[INTERVIEW] À la recherche de la vérité intérieure : entretien avec Dominique Palmé… et Yukio MISHIMA

Du grand écrivain japonais Yukio MISHIMA (1925-1970), on ne retient souvent que des éléments très saillants de biographie : son homosexualité, sa personnalité ambivalente et, surtout, la mise en scène spectaculaire de son suicide par seppuku. La sortie au format poche chez Folio de la nouvelle traduction des Confessions d’un masque nous donne l’occasion de revenir plus en profondeur sur l’œuvre géniale de cet auteur grâce à l’érudition et la connaissance fine de sa traductrice, Dominique Palmé.

L’histoire d’un texte majeur et de ses traductions

Quatre années : 1949, 1958, 1972, 2019.
La première correspond à la sortie au Japon à Tôkyô, dans la moiteur du mois de juillet, du premier roman autobiographique d’un MISHIMA âgé seulement de 24 ans : Kamen no kokuhaku (Confessions d’un masque). Et pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître car ce premier roman va se révéler au fil du temps comme un chef-d’œuvre de la littérature japonaise et mondiale. Il s’agit du véritable coming-out franc et lucide d’un auteur visionnaire, tout autant révélation de son homosexualité, de ses fantasmes et de ses angoisses, qu’avènement littéraire et affirmation de ses valeurs esthétiques, dans un Japon d’après-guerre en pleine reconstruction. Les dates suivantes nous renseignent sur le parcours d’une œuvre à travers ses traductions successives : 1958, traduction en anglais ; 1972, première traduction en français à partir de l’anglais. L’année 2019 marque la parution chez Gallimard, 70 ans après la naissance du livre, d’une nouvelle traduction qui « rend enfin justice à un très grand écrivain », traduction proposée par Dominique Palmé à partir du texte original.

Yukio MISHIMA / Photo André Bonin © Éditions Gallimard

Yukio MISHIMA, photographié par André Bonin © Éditions Gallimard

40 ans de passion au service de la littérature japonaise

Journal du Japon : Bonjour Dominique Palmé et merci d’avoir accepté de répondre à ces questions. Pour commencer, quel est votre rapport à l’œuvre de Yukio MISHIMA en général, et à Confessions d’un masque en particulier ?

Dominique Palmé : Question à laquelle il est difficile de répondre. Les œuvres complètes de MISHIMA comportent 42 volumes, ce qui représente des dizaines de milliers de pages, et je suis loin d’avoir tout lu. Cet auteur était un « scriptomane » génial, capable du meilleur, mais il y a aussi du médiocre dans son œuvre. Et les livres traduits en français ne sont que la surface visible d’un immense iceberg. « En général » (quoique je n’aime guère les généralités), l’œuvre de MISHIMA me fascine, mais je suis capable de porter sur elle un regard critique sévère, notamment sur certains romans des dix dernières années de sa vie. Je songe ici à Kyôko no ie (La maison de Kyôko, 1959 ; non traduit) dans lequel, par obsession de vouloir tout analyser de lui-même et de la société environnante, il sombre à la fois dans un narcissisme exacerbé et dans une cérébralité desséchante. Même son ultime « chef-d’œuvre », La mer de la fertilité (Hôjô no umi) n’est pas exempt de ce dernier défaut.

Confessions d’un masque : j’ai un attachement particulier pour ce chef-d’œuvre de jeunesse, qui marque pour moi la naissance d’un grand écrivain très singulier. C’est pourquoi j’ai pris l’initiative, en 2003, d’en proposer la re-traduction à Gallimard. Avant même de m’atteler à ce travail, je sentais que ce serait « la traduction de ma vie ». Mon rapport à cette œuvre pourrait se résumer par : recherche du juste équilibre (toujours menacé) entre empathie et distance de la lucidité. La beauté de certains passages m’a presque exaltée, avec le désir de faire entendre en français le souffle d’une émotion que l’auteur cherche à brider. Cependant, je ne peux adhérer aux descriptions de certains fantasmes (cannibalisme et meurtre) qui révèlent une auto-complaisance insupportable.

En relisant ce chef-d’œuvre du grand écrivain japonais, écrit alors qu’il avait seulement 24 ans, j’ai été frappé à la fois par l’extrême franchise et la grande lucidité de cet encore jeune écrivain. Est-ce un trait caractéristique de l’auteur selon vous ?

