Interview : Asuka ISHII, une mangaka entre deux mondes

Le 14 avril, la belle collection Pika Graphic accueille une nouvelle pépite et une auteure de plus en son sein : L’île entre deux mondes, de Asakusa ISHII, l’histoire d’un retour aux sources pour un jeune enseignant qui revient sur l’île de son enfance, Aoshima, l’île bleue. Un récit en deux tomes qui nous ouvre les portes d’un univers plein de mythes et de légendes, d’artisanat et de nature, celle du Japon qui nous fait si souvent rêver.

Séduit, un peu envoûté même, nous sommes donc partis à la rencontre de cet auteure inconnue en France. Après une petite présentation en bonne et due forme de l’île entre deux monde chez Pika Editions, venez en apprendre plus sur cette mangaka et son univers d’eau et d’arts, entre deux mondes…

© Asuka Ishii / Kodansha Ltd.

Retour à Aoshima

Aoshima, petite île éloignée des îles principales du Japon.
Caressée par le vent, bercée par les vagues, cette “île bleue” baigne dans la lumière.
Dans ces paysages hors du commun, d’étranges phénomènes happent Tatsumi, jeune professeur nouvellement muté à l’école locale, et le plongent dans un monde à la lisière de la nature et du surnaturel…

Quand Tatsumi accepte ce poste de professeur dans l’île de son enfance, il est bien loin d’imaginer qu’au-delà d’un retour sur les traces de son passé, il va être confronté à des phénomènes extraordinaires qui défient sa logique. Mais cette île bleue enchanteresse l’accueille-t-elle, ou cherche-t-elle à lui dire quelque chose ?

Voici un beau voyage au cœur des mythes et légendes japonaises. Baignée par une nature puissante et vivante, les êtres humains évoluent entre symbiose et respect :  la faune, la flore mais aussi l’artisanat – son histoire, ses symboles – sont mis en valeur par une patte graphique douce et subtile, et des dessins toujours en perpétuel mouvement. L’édition est également à la hauteur des magnifiques dessins d’Asuka ISHII et on ne se lasse pas de regarder cette somptueuse couverture d’un bleu entre ciel et mer… des pages couleurs aussi apaisantes qu’attirantes.

La suite, en noir et blanc, a elle aussi des belles planches à vous faire découvrir, avec une ode à la nature et à sa magie, en cohérence totale avec la population d’Aoshima, dont le mode de vie propose un délicieux décalage, hors du temps mais pas rétrograde, avec celui de la société urbaine. Même Tastumi, l’homme de la ville, va très vite au-delà du cliché du citadin obtus et bourré de certitude. Il est bien plus que cela, son passé l’a façonné d’une façon unique et passionnante à découvrir dans ce premier tome

Pour vous faire un avis, l’éditeur vous propose même d’en lire un extrait, disponible ci-dessous :

© Asuka Ishii / Kodansha Ltd.

Quand à l’auteure, avant de vous plonger dans notre échange avec elle, voici quelques éléments de biographie intéressants que partagent les éditions Pika : Née le 1er novembre 1985, Asuka Ishii étudie le design graphique à la prestigieuse Université des beaux-arts Tama de Tokyo, puis à l’Université d’arts d’Okinawa. En 2014, elle décroche la seconde place au prix du jeune auteur organisé par le magazine de prépublication Afternoon des éditions Kôdansha, avec son one-shot Drop. Elle y publie en 2016, une courte série en trois chapitres intitulée Ametsuchi no Uta (littéralement : La chanson de l’Univers) avant de se lancer dans une œuvre en deux tomes, L’île entre deux mondes (dont le titre original est Hisakata no Oto), pour le même magazine. Ce récit proche de la quête onirique met en lumière son goût du merveilleux et son attachement à la nature. En 2020, elle publie le one-shot Ten kara kita (littéralement : Elle est venue du ciel) dans le magazine Young Animal ZERO des éditions Hakusensha.
Parallèlement à sa carrière de mangaka, Asuka Ishii exerce une activité d’artiste peintre et d’illustratrice. À ce titre, elle est distinguée en tant que finaliste par le 18e prix d’Art Contemporain organisé par le Musée commémoratif Taro Okamoto. Elle expose régulièrement à Tokyo, Okinawa et Hokkaido dans des galeries d’art ou à l’occasion de festivals.

Les présentations sont faites, il est temps de passer à l’interview !

Asuka ISHII : de l’eau, de l’art… et des légendes

Asuka ISHII ©Kenta Mohri

Asuka ISHII – Photo ©Kenta Mohri

Journal du Japon : Bonjour Madame Ishii et merci pour votre temps. Commençons par parler de vous… Quand on lit votre biographie il semble que vous êtes autant mangaka que peintre, graphiste, illustratrice, etc. Comment est née cette envie de dessiner au sens large ?
Asuka ISHII : Je dessinais déjà avant d’atteindre l’âge de raison. Pour moi, dessiner, c’est tout comme vivre.

