Les sumo : ces titans venus tout droit du Japon

Au-delà du pays du soleil levant, tout un mythe plane autour des sumotori. Qui sont-ils ? Quelles sont leurs origines ? À quoi est dû leur incroyable succès ? Il ne s’agit pas simplement de grands gaillards emmitouflés dans un bout de tissu, mais bien de lutteurs professionnels de l’un des plus grands sports de combat.
Aujourd’hui, on vous en dit un peu plus sur les origines de ce sport traditionnel et sur les rites qui l’entourent.

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Sumo match, Utagawa KUNISADA (1786 – 1865) © Asian Collection Internet Auction

Le sport des dieux

Pour trouver les origines du sumo il faut remonter assez loin en arrière. Le Kojiki est le premier livre d’écriture japonais, à qui nous avions d’ailleurs dédié tout un dossier (Kojiki, la chronique des faits anciens ). Il réunit les chroniques fondatrices de faits anciens du Japon. Il contient des sources officielles écrites sur l’histoire et la mythologie du Japon, qui sont à l’origine des traditions du pays du soleil levant. Selon cette source la pratique du sumo naquit en 712, à la période Nara. Les écrits témoignent de combats de sumo comme étant exclusif aux dieux anciens. Un combat aurait eu lieu entre le Dieu du Tonnerre Takemikazuchi et le dieu du vent Takeminakata. La victoire est remportée par le dieu du Tonnerre, et permit à son peuple de s’approprier de nombreuses îles japonaises.

Une autre version est relatée dans le Nihon Shoki. Tout comme le Kojiki, Il s’agit d’une source officielle et importante des récits mythologiques mais également des histoires impériales propres au Japon. Cette œuvre attribue la naissance du sumo par le combat entre Nomi-no-Sukune (héros de la mythologie japonaise) et Taima-no-Kuehaya (la rumeur dit qu’il s’agissait du plus fort combattant de l’Empire), qui serait également à l’origine du ju-jitsu. Désormais, Nomi-no-Sukune est présenté comme étant le kami des lutteurs de sumo. Il est vénéré au sanctuaire shintô à Ryôgoku, le quartier du sumo à Tokyo. Par la célébration des combats du sumo, les Japonais espéraient attirer les bonnes récoltes de la saison.

À l’époque Nara, les combats prenaient place dans la Cour Impériale. Il s’agissait d’une cérémonie annuelle, mélangeant musique, danse et sport de combat. En effet, les combats de sumo étaient bien plus virulents qu’aujourd’hui, et autorisaient tous les coups. Petit à petit, sous l’influence de ces cérémonies, des règles furent imposées, pour donner au sumo l’aspect qu’on lui connait actuellement.

De ces coutumes traditionnelles, on retrouve encore certains éléments. Par exemple, le Kokugikan, la bâtisse où a lieu les rencontres du sumo, a une architecture proche de celle des temples.

À l’intérieur se trouve le dohyô, un cercle tracé sur le sol d’argile souvent encadré de ballots de paille, qui délimite le combat entre les deux adversaires. Pour purifier l’arène, on utilise du sel que l’on verse dans la totalité de ce dernier. Lorsque le combat commence, les deux protagonistes utilisent un ensemble de gestes : lorsqu’ils frappent le sol du pied, cela sert à éloigner les mauvais esprits. De nombreuses consignes proviennent du shintoïsme, et de croyances religieuses.

Un lutteur de sumo professionnel porte le nom de « sumotori » » ou « rikishi » au Japon. Comme tout spécialiste, leur rythme de vie est réglementé dans le moindre détail. Il est recommandé de laisser pousser ses cheveux pour les amasser en un chignon, le chonmage. Il s’agit d’une coiffure traditionnelle en l’honneur des samouraïs de la période Edo. Lorsqu’ils sortent en public, ils doivent, en plus de cette coiffure, se vêtir d’une robe traditionnelle.

Enfin, comme nous l’evoquerons plus tard, ils vivent dans leur écurie, il s’y entrainent, y font le ménage et ils y dorment, du moins pour les plus bas du classement, ceux étant en haut de la hiérarchie ne le faisant plus. Il ne s’agit pas d’un simple sport lambda, mais bien d’un investissement complet.

Un sumotori en pleine préparation

Sumo wrestler in Japan @ Nakatani Yoshifumi

Mode d’emploi d’un sumotori

Le combat sumo englobe la rencontre des deux rikishi, mais également les rites traditionnels qui ont lieu. Tout cela est orchestré par deux règles primordiales : les lutteurs ne doivent pas sortir du dohyô (le cercle qui délimite le combat), et aucune partie du corps ne doit toucher le sol – hormis la plante des pieds. 

La plupart des sumotoris intègrent une heya (que l’on traduit en français par « écurie ») après le collège ou le lycée, géré par un oyakata qui est à la fois un entraîneur et un patron. Il s’agit d’une confrérie, ou d’un internat en quelque sorte, où sont formés les lutteurs de sumo. Ils intègrent cet institut entre quinze et vingt ans environ. Aujourd’hui, il y  a environ 800 lutteurs professionnels réparties en 54 écuries.

