Taiyô MATSUMOTO : l’évolution permanente

Invité du Festival d’Angoulême, qui lui a consacré une magnifique exposition (que vous pouvez retrouver en livre), Taiyô MATSUMOTO aura noué des gorges et rendu bien des yeux humides avec Sunny, après avoir enthousiasmé les foules via un monument du manga sportif, Ping Pong. Avec près de trois décennies de carrière derrière lui, l’artiste voit aussi paraître un nouveau manga aux Éditions Kana : Éveil. Une actualité chargée pour le mangaka, ce qui ne l’a pas empêché de se prêter au jeu de l’entretien, que nous vous proposons de découvrir…

Sunny

Bonjour monsieur MATSUMOTO… Pour commencer, nous aimerions vous parler des adaptations en longs-métrages de vos mangas. Que pouvez-vous nous dire du film Printemps Bleu, qui est paru en 2001 ?
Taiyô MATUSMOTO: Pour ce film-là, le réalisateur Toshiaki TOYODA était déjà un ami avant qu’il devienne réalisateur. Quand il a fait cette adaptation, il a pris certaines libertés au niveau du scénario et, finalement, le résultat m’a beaucoup plu.

C’est un film qui fait partie d’une trilogie sur la jeunesse rebelle…
Je n’étais pas au courant que ça devait faire partie d’une trilogie, vous me l’apprenez, mais je trouve ça très intéressant de traiter la chose ainsi.

Il a un esprit beaucoup plus surréaliste…
Ce qui est très amusant de mon point de vue, c’est que tous les acteurs qui ont joué dans ce film étaient des inconnus. Après ce film-là, ils ont tous décollé et sont devenus de grands noms dans le showbiz japonais. Pour ce film, le réalisateur a vraiment très bien respecté l’œuvre d’origine, et j’ai été très content de la vision qu’il a apportée pour adapter mon manga.

Taiyô Matsumoto entouré de ses interprètes © Journal du Japon

Taiyô Matsumoto entouré de ses interprètes © Journal du Japon

Et concernant le film Amer Béton ?
J’étais ami avec le réalisateur avant qu’il n’occupe ce poste et rien que pour ça c’est une œuvre qui me touche. Avant ça il y avait déjà eu un projet d’anime d’Amer Béton, une sorte de pilote de quelques minutes. Finalement pour diverses raisons le projet n’a pas abouti, et j’avais abandonné l’idée que ce soit un jour adapté, mais finalement c’est devenu ce long-métrage assez exceptionnel.

On retrouve dans Gogo Monster et Éveil des enfants capables de voir ce que d’autres ne voient pas. Est-ce également votre cas en tant qu’artiste ?
Je ne pense pas être capable de voir ce que d’autres ne voient pas, mais j’ai la sensation que depuis que je suis tout petit enfant j’ai l’a capacité d’aller dans un autre monde, d’imaginer des choses que les autres ne voyaient pas.

Vos premiers récits s’articulent souvent autour du sport. Est-ce que devenir sportif représente pour vous la quintessence du rêve ?
C’est vrai que maintenant que j’y pense, j’ai eu une très longue période où pour moi c’était la quintessence du rêve que de s’épanouir dans un sport, que ce soit le football, le baseball, la boxe… Et encore quelque part au fond de moi, je vois la chose ainsi.

Il y a dans vos œuvres des personnages très marqués, très meurtris par leur passé, et qui du coup cherchent à se surpasser, à aller toujours plus de l’avant, que ce soit via le sport comme dans Zero ou Ping Pong, ou par d’autres moyens. Pourquoi cette idée de dépassement de soi semble-t-elle tant vous tenir à cœur ?
Maintenant que vous le dites, c’est vrai que je me rends compte que le fait de pratiquer un sport peut être, pour mes personnages, un moyen de se dépasser, d’avancer. Le sport peut être une arme pour affronter le monde, s’ouvrir un chemin, se faire une place dans le monde. Moi-même je pensais comme ça avant, donc il est possible que je fasse pratiquer des sports à mes personnages avec l’idée qu’en faisant ça ils arrivent à se trouver une place et à avancer dans le monde où ils se trouvent.