Mangaka, peintre, illustratrice… comment expliquez-vous ou présentez-vous votre travail aux gens qui ne vous connaissent pas encore ?
Je me dis “artiste”. Parce que, que ce soit de la peinture ou du manga, tout est lié par “l’action de dessiner”. En anglais, on dirait artist.

Plus précisément, en ce qui concerne cet attrait pour le format manga, comment est-il né, pourquoi avez-vous voulu en faire votre métier ?
Avant même de dessiner des mangas, je partais d’une image animée dans ma tête, et j’en découpais un cadre pour en faire une illustration. C’est pour un devoir à l’université que j’ai dessiné un manga pour la première fois. Puisque le manga décrit un axe temporel, j’ai pu y représenter aisément les images dans ma tête. Une camarade qui a vu mon travail m’a vivement recommandé de me mettre aux mangas On ne peut dessiner qu’un moment figé dans un tableau, mais dans une bande dessinée, on peut y exprimer l’atmosphère du lieu et les sentiments. J’aimais aussi écrire par nature, donc pouvoir utiliser des mots était également l’un des attraits du manga.

Est-ce que vous avez des références, des modèles dans le domaine artistique, mais aussi dans celui du manga ?
J’ai été influencée par les œuvres d’Osamu TEZUKA, telles que Phénix, l’oiseau de feu (surtout Le Soleil), Dororo et L’Enfant aux trois yeux. Aussi par celles de Taiyo MATSUMOTO, que m’a prêtée une amie quand j’étais lycéenne… J’ai surtout eu un choc en lisant Amer Béton et Gogo Monster, qui sont l’un des piliers de mon expression en manga.

 Amer béton  Phenix-l-oiseau-de-feu 

En parlant de référence, le texte de Pika Édition qui présente votre travail en utilise deux assez connues : « Un vrai conte fantastique et poétique qui évoque les mythes et légendes japonaise à la manière de Ghibli dans Mon voisin Totoro ou Le Voyage de Chihiro, ou encore du studio CLAMP dans xxxHolic (Le héros fait d’ailleurs penser à Watanuki). » Qu’en pensez-vous ?
Pour ce qui est des œuvres de Ghibli, j’ai grandi avec elles depuis mon enfance au point d’assimiler l’été avec la sortie des films du studio, c’est donc certainement l’une des composantes. J’aime particulièrement Princesse Mononoke. Par contre, je n’ai pas lu xxxHOLiC, mais je respecte la flexibilité de CLAMP pour leur façon de changer l’ambiance de chaque œuvre et publication, tout en maintenant un noyau dur au centre de leurs histoires, et pour la beauté des lignes et la perfection de la composition des planches.

Vous avez étudié le design graphique à l’Université des beaux-arts Tama de Tokyo, dont on commence à connaitre le nom en France via des mangas comme Blue Period par exemple… Qu’est-ce que vous y avez appris, quels souvenirs en gardez-vous ?
La chose la plus précieuse que j’ai obtenue à l’Université des beaux-arts Tama est de rencontrer mes camarades irremplaçables. Je pense que l’important, ce n’est pas le lieu, mais ce que la personne veut faire et ce qu’elle va faire.

Venons-en maintenant à L’île entre deux mondes… Comment est né ce manga ?
En voyant le tableau que j’étais en train de peindre, mon éditeur m’a dit : « Vous êtes plutôt ‘mer’ que ‘montagnes’. Une histoire d’île, par exemple, ça vous intéresserait ? » Et c’est de là dont est partie l’idée.

Qu’est-ce que vouliez y raconter ? Quels sont les principaux messages ?
Depuis mon enfance, j’aime beaucoup les contes folkloriques et les légendes du pays, et comme ce qu’on y raconte, j’ai naturellement accepté le fait que “les humains et les créatures non humaines coexistent”. Et je voulais exprimer ce sentiment à ma manière.
De plus, si les gens modernes ont tendance à être conscients de “l’individu”, je voulais dessiner le fait que nous existons au cœur d’un grand flux du passé vers le futur, et que les gens, les plantes, les animaux, l’eau et le vent, tout est connecté.

 Raie  Héron

Comment s’est construit le personnage principal, complexe et très intéressant, de Tatsumi ?
Il est né de ma propre expérience de vie sur une île isolée d’Okinawa et du conseil de mon éditeur disant : « le personnage principal doit être un débutant dans ce cadre de vie« .

