Les sirènes du Pacifique : Cédric Morgan au pays des ama

Journal du Japon vous invite à découvrir un roman coup de cœur, Les sirènes du Pacifique de Cédric Morgan. Une plongée dans le quotidien des ama de l’île de Toshijima sur plusieurs décennies. De l’enfance de Yumi dans les années 30 jusqu’à la fin de sa vie, c’est un émouvant portrait d’ama qui nous est offert, mais également une chronique historique d’un pays guerrier qui sortira meurtri en 1945 mais réussira à aller de l’avant. Car même si l’île sera relativement épargnée, ses hommes partiront à la guerre, et lorsque certains en reviendront, ils en garderont des traces indélébiles. Ajoutez à cela de superbes descriptions de l’univers sous-marin et des sensations ressenties par ces femmes plongeuses, une héroïne au caractère bien trempé, de l’amour et surtout une plume d’une poésie délicatement ciselée … et vous aurez le livre de votre été !

©Mercure de France

Cédric Morgan, l’amour du bord de mer, entre Bretagne et Japon

Cédric Morgan (photo forunie par Cédric Morgan)

Cédric Morgan ©Cédric Morgan

Journal du Japon : Pouvez-vous vous présenter en quelques phrases pour nos lecteurs ?

Cédric Morgan : Né en Bretagne, des études de droit à Nantes puis Sciences-Po Paris, une carrière dans la communication d’entreprise au sein de groupes industriels (Rhône-Poulenc, Usinor et Pechiney). Et les soirs et les week-ends consacrés à l’écriture. Un goût très tôt d’abord pour la poésie. Puis le roman.

Vous qualifieriez-vous d’écrivain voyageur ou d’écrivain de la mer ?
Écrivain du bord de mer ! Mes romans se déroulent tous en effet près d’un rivage.

La mer semble tenir une place primordiale dans vos livres.
Oui. Les paysages sont importants dans ce que j’écris, ils sont partie prenante du récit, et pas seulement un décor. Et la mer est une composante de mes personnages, leur vie lui est intimement mêlée. Pour des raisons professionnelles j’ai dû passer une bonne part de ma vie à Paris, mais dès que je m’en échappais c’était pour aller sur un rivage Maintenant que j’ai le choix, je vis les ¾ de l’année sur une côte, au sud de la Bretagne.

Et vous décrivez magnifiquement les sensations uniques lorsqu’on est sous l’eau. Vous plongez souvent ? Quelle est votre relation avec la mer ?
En fait non, je ne plonge pas et même aujourd’hui je nage peu. Je préfère naviguer sur la mer que dedans.
Les sensations de l’eau, du courant, des algues, des beautés des fonds sous-marins sont des souvenirs de l’enfance ; tout l’été je me baignais beaucoup, nageait sous l’eau avec palmes et tuba. A l’époque il y avait par exemple de nombreux hippocampes dans les eaux du golfe du Morbihan où je vivais.

Parlons du Japon, quelle a été votre première rencontre avec ce pays (livre, film ou autre) ? Et quelles impressions gardez-vous de votre premier voyage ?
J’ai découvert le Japon au travers de sa littérature, Kawabata surtout et un peu Mishima. Étudiant j’avais envisagé un moment de solliciter une bourse pour une année dans une université japonaise, mais à défaut de parler la langue il était exigé à tout le moins de posséder parfaitement l’anglais, ce qui n’était pas mon cas.
Plus tard j’ai mis le pied dans ce pays pour de courts séjours professionnels. Qui m’ont laissé ébloui : la façon de vivre, la manière d’être des Japonais m’a fasciné. Ce n’était pas seulement un pays que je découvrais c’était un autre univers, une autre philosophie. Un art de vivre autrement le quotidien.

Vos personnages principaux sont souvent des femmes fortes.
C’est vrai surtout dans mes trois derniers livres. J’ai beaucoup hésité avant d’écrire « Une femme simple » parce que me glisser dans la peau et l’esprit d’une femme me paraissait périlleux, et peut-être allait-on discuter ma légitimité à le faire. Et à mesure que j’avançais dans le texte ce personnage féminin a pris de plus en plus de solidité et je me suis surpris à y voir une femme forte, quasi féministe avant l’heure (elle vit dans la première moitié du 19e siècle), libre de ses pensées et de ses actes dans une société corsetée et entièrement soumise à l’église.