Oui, vous avez tout à fait raison. Mishima est sans doute l’un des rares écrivains japonais du XXe siècle à s’être autant dévoilé à travers ses multiples masques, et à avoir pratiqué une telle lucidité à l’égard de lui-même. À propos de ses intentions dans ce livre, il écrit dans une lettre du 2 novembre 1948 adressée à son « mentor », Yasunari KAWABATA : « … je voudrais, en écrivant là mon premier roman autobiographique, me disséquer moi-même, avec la double résolution dont parle Baudelaire : être et la victime et le bourreau ». Ne pas oublier pourtant qu’il y a aussi chez ce jeune homme une jouissance masochiste à s’exhiber ainsi.

J’ai été surpris (je ne me souvenais pas) du rapport au sadisme, de ce « goût du sang » affiché par MISHIMA/le narrateur, au moins dans ses fantasmes. Serait-ce le fruit de ses angoisses, de ses frustrations ou du contexte de l’époque ?

L’une des phrases les plus célèbres de Confessions d’un masque, comme vous le savez, est, dans le premier chapitre : « … une attirance dont je ne pouvais me défendre entraînait mon cœur vers le sang, la nuit, la mort. » (page 37 dans l’édition en Folio). Que le sang soit lié à la mort, rien de plus « naturel » pour MISHIMA envahi par des fantasmes de meurtre soigneusement contrôlés. Mais à mesure qu’il avance en âge, la mort violente (le suicide) avec ses flots de sang ne peut se séparer de l’érotisme (la lecture de Sade et de Georges Bataille le confortera dans ce fantasme). Si vous ne l’avez pas encore vu, je vous conseille de regarder sur Youtube le film qu’il a réalisé en 1965, et dans lequel il joue le principal rôle : Patriotisme ou Rites d’Amour et de Mort. Pour lui, la souffrance intolérable qui accompagne l’éventration marque aussi le sommet de l’attachement amoureux et de la jouissance charnelle. Il l’a sans doute recherchée aussi dans sa propre mort…

Couverture du livre Confessions d'un masque, Yukio MISHIMA, Éditions Gallimard

Confessions d’un masque, Yukio MISHIMA, Éditions Gallimard, 2019, ISBN : 9782070196487

La précédente traduction en français qui datait de 1972 avait été faite à partir de l’anglais, il s’agissait donc de la traduction d’une traduction. Avez-vous comparé cette version à l’originale et comment diriez-vous que votre traduction diffère de la précédente ?

La traduction publiée en 1972 passait effectivement par la « langue relais » de l’anglais. Cette traduction anglaise, publiée en 1958 aux USA, était due à Meredith Weatherby, en poste au Consulat des États-Unis à Yokohama à partir de mai 1946. Weatherby ayant lu Confessions d’un masque en japonais dès sa publication, avait aussitôt demandé à MISHIMA l’autorisation de traduire ce roman. Il est probable qu’au début des années 1950, les deux hommes aient fréquenté le « Brunswick », l’un des clubs gays les plus réputés de Tôkyô, où se retrouvaient hommes d’affaires américains et officiers de l’armée d’occupation… Je me suis évidemment procuré la traduction de Weatherby, le problème étant que cet homme avait une connaissance très limitée de la langue japonaise écrite, aucune formation de traducteur littéraire, et aucune culture quant à la littérature française – alors que Confessions d’un masque est semé d’allusions aux auteurs favoris de MISHIMA : Proust, Radiguet et Stendhal, entre autres.

Je ne donnerai qu’un seul exemple, qui concerne la « phrase d’attaque » de cet ouvrage :
1) Telle que je l’ai traduite : Longtemps, j’ai soutenu que j’avais tout vu de la scène de ma naissance. ;
2) Dans la traduction de Weatherby : For many years I claimed I could remember things seen at the time of my own birth. ;
3) Relayée littéralement par la traductrice française, Renée Villoteau : Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu que je pouvais me rappeler des choses vues à l’époque de ma naissance.
Il y a, dans la traduction anglaise, deux défauts : d’une part, Weatherby semble ignorer que le « longtemps » est un « clin d’œil » à la première phrase de À la recherche du temps perdu (Longtemps je me suis couché de bonne heure). Sa traduction « for many years » est lourde. Et il ne semble pas avoir compris que MISHIMA plaçait volontairement son « premier roman autobiographique » sous le signe de Proust. D’autre part, il y a un glissement de sens, voire un contresens, dans l’interprétation « … remember things seen at the time of my own birth ». Il ne s’agit pas ici de « souvenirs », mais de « vision ».