Vos héros sont également souvent un peu en marge de la société, comme les boxeurs un peu mal aimés de Zero, les gamins d’Amer Béton, les orphelins de Sunny, certains personnages un peu solitaires de Ping Pong… Pourquoi ces choix ? D’où vous viennent-ils ? Est-ce pour vous un moyen de présenter une autre manière de vivre ?
Je pense que c’est surtout parce que je me sens en marge de la société. Je ne trouve pas que je m’adapte bien à la société. Du coup, le manga est un peu un message envers moi-même, pour dire que même si on n’est pas dans le moule ça peut fonctionner. Et j’ai aussi une envie de communiquer mon message aux lecteurs, pour que ceux qui se sentent aussi un peu en marge puissent se dire que ce n’est pas grave, qu’ils peuvent continuer à être comme ça, et que malgré tout c’est bien aussi.

Éveil - Taiyô MATSUMOTO

Éveil

Dans un entretien paru dans la revue Monthly Spirits vous avez déclaré que lorsque l’on est un jeune auteur on essaye de faire quelque chose que personne n’a jamais fait auparavant, mais qu’en prenant de l’âge et de la maturité, on essaie plutôt de réaliser quelque chose que l’on n’a jamais essayé soi-même. Pourquoi ce changement, ce recentrement sur soi ?
Quand j’étais jeune, j’avais envie d’être un pionnier, et de faire des choses que personne n’avait déjà faites. En plus, j’étais fasciné par des auteurs comme Katsuhiro OTOMO ou MOEBIUS, qui à mes yeux sont des personnes capables de réaliser des choses qui n’ont jamais été vues ailleurs. Je voulais devenir comme eux, et quand on est jeune on a tendance à être victime d’excès de confiance, à se dire que nous aussi on peut le faire. Mais à partir d’un moment, je me suis rendu compte que c’était peut-être un objectif trop élevé, et je me suis dit que même si c’était des choses qui avaient été déjà faites, il fallait plutôt que je fasse ce qu’au fond de moi j’avais envie d’essayer. Quelque part, j’ai baissé d’un cran mon objectif, ça a été une décision difficile à prendre, et ce fut une étape importante pour mon travail.

Quelle est la part autobiographique dans vos œuvres ? Y en a-t-il toujours une ? Et en quoi faire appel à des sentiments déjà vécus, à une part finalement autobiographique qui irrigue les œuvres que l’on produit, représente une valeur ajoutée permettant de rendre l’œuvre meilleure ?
Ça dépend très fort de notre vie, évidemment. Il y a des choses très évidentes, comme pour Sunny qui repose beaucoup sur mon expérience personnelle et où il y a une émotion très forte. J’ai été bercé dedans, c’est une œuvre qui est très proche de moi de façon évidente. Mais dans le cas de certaines de mes autres œuvres, ce ne sont pas des expériences que j’ai vécues moi-même : c’est par exemple le cas de Number 5 qui est orienté SF. Mais malgré tout, dans toute œuvre de tout artiste, il y a une part personnelle, des choses dans lesquelles l’artiste se retrouve. Toutes mes expériences et les choses que j’ai pu absorber peuvent nourrir mes œuvres. Donc finalement, quel que soit le type d’œuvre où je me sens intime, touché personnellement ou même victime, c’est difficile de dire laquelle est la plus proche de l’auteur ou laquelle est la plus distante, car il y a toujours, quelque part, une partie de l’auteur qui se trouve dedans, à chaque fois différente.

Concernant la diversité de vos œuvres, il y a l’esthétique à la Moebius, un peu ISHINOMORI dans Number 5, l’influence de l’ukiyo-e dans le Samouraï Bambou… Votre style change d’œuvre en œuvre, tout en restant reconnaissable. Comment travaillez-vous ces changements ?
Il y a toujours cette histoire d’expérience personnelle, et quelque part je n’ai jamais abandonné l’idée d’expérimenter des choses que je n’ai jamais faites. Selon moi, quand on débute en tant que mangaka, on a envie de créer une œuvre parfaite, mais on se rend assez vite compte que ce n’est pas possible. A chaque fois que je crée une œuvre, je vais voir les bons et les mauvais côtés de cette œuvre, et du coup la fois suivante je me dis que je vais tester autre chose, modifier ce que je ne trouve pas bien, changer des éléments visuels. Et au final, je me dis que je suis en train de faire un exercice où j’essaie de créer une œuvre parfaite.

Sunny

Sunny

Dans Amer Béton, Blanko et Noiro sont comme le yin et le yang. C’est une dualité qu’on retrouve beaucoup dans vos œuvres, par exemple aussi dans Le Rêve de mon Père, Ping Pong, Éveil… Est-ce que cette notion d’équilibre est essentielle chez vous ?
Quand j’étais jeune, c’était effectivement un élément très important pour moi, surtout qu’à cette époque-là je m’interrogeais beaucoup sur l’amitié. Est-ce que pour devenir des amis, c’est important d’être semblables ? Je pense que non. L’important, c’est de pouvoir accepter les différences de l’autre. Cette idée d’opposés qui s’attirent, c’est quelque chose que j’estime beaucoup, et c’est un peu un idéal de l’amitié. L’idée d’accepter la différence est une notion très importante pour moi.