L’île en question est l’île d’Aoshima, littéralement l’île bleue. Comment s’est-elle construite, pourquoi avoir situé votre récit sur cette île ?
L’île d’Aoshima représentée dans le manga n’est pas une vraie île, mais un lieu fictif. Et à travers cette île, chaque lecteur pense à l’endroit où il est né et a grandi, à un souvenir d’été, ou encore à un lieu dont il rêve… J’espère en avoir fait une « île universelle » empreinte de nostalgie pour tous.

Au-delà de l’île, il y a aussi de nombreuses histoires et personnages rattachés au folklore, le héron par exemple tient une place centrale. Qu’est-ce que cet animal représente pour les Japonais, mais aussi pour vous ?
Le héron est un oiseau commun, mais sa forme est belle et il dégage une atmosphère fantastique. Une nuit que j’en ai vu un voler de très près, j’ai eu l’impression d’une rencontre surréaliste. Il existe également des légendes intéressantes telles que Le héron bleu de feu et Le héron nocturne à couronne noire. C’est sûrement un oiseau particulier pour les Japonais.

D’ailleurs, est-ce qu’il vous a fallu faire beaucoup de recherches pour créer votre récit ? Comment vous y êtes-vous prise ?
Je m’intéressais originairement au folklore et aux sciences naturelles. J’aime aussi lire et visiter des musées.

L’eau occupe une place centrale et ce dès l’ouverture du livre : qu’est-ce qui vous attire et vous inspire chez cet élément, en tant qu’artiste ?
J’ai toujours été attirée par l’eau, une existence qui n’a pas de couleur (l’eau de la mer est incolore quand on la puise, n’est-ce pas ?). Elle ne peut pas être saisie à la main et s’échappe. La mer, la neige, les nuages, la pluie, un étang aux pétales flottants de fleurs de cerisier… L’eau apparaît souvent sous toutes les formes dans les images que j’ai voulu dessiner.

Plus globalement, c’est à la nature au sens large que vous semblée attachée… Savez-vous pourquoi elle vous inspire autant ?
Je ne sais pas pourquoi… mais bien que j’aie grandi à Tokyo, quand j’étais petite, j’allais chaque été à Kumano dans la préfecture de Mié, pays natal de ma mère, et j’ai pu me familiariser avec les montagnes et la mer. Kumano est une terre si ancienne que son nom apparaît dans le Nihon Shoki (*Chronique du Japon), et je pense que la crainte de la nature et les histoires basées sur ce sentiment ont également nourri mon sens des valeurs.

Il y a une réflexion intéressante de Tatsumi sur les objets et l’artisanat, sur le fait qu’ils ont toute une histoire au-delà de leur apparence ou de leur usage, celle de celui ou celle qui les a fabriqués, pouvez-vous nous en dire plus là-dessus, et d’où vient cette réflexion ?
Quand je rencontre des objets exposés dans les musées, j’ai l’impression de me trouver face à face avec des auteurs en franchissant le temps et la distance.
Cette réflexion est née de là.

Enfin j’en reviens à vous et à vos multiples facettes : Qu’est-ce que l’on exprime sur une toile que l’on ne peut pas exprimer sur un manga, et inversement ?
Je dessine aussi sur de grandes toiles, et je pense qu’en utilisant ainsi l’espace, on peut faire ressentir au spectateur une expérience qui ne peut être vécue à travers les mangas.
D’autre part, la plus grande différence dans le manga est l’utilisation des mots. Je voudrais raffiner plus mes expressions, parce qu’elles peuvent transmettre mes pensées plus concrètement aux destinataires.

 

Votre manga arrive prochainement chez nous, mais on ne peut accéder aussi facilement à vos autres travaux alors est-ce que vous auriez quelques visuels de vos travaux ?
Vous pouvez retrouver mes œuvres sur mes comptes de réseaux sociaux, n’hésitez pas à y faire un tour :
▶︎Instagram→ https://www.instagram.com/a_s1101
▶︎Twitter→ https://twitter.com/A_s1101

L’an dernier vous avez publié un autre manga (le one-shot Ten Kara Kita), quels sont vos projets pour 2021 ?
Je travaille actuellement sur deux one-shots. Je me prépare aussi à faire une série dans un proche avenir.

Et enfin carte blanche : est-ce que vous avez envie de passer un message à vos futurs lecteurs français ?
C’est un grand plaisir de savoir L’Île entre deux mondes lue en France, dans un pays où la culture de « Bande dessinée » a été cultivée. J’espère que les lecteurs ressentiront la brise de cette île mystérieuse.

C’est en effet ce qui se passe à la lecture du premier tome. Merci !

Vous pourrez découvrir l’île entre deux mondes dès ce mercredi 14 avril en libraire, avec un second et dernier tome prévu en juillet 2021. Pour plus d’informations sur le titre direction le site des éditions Pika.

Remerciements à Asuka ISHII pour son travail et son temps, ainsi que les éditions Pika pour la mise en place de cette interview.

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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