Le texte original (qui a déconcerté le traducteur américain) dit – si on traduit littéralement la phrase très simple « jibun ga umareta toki no kôkei wo mita – 自分が生まれたときの光景を見た » : « … j’ai vu la scène du temps de ma naissance / du moment où je suis né ». Je me suis contentée d’ajouter « j’avais tout vu de la scène de ma naissance », car à la lecture détaillée de ce roman avant traduction, j’ai constaté dans les phrases de MISHIMA l’occurrence répétée (qui n’est pas le fait du hasard) de tous les verbes entrant dans le champ lexical du « regard » : apercevoir, voir, regarder, jeter un œil, contempler, scruter… On retrouve cette utilisation obsessionnelle de termes relatifs au regard dans tout l’œuvre de MISHIMA : l’œil marque la distance du témoin avec les « choses regardées », mais aussi la volonté de capter dans le filet de la lucidité (et donc de contrôler) tout ce qui advient dans le champ visuel, et dans son monde intérieur… et à cette « prise par le regard » s’ajoute parfois la jouissance du voyeur.

De mon côté (ce qui est mon approche pour toute traduction d’un texte de grande qualité), je me suis bornée, en ce qui concerne la syntaxe, à respecter autant que possible le rythme des phrases de l’original (le principe étant de traduire par une seule phrase une longue phrase, sans la segmenter pour les besoins d’une éventuelle « lisibilité » – et au contraire, de ne jamais réunir en une seule phrase deux ou trois phrases courtes), car chercher à transmettre cette pulsation, cette « respiration » du texte, jusque dans les détails de la ponctuation, c’est respecter ce que j’appelle le souffle de l’écrivain ; et en ce qui concerne le lexique, j’essaie d’être aussi fidèle que possible aux termes que Mishima, véritable « orfèvre du langage », choisit très consciemment.

La différence entre ma traduction des Confessions, et celle de Weatherby (que la première traductrice française s’est contentée de suivre « à la lettre »), c’est que cette dernière est beaucoup plus « sentimentale » dans le ton, et édulcorée par rapport au texte de MISHIMA : celui-ci, dans une note adjointe à ses « Paroles de l’auteur », a écrit « au moins pour « Je », le personnage, le masque est un masque de chair, mais comment envisager que la confession d’un tel masque puisse être « vraie » ? Les hommes ne sont nullement en mesure de mener à bien une confession. Cela, seul peut l’accomplir – mais c’est rare – un masque qui mord profond dans la chair. » À mon sens, cette recherche de « vérité intérieure », exprimée par une écriture qui « mord profond dans la chair » des mots, a été éludée dans la traduction anglaise – sans doute pour ne pas choquer le lecteur américain. À noter aussi que l’un des thèmes de ce roman (ce n’est pas le seul) concerne les tourments d’un adolescent qui dans un premier temps tente de nier, en vain, qu’il a une préférence marquée pour les hommes. Weatherby lui-même était homosexuel, et je me demande s’il n’a pas « adouci » certains passages des Confessions par crainte de la censure : le premier jet de sa traduction était déjà terminé en 1950, peu d’années avant la « chasse aux sorcières » du maccarthysme, dirigée contre d’éventuels communistes dans l’administration américaine, mais caractérisée aussi par sa violente homophobie. Cela pourrait expliquer aussi pourquoi la traduction anglaise n’a été publiée qu’en 1958.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour traduire ce livre ?

