUBLE, Heartsdales, m-flo…), livre là encore des tubes en puissance (365 feat.DELI, DJ WATARAI feat. HI-D, AI – Welcome 2 Da Party, Hot Spot feat.UZI…).


(Avec toutes nos excuses pour la qualité vintage de la video !)

Story, le tournant

Le succès commercial rencontré par AI dans les années 2005-2007 résulte avant tout de celui d’une chanson, celle qui a tout changé. En mai 2005 sort Story, une ballade R’n’B fleuve, chanson à message où sa voix suave et ses paroles, inspirées de You are not alone de Michael Jackson, font mouche auprès du public japonais. Seulement classé 8e au top Oricon, le titre devient un « long seller« , avec plus de 73 semaines de présence au classement ; Surtout, il est le premier vrai carton sur le marché du numérique où il a, à ce jour, dépassé les 5 millions d’exemplaires téléchargés. Avec cette chanson devenue un tube générationnel, AI change de dimension d’une façon qui la laisse perplexe sur le moment, et se retrouve propulsée artiste grand public jusqu’à être invitée à participer au Kouhaku Utagassen.

DefJam Japan sent bien le filon, et durant les 4-5 ans qui suivent, la discographie de la chanteuse s’en ressent. Si l’on excepte le très réussi I wanna know, l’essentiel de ses singles suivants sont des ballades ou des mid-tempo qui tentent de surfer sur la vague de Story, avec un certain succès (Believe, I’ll remember you, Taisetsuna mono) sans toutefois réussir à reproduire le phénomène. Au rayon ballades toujours, à signaler l’excellente Okuribito aux arrangements orchestraux très différents de ce que faisait AI jusque là et pour cause : composée par Joe HISAISHI, la chanson n’est autre que le thème du film Departures de Yôjirô TAKITA, récompensé d’un Oscar. Les collaborations d’AI se font également plus rares, bien qu’un peu plus prestigieuses : on l’entend ainsi aux côtés de Trey Songz sur Beautiful ou JESSE du groupe RIZE sur SCREAM, mais aussi avec la star coréenne Rain sur Too Much ou encore sur le jouissif tube de ZEEBRA, Do What U Gotta Do, sur lequel elle retrouve Namie Amuro aux côtés du rappeur Mummy-D.
Après un best-of intitulé BEST A.I. classé directement n°1 des ventes à sa sortie en 2009, la chanteuse rattrape d’ailleurs le coup en livrant un dernier album pour le label DefJam qui sera quasiment entièrement composé de duos, en forme de  pied de nez aux velléités commerciales de sa maison de disques qui l’a un peu enfermée pendant quelques années. Ainsi sur THE LAST A.I., elle invite pêle-mêle pour ses 10 ans de carrière Snoop Dogg, les Boys II Men, Judith Hill, Miliyah Katô, le rappeur AK-69 ou encore, une nouvelle fois, Namie Amuro. Excusez du peu !

AI, désormais artiste confirmée et affirmée

Au second semestre 2011, AI change de label et rejoint EMI Music Japan (qui sera absorbé deux ans plus tard par Universal). Bien qu’elle ne s’épanche pas sur le sujet, la chanteuse vivra ce changement comme une libération, un challenge, et une occasion de renouveler sa musique. Cette mutation va aussi avec une personnalité de plus en plus affirmée et des choix de plus en plus engagés. AI n’hésite plus à s’exprimer sur le thème du féminisme, ou à embrasser des causes comme celle des enfants. Le public nippon adhère au naturel qu’elle a su garder en dépit de son succès, à son côté solaire, à son sourire communicatif. Son image est gérée plus soigneusement dans le cadre de partenariats bien ficelés : depuis 2009, elle est l’égérie de la marque Coca Cola dont elle assurera plusieurs campagnes à succès, avec à la clé un nouveau gros carton commercial pour la chanson Happiness dont les paroles évoquent la nécessité de recommencer à vivre après les drames survenus au Japon en Mars 2011. Avec plus de 3 millions de téléchargements à ce jour, ce titre confirme qu’AI occupe désormais une place solide dans le paysage musical nippon, et ne sera pas l’artiste d’un seul tube. Elle reste d’ailleurs sollicitée de toutes parts pour d’énièmes collaborations, jusqu’à la jeune garde du rock nippon (comme sur le single LOVE YOU NEED YOU de THE BAWDIES).