Le sumo est organisé par un système hiérarchique très important. En bas de l’échelle il y a les débutants. Par la suite, il y a la division inférieure qui rassemble les apprentis. Elle est divisée en 4 rangs. Le rang le plus haut de celui-ci est le Makushita. Juste au-dessus, il y a le premier rang du groupe supérieur, Jûryô. Cette division supérieure est nommée Sekitori, et rassemble les sumotoris professionnels. C’est en atteignant cette division, que les sumotoris commencent à être reconnu, et à avoir un salaire représentatif de leurs victoires.

© Classement des lutteurs / Mémoires d’un lutteur de sumo, Kazuhiro KIRISHIMA,traduit par Liliane FUJIMORI, Picquier poche, 2018

Pendant le combat, le rikishi doit s’habiller du mawashi, une bande de tissu large allant de six à huit mètres qui passe autour de la taille et de l’entrejambe. La couleur du mawashi diffère selon la hiérarchie du lutteur. Les amateurs ou ceux de divisions inférieures portent un tissu blanc ou gris. Viens ensuite la division supérieure, les sekitori à qui on attribue un mawashi en soie aux couleurs vives. Ils sont également coiffés avec un chignon en feuille de ginkgo, une coiffure appelée ôicho.

Le succès du sumo tel qu’il est, dépasse les frontières du pays, et permet à des étrangers de s’élever au rang de professionnels. Depuis 2002, chaque écurie peut former un seul lutteur étranger. La plupart de ces lutteurs se naturalisent japonais par la suite. La loi est ainsi réformée en 2010, pour limiter à un le nombre d’apprentis nés à l’étranger pour chaque heya. Plusieurs tournois de promotion sont désormais organisés à l’étranger : à Las Vegas, Hawaï, Israël, et même à Paris en 1995 organisé par Jacques Chirac, grand admirateur de la lutte japonaise.

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Jacques Chirac remet la coupe au vainqueur Akebono Tarô, 2013 © Bernard Bisson/Getty images

Trois disciplines structurent le fonctionnement du sumo. Dans un premier temps, il y a le shin, qui définit l’énergie spirituelle, l’esprit. En second, il y a le Gi, l’apprentissage de la technique. Et enfin, le Tai, l’aspect physique, et la puissance du corps.

Les techniques de combats s’élèvent au nombre de 70. Pourtant seules 10 d’entre elles sont courantes, et régulièrement utilisées. Certains coups sont formellement interdits, comme par exemple les poings ou les techniques de frappes visant à atteindre les points vulnérables du corps de son adversaire.

Le combat à proprement parlé ne dure que quelques secondes. Le shikiri, est le rituel préliminaire que les lutteurs effectuent avant d’entamer le combat et forme la longueur de la cérémonie. Il s’étend pendant 4 minutes, où le sumotori stimule son état mental pour se préparer au combat qui suit.

Qui dit mode d’emploi, dit nourriture : découvrez le quotidien copieux d’un sumotori

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Chankonabe / Junko Kimura / Mens journal © Junko Kimura / Staff / Getty Images

Le poids est l’un des éléments important qui constitue le sumo. Si la taille et le gabarit sont aussi majeurs, c’est parce qu’ils sont déterminants pour l’issue du combat. Le Tachi-ai, est la charge initiale qui réside entre les deux lutteurs. Une fois qu’ils se rencontrent, l’enjeu est de pousser ou d’attaquer avec sa force. Pour que les techniques soient plus faciles à effectuer, il faut donc avoir un centre de gravité relativement bas. Le poids est un système de défense, mais aussi d’attaque, car il permet de pousser l’adversaire plus aisément.
Bien sûr, il est primordial de trouver l’équilibre parfait même en terme de poids. Les rikishi ont des rendez-vous médicaux récurrents pour s’assurer de ne pas être handicapés par leur poids. Il est courant dans ce milieu d’avoir des complications au niveau des genoux, à cause de la charge corporelle qu’ils subissent. 

En terme de nutrition, ils mangent environ 5000 calories par jour. Leur repas principal est le chankonabe, un pot-au-feu imbibé de protéines : viande, poisson, légumes, tofu, avec du riz, mais également de la bière à volonté. Leur journée débute aux alentours de 5 heures du matin par le keiko, un entraînement à jeûn, puis ils mangent et font une sieste. Le repas du soir vient un peu plus tardivement, aux environs de 21 heures, afin que le gras et les protéines ingurgités puissent se stocker dans l’organisme pendant le temps de sommeil.

Sumo un jour, sumo toujours

Ce sport de combat japonais possède ces héros : des légendes ayant marquées la pratique du sumo et son histoire. Certains sont morts, d’autres sont toujours parmi les nôtres. Voici quelques noms qui contribuent, aujourd’hui, à bâtir les mémoires du sumo.