À côté de sujets très sérieux et humains, il y a aussi dans vos œuvres une esthétique plus irréelle, qui fait énormément appel à l’imaginaire, non seulement celui des personnages mais aussi celui du mangaka, vous. En quoi la part d’imaginaire, d’irréel, de rêve vous paraît-elle importante ?
Ce n’est absolument pas conscient de ma part, mais maintenant que j’y réfléchis, je me dis qu’effectivement c’est quelque chose d’important pour moi, d’avoir cette permutation du réel et de l’imaginaire.

Dans l’exposition qui vous est consacrée au Festival d’Angoulême, on peut lire un de vos propos où vous évoquez l’idée que, lorsque vous cherchez le sujet d’une nouvelle série, il y a deux temps : tout d’abord la liberté de la préparation et de la documentation si besoin, puis les contraintes du travail. Et parmi ces contraintes, vous évoquez la maladresse de votre trait. Pourquoi trouvez-vous que votre trait soit maladroit ? Surtout que, comme votre trait est évolutif, en perpétuel mouvement, je trouve votre jugement bien sévère…
Quand je dis qu’il y a une maladresse dans mon trait, qu’il y a une faiblesse dans mon dessin, c’est plus dans le sens où il y a d’autres artistes (comme Bastien VIVES) qui me donnent l’impression de dessiner très bien sans effort. Du coup, quand je vois les dessins de ces gens-là, je me dis que moi je ne sais pas dessiner comme ça, naturellement, je pense que je suis nul. Je me déprécie, je me sens découragé… et du coup, je me dis ensuite que j’ai envie de devenir comme ça, mais je n’y arrive pas et ça me démotive. Mais en soi, j’aime beaucoup dessiner, je m’amuse en dessinant, même si parfois il y a une sorte d’abattement. J’ai de l’admiration pour ces gens-là. Et je dois aussi citer mon épouse, qui fait partie de ces talents graphiques très spontanés.

Le Rêve de mon Père

Le Rêve de mon Père

Toujours dans cette exposition, vous parlez du fait que vous ne cherchez pas à donner du sens aux symboles présents dans vos œuvres, que ceux-ci sont plutôt une part de votre inconscient. Du coup, que pensez-vous des écrits, analyses qui tentent d’expliquer le sens des motifs dans vos œuvres ?
Concernant le texte de l’exposition, je l’ai relu avec mon épouse, qui travaille avec moi. On a regardé ensemble ce qui a été dit à propos de mon œuvre, et aucun de nous deux ne s’est rendu compte qu’il y avait ainsi des motifs et symboles récurrents dans mes séries. On s’est alors demandé pourquoi des analystes se donnaient tant de mal pour étudier des éléments d’œuvres d’artistes qui ne s’étaient même pas rendu compte de ce dont ils parlent. Finalement, je suis très heureux de voir que des personnes s’attardent de cette façon-là sur mon œuvre.

Pour finir, une question sur votre épouse Saho TÔNO, justement. Via l’exposition ou ce que vous venez de nous dire parfois, on comprend qu’elle a beaucoup d’importance dans votre travail. Quel est son rôle auprès de vous ?
C’est un peu difficile à expliquer en quelques mots, car sa façon de collaborer diverge selon l’œuvre. De temps en temps ça va être uniquement pour les choix de couleurs dans les illustrations. Dans d’autres cas elle va aussi participer au scénario. Ça dépend vraiment du moment et du titre. En tout cas, plus qu’une assistante graphique, c’est vraiment une partenaire de travail au profil varié.

On vous recommande vivement de vous (re)plonger dans les travaux graphiques de Monsieur MATSUMOTO, disponibles chez Éditions Kana, Delcourt/Tonkam, Pika Édition, Futuropolis, les Humanoïdes Associés.

Remerciements à Monsieur MATSUMOTO pour nous avoir consacré un temps précieux, à son responsable éditorial, ses interprètes (Me TAKAHASHI et M. NGUYEN), Stéphanie Nunez et les éditions Kana pour la mise en place de l’entretien. Questions posées par les journalistes de Bodoi, Animeland, Manga news et Journal du Japon.

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