Tout peut s’oublier : Olivier Adam nous offre un roman bouleversant entre Bretagne et Japon.

En cette rentrée littéraire hivernale, Journal du Japon a souhaité vous présenter un roman magnifique d’Olivier Adam, dont on connaît l’amour pour le Japon. Il est ici question d’un couple franco-japonais, d’un retour au Japon de la femme aimée avec l’enfant fruit de leur union. Un texte poignant, qui montre le Japon côté lumière, mais aussi côté ombre lorsqu’il refuse tout droit au père d’un enfant.

Un roman émouvant et glaçant, entre histoire d’amour et polar.

Tout peut s'oublier d'Olivier Adam, éditions Flammarion : couvertureNathan semble mener une vie heureuse : il vit avec Jun, la femme japonaise pour laquelle il a eu un coup de foudre à Kyoto huit ans plus tôt, et ils ont ensemble un petit garçon, Léo, qu’il adore. Lorsqu’elle le quitte pour s’installer près de son atelier de céramique dans la ville bretonne où ils vivent, il encaisse le fait de ne voir Léo qu’une semaine sur deux. Mais un jour, il trouve l’appartement de Jun vide. Plus aucune affaire, et aucune trace de son fils ! Un choc immense, une incompréhension totale… Et petit à petit, il comprend qu’elle est rentrée au Japon avec leur fils.

Il débarque à Kyoto pour tenter de la voir mais fait choux blanc. Il embauche un détective privé japonais… Il fait tout pour revoir son fils, même si tout et tout le monde dans ce pays semble s’acharner contre lui. Car bien que le sujet central soit un père à la recherche de son fils emmené au Japon par son ex-femme, le livre est comme toujours ancré dans l’actualité : manifestations, violences policières, violences de l’ultra-gauche, et même écologie, stars de cinéma, et bien d’autres sujets encore.

Après le choc de l’appartement vide, des traces de vie laissées derrière eux (Jun et Léo n’ont emporté que le strict minimum), Nathan poursuit comme il peut son activité (il tient un cinéma), et ne trouve un peu d’apaisement qu’en se confiant à son amie Lise, libraire, qui a elle-même perdu contact avec son fils embrigadé par l’ultra-gauche et qui maudit ses parents « bourgeois ». Deux parents à la dérive …

Entre les côtes bretonnes et les côtes de la mer du Japon, entre passé et présent, le roman oscille doucement, puis les vagues déferlent, le stress monte … et le lecteur se trouve happé comme dans un polar haletant dont on se demande jusqu’où il peut l’emmener.

Le Japon aimé

Olivier Adam nous montre une fois de plus son amour profond du Japon, bien qu’il ne ménage pas ses critiques sur le système judiciaire de ce pays. Il lui a consacré plusieurs livres (Kyoto limited express, Le cœur régulier) et parsème régulièrement ses romans de petites touches nipponnes (livres, haïkus, films, etc.).

C’est encore cet amour profond pour ce pays que le lecteur retrouve dans les descriptions des objets de l’appartement de Nathan, jusque dans la chambre de Léo :

« Sa collection d’estampes et d’objets ramenés du Japon. La cuisine et ses dizaines de céramiques sorties de l’atelier de Jun. La deuxième chambre et le lit où Léo ne dormait plus qu’une semaine sur deux, les derniers temps. Il alluma les lampes. Des tonnes de peluches Totoro, de chats-bus et de figurines de mangas surgirent des ténèbres. Des affiches d’anime produits par Ghibli. Des tas de monstres en plastique commercialisés par Bandai. Tout ça n’en finissait pas de lui broyer le cœur. »

Et bien sûr dans les superbes pages consacrées à Kyoto, ville très chère au cœur de l’auteur :

« L’après-midi, il flâna au hasard des ruelles, des boutiques. Tout prenait toujours, dans ce coin de la ville aux allures de village, une texture de vacances. Il y régnait quelque chose d’alangui, de délicieusement délassé. Une douceur soyeuse. Les jardins du temple, l’étang et les étendues de mousse plantées d’arbres aux racines rampantes, les fleurs capiteuses, le lacis des sentiers s’élevant au-dessus de la ville, la lumière dans les branches, tout était parfait. Passé la grande forêt de bambous, il déboucha sur une campagne radieuse, jonchée d’étangs et de sanctuaires cachés dans des bois d’érables et de plaqueminiers. S’y nichait un atelier dont l’entrée était gardée par une multitude de statues de tanukis. Certaines mesuraient sa taille. Le dépassaient, même. »

Sans oublier Miyajima, l’île des dieux qui aura une place importante dans le roman :

« Les jours suivants il prit des trains pour rejoindre la mer intérieure, ses îles bombées posées sur un glaçage parfait d’eau turquoise, un anneau de sable blond les encerclant, des forêts vierges les ensevelissant. Comme autrefois, à Miyajima, des daims fouinèrent dans son sac à dos pour y débusquer un peu de nourriture, et leurs museaux le frôlèrent tandis qu’il s’endormait sur la plage. Il escalada le mont Misen, fit tinter les cloches des sanctuaires, mit à brûler de l’encens, dormit dans des auberges, se laissa amollir par l’eau brûlante des sources chaudes et dîna vêtu d’un yukata parmi les clients éméchés. »