Tarô AKEBONO, est le premier étranger à atteindre les rangs de Yokozuna. Sa carrière débute en 1988 et s’étend jusqu’en 2001. Américain de naissance, naturalisé japonais, il remporte le titre de champion suprême en 1993, et compte 11 victoires de grands tournois. Son parcours permet à ce sport de combat de se propager, et de gagner en reconnaissance dans les pays étrangers. Il a dû mettre fin à sa carrière suite à des blessures répétées aux genoux.

Aujourd’hui, il y a actuellement deux rikishi qui s’accaparent le titre de Yokozuna. Kahukô SHO et Kakuryû RIKISABURO. Ils occupent respectivement le 69e et la 71e place du rang de champion extrême. Les deux personnages viennent de Mongolie, et s’affirment parmi les meilleurs dans l’histoire du sumo.
Le champion Haramafuji qui se tenait dès lors à la 70e place du rang de Yokozuna, a perdu son trône en 2017, après avoir frappé un adversaire lors d’une soirée. Peu de temps après cet incident, sa carrière pris fin.

Quand les femmes n’ont pas droit au chapitre mais combattent quand même

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Little Miss Sumo, Matt Kay, 2018 © Walk Of Life / Netflix

Dans les règles qui structurent le sumo, le dohyô est inaccessible pour les femmes, même en dehors de l’enjeu du combat. Une ancienne tradition shintô assimilait le sang des menstruations comme étant un kegare, c’est-à-dire impur. Encore aujourd’hui, il est impossible de voir une femme poser le pied sur le sol de combat. C’est pour cette raison que le sumo professionnel est pratiqué exclusivement par des hommes. Pourtant, quelques femmes rêvent un jour de pouvoir fouler les sols des plus grands dohyô pour offrir leur meilleure prestation de lutte. Parmi elles, Hiyori KON, connue pour défendre le doit des femmes à concourir au Japon. On la retrouve dans le documentaire de Matt Kay réalisé en 2018, et proposé sur Netflix, « Little Miss Sumo ». Elle remporte la médaille d’argent aux Championnats du Monde en 2018 et 2019, un concours amateur féminin.

À contrario de ces lutteurs et lutteuses mentionnés qui enjolivent la dorure de ce sport de combat, il y a un revers à cet idéalisme. Dans un milieu aussi strict et fermé, on trouve sans trop de difficultés de nombreux scandales qui viennent assombrir l’image de ce sport.

Dans les années 2000, certains jeunes lutteurs ont pointé du doigt les entraînements parfois trop autoritaires, voire même violents que leur font subir leur maître ou des lutteurs plus expérimentés. Parallèlement, on a répertorié des consommations de cannabis pour certains rikishi. Une pratique qui reste sévèrement condamnée par le gouvernent japonais.
Cependant, l’une des infractions majeures qui a été mise en avant, concerne les rencontres truquées en 2011, car elle touche au sport lui-même. Le scandale de paris truqués décrédibilise complètement ce sport traditionnel, âme du shintoïsme.
Pour la première fois en 50 ans, le tournoi du printemps a été annulé par la AJS, l’Association japonaise de sumo, pour révéler tous les paris illégaux, et les corruptions dissimulées. La découverte de certains messages sur les téléphones de certains rikishi, ont conduit à soupçonner un possible lien entre le sumo et la mafia japonaise, en ce qui concerne les paris clandestins.
Alors que le sumo est un ensemble des rites religieux, aux gestes symboliques, on lui associe désormais un revers plus sombre où l’argent et la violence règnent.

Pour en revenir au présent : la dernière compétition de sumo a débuté le 10 janvier 2021 à Tokyo, pour se terminer le 24 du même mois. Elle a été remportée par Hayato DAIEISHÔ, numéro 1 du rang Maegashira, le dernier des cinq rangs de la division supérieure. Il remporte sur son passage la coupe de l’Empereur, mais également le prix de la performance exceptionnelle, et celui de la meilleure technique. Pour les plus fervents d’entre vous, il vous est possible de suivre l’actualité des tournois sur le site français du sumo : Dosukoi.
La prochaine compétition se tiendra à Osaka, du 14 mars 2021 au 28 mars, dans le respect des règles sanitaires imposées.

Photo sous Creative Commons 2 © Own work, J. Devret

Contre vents et marées, les nombreux récits et traditions du sumo se développent, et traversent l’océan pour se propager à travers le monde. Peut-être pouvons nous espérer un retour de ces titans rocambolesques dans nos rues grisâtres ? Et si vous souhaitez découvrir ce sport différemment, n’oubliez pas qu’en France on a la chance de voir le titre Hinomaru Sumo qui en reprend bien les codes.

 

 

Sources :

http://dosukoi.fr 
http://nippon.com /fr/
http:/lemonde.fr 
Mémoires d’un lutteur de sumo: le blé que l’on foule croît plus fort , Kazuhiro KIRISHIMA, traduit par Liliane FUJIMORI, Arles, Editions Philippe Picquier, collection Picquier poche, 2001, réédition 2018.

Photo de UNE : Dohyō-iri en 2014au Grand Sumo Tournament de Tokyo. Crédit : photo sous Creative Commons 2 © Gregg Tavares

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