Je préfèrerais vous répondre à propos du temps qu’il m’a fallu pour « mûrir » ce livre, et c’est difficile à exprimer en chiffres. J’aime tellement le premier chapitre de ces Confessions que je l’avais traduit dès 2002, pour proposer à Gallimard en 2003 la re-traduction de l’ensemble à partir du japonais – proposition acceptée en septembre de cette année-là après avis favorable du comité de lecture. Le problème, c’est qu’ensuite, pour des raisons que j’ignore, l’éditeur m’a fait attendre une douzaine d’années pour me faire signer le contrat, en juin 2015. Ensuite, les choses ont traîné du côté de Gallimard, à cause d’un changement de directeur à la collection « étranger » (Du monde entier). Je me souviens avoir rendu mon travail à la mi-juin 2017. Disons donc que j’ai dû mettre environ 18 mois à traduire et peaufiner le texte – compte tenu du fait qu’avec mon statut de « travailleur indépendant » ne touchant aucun salaire, j’ai dû insérer entre les diverses étapes de la traduction de Confessions d’un masque un certain nombre de « travaux alimentaires ».

Travaillez-vous seule ? Avez-vous des outils particuliers (un dictionnaire extraordinaire…) ?

Quand j’ai commencé à traduire pour des éditeurs (à l’aube des années 1990), j’étais persuadée que pour bien percevoir les nuances du texte original, et les divers « niveaux de langue », il fallait coopérer avec un locuteur japonais. J’ai vite trouvé la « perle rare » en mon amie Kyôko SATÔ, installée en France depuis le début des années 1980. Elle n’avait alors aucune formation de traductrice littéraire, mais outre sa maîtrise presque parfaite du français, elle a un sens extraordinaire des nuances de sa propre langue (ce qui souvent n’est pas le cas chez les Japonais, même cultivés). Elle a donc été ma co-traductrice pendant des années (et j’ai toujours exigé que les divers éditeurs mentionnent son nom avec le mien sur l’ouvrage traduit ; pour la rémunération, nous avons fait « cinquante-cinquante » sur les avances reçues, car les éditeurs ne consentaient à payer qu’un seul traducteur). Nous avons traduit « à quatre mains » huit romans et/ou recueils de nouvelles.

Le premier :  Le loup bleu de Yasushi INOUE (Éditions Philippe Picquier, 1990) ; le plus récent :  Ohan de Chiyo UNO (même éditeur, 2014). Désormais, ayant approfondi ma connaissance de la langue japonaise grâce à Kyôko, je travaille seule lors de l’étape du premier jet, et même pour élaborer la seconde ou la troisième version d’un texte. Ensuite, à la phase ultime du travail, je demande toujours à un locuteur japonais en qui j’ai grande confiance (outre Kyôko, une autre amie : Yûki TAKAHATA) de répondre à mes questions sur des points que j’ai mal compris, et éventuellement de critiquer mon texte pour tenter de l’améliorer encore. Non, aucun dictionnaire « extraordinaire ». Depuis le passage au numérique, chaque fois que je me heurte à la compréhension difficile d’un mot ou d’une expression japonaise, je vais chercher des informations sur Google Japon, généralement très bien documenté même pour les termes spécialisés. Par ailleurs, côté « langue française », j’utilise à plein, toujours sur le Net, le site « www.synonymo.fr » pour enrichir et préciser mon vocabulaire, et surtout, afin de vérifier des détails étymologiques : www.cnrtl.fr, qui est une mine pour moi. Cela ne m’empêche pas d’avoir recours parfois à des « dictionnaires papier » japonais, notamment l’un d’histoire littéraire moderne, et l’autre portant sur la définition et les nuances des kanji (idéogrammes chinois adoptés dans la langue japonaise).

Confessions d'un masque Collection Folio (n° 1455), Gallimard, 2020

Couverture du livre au format poche : Confessions d’un masque Collection Folio (n° 1455), Gallimard, 2020, ISBN : 9782072883798

Vous avez proposé un nombre important de notes, certaines faisant référence au texte (présence de mots anglais, français, latin…dans le texte original), et d’autres permettant de définir, expliquer des faits historiques ou culturels japonais présents dans le livre. En préparation de votre travail de traduction, faites-vous beaucoup de recherches documentaires ?