Une liaison amoureuse entre Nathan et le Japon, celui où il se promenait avec sa première femme, Claire, puis celui où il rencontra sa compagne japonaise, Jun, la céramiste au beau sourire, amoureuse de la France. Tout était si bien, si beau …

« Ils allaient chaque année au Japon, et chaque fois elle se disait heureuse d’en repartir. Les rôles étaient inversés. Il était toujours bien plus nostalgique de ce pays qu’elle. À lui, les rues de Kyoto, les érables et les cerisiers, les collines et la campagne du Kansai, les pagodes, les temples et les sanctuaires manquaient presque en permanence. Il brûlait toujours de les retrouver. Alors qu’elle n’y voyait plus qu’une corvée. Une simple obligation familiale. Du moins était-ce ce qu’elle affirmait. »

Le Japon cauchemardesque

Olivier Adam

Olivier Adam – Photo Pascal Ito © Flammarion

Mais tout bascule et ce Japon idéalisé devient le lieu du pire des cauchemars. Olivier Adam détaille en effet l’enfer que peuvent vivre les parents qui tentent d’approcher leur enfant retourné au Japon. Nous vous en avions déjà parlé dans cet article. Et la situation ne semble pas s’améliorer, malgré une activité intense de ces parents privés de tout droit fondamental.

Dès que Nathan fait des recherches sur internet, il découvre l’ampleur du désastre :

« Avant de prendre son billet il avait déniché un site d’information associatif destiné aux couples franco-japonais. La page d’accueil était précisément consacrée aux périls qui parfois les guettaient. Et le problème de la garde d’enfant après un divorce occupait le haut du classement. Ça pouvait paraître dingue mais au Japon l’autorité parentale ne pouvait être partagée. Un seul des deux parents en bénéficiait. En général, en cas de divorce, c’était la mère qui avait la garde et le père perdait de ce fait tout droit de regard sur l’éducation de leurs enfants. Aucune disposition n’était prévue par la loi en matière de garde alternée ou de droit de visite. C’était la règle en cas de séparation d’un couple constitué de deux Japonais. Et ça l’était également dans le cadre d’une union entre un étranger et un ressortissant nippon (et dans ce cas c’est à ce dernier que revenait systématiquement l’enfant). Sur le sol japonais c’était cette loi et uniquement cette loi qui s’appliquait. Ils se moquaient bien qu’en France ou ailleurs les choses soient différentes. Ça ne les regardait pas. Ils ne voulaient même pas en entendre parler. »

Mais Nathan, à qui ses proches reprochent parfois d’être passif, de se laisser faire, entre inaction et fatalisme, décide de ne pas se laisser faire, d’aller au Japon, de voir son fils, de demander des explications, un driot de visite … Malheureusement, c’est vers l’enfer qu’il se dirige, et il découvre dans son corps, son esprit, son cœur, la souffrance engendrée par la machine judiciaire japonaise prête à broyer ceux qui ne plient pas. Et la lecture devient douloureuse, la frustration, la rage s’immiscent page après page … Comment un pays peut-il mépriser les conventions internationales et maltraiter des êtres humains qui ne demandent qu’à voir leur enfant ! Barrière de la langue, règles d’un autre temps, juges obsédés par l’obtention d’aveux autour faits inventés, prison où les prisonniers sont poussés à bout … On est bien loin de la beauté des fleurs de cerisier et des îlots joyaux de la mer intérieure !

D’ailleurs, comme s’interroge ce père en perdition, est-ce que la beauté console de tout, comme il l’a cru pendant des années…

L’auteur a fait un énorme travail de documentation et les scènes sont décrites avec la plus grande précision, pour que le lecteur ressente l’effroi et la terreur … Et c’est une immersion totale et douloureuse, le long et lent broyage d’un être humain alors qu’il ne demande qu’à être un père pour son fils.

Ce livre pose alors la douloureuse question de la perte, de la blessure qui saigne lorsqu’un parent ne peut voir son enfant. Comment vivre avec une telle blessure ? Nathan, brisé, perdu, s’interroge …

« Est-ce que la blessure se refermait ? Est-ce qu’on passait un jour à autre chose. Est-ce qu’on guérissait comme on guérit d’un chagrin d’amour ? Parce qu’il s’agissait bien de cela dans le fond. De perdre un être aimé alors qu’il était encore en vie. De le savoir quelque part, peut-être heureux, mais sans nous. D’être sorti de sa vie sans l’avoir désiré et de devoir en prendre acte. »

Un pays n’est jamais tout blanc ou tout noir, et Olivier Adam nous en fournit la preuve dans ce roman, qui, on l’espère, fera peut-être avancer la cause de ces parents en souffrance.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

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