L’Amérique est au centre du renouveau d’AI. Profondément affectée par la mort de Michael Jackson en 2009, AI multiplie les hommages, et finit par obtenir l’autorisation des proches du chanteur pour tourner un documentaire exceptionnel, lequel sera suivi d’un concert hommage baptisé Michael Jackson Tribute Live dans lequel elle interprète les chansons de Micharl aux côtés de la famille de celui-ci. Avec les Jacksons, elle enregistre aussi le titre Letter in the sky, que l’on retrouve sur l’album INDEPENDENT sorti en 2012. L’artiste prend de plus en plus de libertés avec son background hip-hop, la scène urbaine nippone peinant par ailleurs à trouver un second souffle. Sur ce disque, enregistré entre Tokyo et les USA avec des producteurs japonais et américains, elle s’autorise même des sonorités plus électroniques qu’elle évitait jusque-là (Dance Together, Futuristic Lover) pour une résultat plus moderne, mais toujours empreint d’humanisme et de son empreinte vocale unique. Il en ira de même de son opus suivant, MORIAGARO, dernier album original de AI en date, notamment porté par l’excellent single VOICE et la ballade Mama e dédiée à sa mère et plus largement à toutes les mères de l’archipel.

Mariée en 2014 avec le chanteur HIRO (Kaiki Gesshoku, ex-RISING SUN) qu’elle fréquentait depuis plus de 10 ans, et elle-même mère depuis peu d’un premier enfant, AI a quelque peu ralenti le rythme jusqu’à la sortie de son tout récent best-of THE BEST. Mais celle qui est désormais une star reviendra en 2016 avec une grande tournée… et un œil sur cette Amérique qu’elle aime tant et où elle rêve toujours, comme elle le disait dans une interview à la chaîne CNN en 2010, de « remporter un jour un Grammy Award »…

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Et en bonus, un live de We Are The World en hommage à son idole Michael Jackson enregistré pour l’émission Music Lovers en 2012 :

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3 réponses

  1. Seno dit :

    Très bon article !
    J’arrive à un peu mieux saisir la personne maintenant que je connait ses influences. Merci !

    Pour ma part, j’ai découvert AI vraiment tard, (en 2012 si je dis pas de bêtises) grâce à son titre « Utsukushiki mono » pour le film Berserk.
    C’était la première fois que j’entendais une Japonaise chantée avec une telle voix. Honnêtement, je ne pensais pas qu’un tel brin de voix (assez roque) existait au Japon. Bon, je concède volontiers que sa multi-nationalité doit aider mais bon…

    En quelques mots, grosse claque au moment de la découverte et je suis très étonné d’apprendre qu’à ses débuts, elle tapait dans le rap/rnb.
    Sa voix méritait vraiment un autre registre. Pour le coup, bien content que le changement s’est effectué plus tard. Avis perso mais AI ne révèle vraiment tout son potentiel que lors des chansons à voix. C’est là que ses influences gospel ressortent le plus et j’adore !

    Et que dire de Happiness que j’ai entendu ici au Japon entre deux rayons dans un supermarché. La claque ! Quelle chanteuse !

    Bref, album Best-of du mois dernier acheté et j’attends avec impatience de voir ce qu’elle nous réserve.

  2. Merci pour ce commentaire !
    C'est intéressant de voir que quelqu'un qui la découvre beaucoup plus tard a pas du tout le même regard sur sa carrière.
    Pour moi AI est avant tout une chanteuse Rap/RnB/hip-hop, d'ailleurs ça a été son fonds de commerce pendant 8-9 ans, et ses titres actuels gardent toujours des influences urbaines, dans les arrangements et l'interprétation.
    Mais c'est vrai aussi qu'elle a toujours revendiqué voir plus large que ça, se voir comme une chanteuse avec des influences assumées, mais sans étiquette. Elle a notamment parfaitement assumé de chanter des ballades en étant fière de pouvoir dire être capable de le faire, tout du moins jusqu'à saturer un peu d'être enfermée là dedans par son propre label. Et c'est vrai que ce qu'elle fait aujourd'hui avec Happiness ou tout récemment Minna ga minna eiyuu lui colle bien à la peau, elle s'est trouvée dans ce genre de morceau très solaire, avec des choeurs aux inspirations gospel, une rengaine mélodique bien entêtante et une rythmique assez marquée.
    En fait la AI que j'aime est celle qui sait faire cohabiter tout ça : une ballade fleuve de temps en temps, des morceaux rayonnants mais pas niais, et quelques collaborations un peu plus percutantes.
    Pourvu que ça dure !

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