Oui, je fais beaucoup de recherches documentaires, mais jamais « en amont » d’une traduction (je ne veux pas me laisser influencer par des connaissances intellectuelles qui feraient obstacle à une approche plus « directe », et dénuée d’à priori, du texte original). Donc, je procède de la façon suivante : mes recherches se passent en cours de traduction. Si je trouve la réponse à mes interrogations, je continue de traduire. Sinon (et c’est particulièrement vrai pour la rédaction des notes), j’attends d’avoir terminé la traduction pour poursuivre mes recherches… Je prends beaucoup de plaisir à ce travail de « petit détective privé », même s’il est parfois ardu. Pour ne citer qu’un seul exemple dans Confessions d’un masque (mais il y en aurait d’autres) : vers la fin du récit (page 281 dans l’édition en Folio) figure une brève citation d’un poème d’André Salmon, que MISHIMA n’avait pu lire qu’en traduction japonaise (dans un recueil de poèmes modernes français intitulé Gekka no Ichigun –  Une troupe sous la lune, 1925 élaboré par Daigaku HORIGUCHI, un excellent traducteur de littérature française que MISHIMA admirait énormément). La citation était si brève que je n’arrivais pas à en trouver l’original français. En désespoir de cause, j’ai eu l’idée d’aller sur le site officiel d’André Salmon, où j’ai trouvé les coordonnées de Jacqueline Gojard, l’une des spécialistes de Salmon, qui a répondu aussitôt à mon courriel en me donnant toutes les précisions qui figurent en note.

« L’impression d’être la petite arpète pusillanime » ; « le goût suri de la paresse » : comment trouvez-vous des termes comme « arpète » ou « suri » ?

L’une des premières qualités qu’on attend d’un traducteur littéraire, à mon sens, c’est de maîtriser toutes les possibilités lexicales de sa langue maternelle. Je m’y emploie depuis plusieurs décennies, et je suis aidée à la fois par ma formation universitaire (Licence de Lettres Modernes et Maîtrise de Littérature Comparée à Paris III-Sorbonne) et par mon goût immodéré de la lecture, qui ne m’a jamais quitté depuis l’enfance.

Le vocabulaire de Mishima est-il très recherché ? Il fait preuve dans le livre d’une grande érudition. Cela se traduit-il aussi dans sa langue ?

Oui, le vocabulaire de MISHIMA est très érudit, et même parfois, dans ses premières œuvres, à la limite du maniérisme. Dès son adolescence, sa culture dans le domaine des kanji (idéogrammes) est phénoménale. Et cela se traduit, évidemment, dans son écriture : alors qu’après la Seconde Guerre mondiale, le Ministère de l’Éducation Nationale avait établi une liste – limitée à 1980 caractères, excusez-du peu ! – des « kanji d’usage courant » devant être mémorisés par les élèves durant le cycle d’études primaires et secondaires, MISHIMA a toujours refusé d’adopter dans ses livres (même ceux de la fin de sa vie) cette « simplification » qu’il considérait comme un appauvrissement : il écrit systématiquement en « caractères anciens », ce qui donne à la fois une grande richesse à son vocabulaire, et une virtuosité dans sa façon de manier l’abstraction à des fins d’analyse psychologique (ce que ne permettrait pas le lexique « purement japonais », qui se prête mal à la précision et à l’abstraction).

Vous rappelez que le bombardement du 9 au 10 mars 1945 à Tôkyô fit plus de 100 000 morts. On oublie souvent que Tôkyô détient, à ce jour, le triste record de la ville la plus bombardée de l’histoire de l’humanité. Pensez-vous que la guerre est autant le sujet du livre, même si l’auteur paraît parfois extrêmement détaché des événements, que la sexualité ou la naissance au désir ?

Vous avez raison en partie. Les admirateurs de Confessions d’un masque (surtout ses lecteurs de la communauté gay) se sont focalisés dans ce livre (au moment de la première traduction française en 1972) sur la problématique du désir homosexuel, et la franchise avec laquelle elle était exposée. Mais il est vrai que ce roman autobiographique serait inconcevable sans le contexte historique dans lequel il est placé.

La guerre est là, comme une basse « discontinue » qui vient faire contrepoint dans les troisième et quatrième chapitres au déchirement du narrateur cherchant à se persuader qu’il est capable d’avoir une relation amoureuse « normale » avec une femme. Tous les éléments qui l’évoquent sont tirés de l’expérience personnelle du jeune MISHIMA lui-même : notamment son travail dans l’administration de l’usine d’armement (qui, rappelons-le, était celle où l’on fabriquait les avions pour les fameuses « opérations kamikaze »), ainsi que le drame et le soulagement d’avoir été réformé pour de « fausses raisons » de santé – une culpabilité qui a poursuivi MISHIMA toute sa vie. Et la catastrophe de la défaite précède d’un ou deux ans la rupture définitive d’avec « Sonoko », qui oblige le narrateur à admettre avec effroi qu’il est attiré par les hommes. Entre autres interprétations, on peut lire cette guerre comme l’immense métaphore de l’évolution du héros vers un écroulement psychique que l’écrivain a lui-même douloureusement éprouvé. Le narrateur semble parfois détaché des événements, mais ce n’est qu’une apparence, même si la « théâtralisation » du grand bombardement sur Tôkyô en mai 1945, observé de loin (cf. pp 214-216 de l’édition en Folio) m’a fait penser à Néron dont la légende dit qu’il jouit de « la beauté des flammes » durant le grand incendie de Rome en l’an 64 de notre ère.

Mais il est toujours difficile de faire la part des réactions de l’auteur lui-même, et de celle de son narrateur, face à une catastrophe de cette ampleur. Je viens d’apprendre, grâce à une récente biographie d’un des plus fins connaisseurs de l’œuvre de MISHIMA au Japon : Takashi INOUE, que MISHIMA, étant effectivement rentré à Tôkyô le 25 mai 1945 (le second jour du bombardement), composa immédiatement un poème intitulé Yotsuge tori (littéralement : « L’oiseau qui annonce la nuit »), non publié jusqu’à présent, mais qui est empreint dès le premier vers de l’odeur de soufre de la ville détruite. Comme toujours avec cet écrivain, il est nécessaire de lire ses émotions entre les lignes, entre les mots, mais qu’il ait choisi précisément à cette occasion le lyrisme de la forme poétique, lui qui depuis quelques années avait renoncé à « écrire des poèmes », me semble très significatif du choc éprouvé devant cette vision de fin du monde. Une dernière chose : je ne peux m’empêcher de voir en filigrane, dans le contexte historique de Confessions d’un masque, une référence ironique et un hommage au roman autobiographique de Radiguet : Le diable au corps, que MISHIMA avait lu et relu dans sa jeunesse (de même que Le bal du comte d’Orgel), et dont le thème provocateur (un adolescent vivant, durant la Première Guerre mondiale, une liaison avec une femme mariée à un jeune sous-officier) a pu inspirer, « en creux » (moins le cynisme) le jeune MISHIMA.

Selon vous quelles sont les principales difficultés pour traduire le japonais en général ? Et cette œuvre en particulier ?

Je préfère ne pas répondre à la première partie de cette question, cela me demanderait trop de temps. Pour la seconde : l’œuvre de Mishima est réputée pour la complexité de son écriture. Étant donné l’utilisation systématique des « caractères anciens » et ses références très érudites à la littérature européenne et à la littérature classique japonaise, elle est peu lisible pour les Japonais eux-mêmes. Il en existe donc à présent des éditions indiquant à côté des idéogrammes complexes leur « prononciation » dans le syllabaire japonais. De même, ces éditions sont enrichies de nombreuses notes, notamment pour expliquer au lecteur à quel écrivain européen, à quel événement historique, ou (dans La mer de la fertilité) à quel concept hermétique du bouddhisme Mishima fait référence (le 121e tirage de Kamen no Kokuhaku, publié en poche en 1999, dont je me suis servi pour traduire les “Confessions”, contient pas moins de 123 notes). On pourrait donc penser (beaucoup de “spécialistes” le pensent) qu’une telle complexité fait obstacle à une traduction de qualité. Paradoxalement, mon avis est différent : pour une lectrice comme moi, imprégnée d’œuvres romanesques qui ont renouvelé le genre en France (Stendhal et Proust, en particulier), Mishima n’est pas si difficile à traduire car il a tenté de greffer dès le plus jeune âge, dans sa propre langue, la clarté et la cohérence du français. Pour moi, les seules « vraies difficultés » sont les suivantes : • Comme vous avez pu le constater, cet écrivain veut élucider les aspects les plus « tordus » ou tortueux de sa vie intérieure, ce qui donne parfois des phrases longues, à la limite de l’incompréhensible. Elles ne sont pas évidentes à transposer, car il faut trouver le juste équilibre entre l’hermétisme voulu par l’auteur, et le désir de clarifier son propos (mais dans ce cas, on peut se replonger dans Proust qui me semble un excellent modèle à imiter). • Mishima est un génie de la parodie et du pastiche, qui cultive avec bonheur le paradoxe et l’ironie. Comment parvenir, sans forcer le trait, à faire sentir cette ironie en français ? Trouver le « ton juste” est pour moi, en tant que traductrice de Mishima, la difficulté majeure, mais tenter de la surmonter a quelque chose de jubilatoire.

D’où vous vient cette connaissance intime de la langue japonaise ?

Je serais tentée de répondre : d’un travail ininterrompu depuis des décennies. En clair : quatre ans d’études à l’INALCO (1969-1973), puis trois ans de séjour à Tôkyô où j’ai travaillé comme chargée de cours de langue et littérature françaises à Aoyama Gakuin (une université privée – 1973-1976), puis retour en France et encore deux ans (1976-1978) à l’INALCO pour préparer un mémoire de maîtrise sur l’un des poètes-fondateurs de la langue poétique moderne : Hakushû KITAHARA (1885-1942). Ensuite, plus de dix ans de travail en indépendante avant de commencer à traduire pour divers éditeurs… et je n’ai pas arrêté depuis. La littérature (japonaise, mais pas seulement) est ma passion, et c’est un bonheur, malgré les difficultés matérielles liées au travail de traductrice littéraire, de pouvoir contribuer à présent à une meilleure connaissance de l’œuvre de MISHIMA, encore si méconnue, et trop souvent jugée à l’aune de son suicide anachronique. J’ai l’impression, à mon petit niveau, de rendre enfin justice à un très grand écrivain.

Quel autre roman de Mishima recommanderiez-vous à un lecteur découvrant son œuvre ?

Le Pavillon d’or, sans la moindre hésitation. Car à partir d’un fait divers réel (l’incendie par un jeune moine, en 1950 ou 1951, de ce pavillon qui est l’un des joyaux d’architecture bouddhique de Kyôto), MISHIMA expose dans une langue superbe ce qui fut l’une des obsessions de toute sa vie : la fascination d’une beauté à jamais inatteignable, sauf à la recomposer dans ses rêves après s’être acharné à la détruire.

Et quel livre d’un autre auteur japonais, et pourquoi ?

L’éloge de l’ombre de Jun’ichirô TANIZAKI (dans la traduction de René Sieffert) : ce traité d’esthétique à la fois léger et profond révèle comment l’un des plus grands écrivains de sa génération tente de cerner la « singularité » japonaise dans un pays envahi depuis la fin du XIXe siècle par les valeurs « occidentales » – pour le meilleur et pour le pire (la première édition date de décembre 1933).

Enfin pour quitter le domaine de la littérature, auriez-vous un film, une série, un artiste, un site internet…japonais à nous recommander ?

Deux films : La vengeance d’un acteur (1963) de Kon ICHIKAWA, se passant dans les milieux du théâtre kabuki à Édo, et porté par une étonnante musique jazzy ; un « animé » des studios Ghibli, tiré de d’une nouvelle semi-autobiographique de Akiyuki NOSAKA :  Le tombeau des lucioles (1988) de TAKAHATA Isao. Je pense que l’on peut se procurer l’un et l’autre en DVD et en Blue Ray. Une chanteuse : Maki ASAKAWA (1942-2010), l’une des représentantes de la « contre-culture » des années 1970 ; à mon avis, la seule « véritable chanteuse de blues » japonaise. On peut découvrir un grand nombre de ses chansons sur Youtube.

 

Merci vivement à Dominique Palmé pour la richesse et la précision de ces réponses qui nous permettent de mieux comprendre l’œuvre de MISHIMA. Pour en savoir plus sur le livre dans ses deux éditions, grand format et poche, rendez-vous sur le site des éditions Gallimard.

François-xavier ROBERT

Professionnel de la communication et du monde de l'édition, François-Xavier ROBERT est aussi un passionné par le Japon. Il a vécu deux ans à Tokyo, fait de nombreux voyages sur tout l'archipel et écrit plus de six livres sur le sujet dont : Kyôto itinéraires (978-2952151733) et 101 saveurs du japon (978-2100724680).

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