Toshijima (photographie fournie par Cédric Morgan)

Toshijima ©Cédric Morgan

C’est le cas avec les ama. Comment avez-vous connu ces plongeuses ? Quelles images vous restent de l’île où vous les avez rencontrées ?
Je souhaitais depuis fort longtemps écrire sur le Japon, y faire vivre des personnages. Seulement ici mon manque de légitimité était gigantesque. Je n’ai que des connaissances parcellaires de la culture nippone. Un jour en cherchant une fois de plus des éléments sur internet je suis tombé sur des photos en noir et blanc de femmes aux 3/4 nues et qu’on décrivait plonger selon une tradition millénaire pour récolter des mollusques. J’ai creusé le sujet et trouvé des informations plus précises.
Mais pour tenter d’en faire un roman, il me fallait davantage d’éléments, et surtout du vécu, pas seulement des généralités. Il était dit que certains lieux du Japon avaient encore des ama en activité. Donc j’en suis arrivé à repérer un musée à Toba, le Sea-Folk Museum, qui était en grande partie consacré à ce métier des ama. Son directeur Yoshitaka Ishihara s’est vivement intéressé à mon projet d’écriture et m’a conseillé d’aller à Toshijima. Il m’a mis en contact avec deux ama.
J’avais « loué » les services d’une interprète pour deux jours (au-delà mon budget aurait explosé !) et les conversations ont été réduites à une rencontre avec ces ama.
J’ai séjourné à Toshijima au total trois semaines, mais — à part ohayo, konbawa et arigato — pratiquement la possibilité d’aucun échange avec quiconque.
J’ai beaucoup parcouru les sentiers de l’île, les ruelles des trois villages, accumulant sans trop le savoir mille détails qui m’ont été précieux par la suite au moment de l’écriture. Sans cette fréquentation des lieux je n’aurais pas pu écrire ce roman.

ama (photographie de Cédric Morgan)

Une ama sur le bateau ©Cédric Morgan

Votre héroïne impressionne par sa sérénité face aux péripéties de la vie. Il faut laisser passer les souvenirs douloureux et continuer à s’émerveiller des petits bonheurs du quotidien. Avez-vous atteint cette sérénité ?
Le bonheur n’existe qu’en pointillés, l’existence offre des « bouffées de bonheur », l’important est d’en connaître à un rythme suffisant pour en rester globalement imprégné. Dans ma jeunesse je me suis beaucoup ennuyé (ce qui conduit à l’intériorité et à l’imagination…), j’ai eu beaucoup de rêves, d’espoirs déçus, mais je n’ai pas connu de drames véritables. Je n’ai jamais douté que s’accrocher, prendre ce qui vient et continuer de rêver était la marche à suivre. Etait-ce de la sérénité ?

L’écriture est-elle pour vous un moyen d’y parvenir ?
L’écriture (et aussi la lecture) est un temps suspendu, en marge de la réalité, mais sans qu’on perde le contact avec celle-ci. Dans les instants de la journée où l’on est accaparé par d’autres impératifs, on ne perd jamais de vue son travail d’écriture en cours. Il est là, il attend. On a hâte d’y revenir.
La durée de l’écriture n’apporte pas en soi la sérénité (au contraire impression parfois de s’enliser, de faire fausse route, et pourtant nécessité absolue de poursuivre). Pourtant avec l’expérience, on sait que l’on conduira jusqu’au bout le roman en cours. Mais même le texte une fois achevé, la satisfaction de l’avoir accompli n’est jamais parfaite.

La sérénité est ailleurs, elle nait à tout instant du jeu de la lumière ou du vent dans les branches d’un arbre, d’un insecte affairé, de la couleur d’une fleur. Elle existe, elle est là à l’extérieur, et sans doute est-ce la chance d’en être témoin à une minute privilégiée qui nous remplit de ce qu’on nomme le bonheur. La sensation que les choses sont à leur place, en équilibre, et nous avec. Et que cet instant est précieux.

Petites questions sur votre Japon.
– le livre ou l’écrivain japonais qui vous touche le plus ?
Longtemps ce fut Kawabata, aujourd’hui où je lis davantage d’auteurs contemporains, ce pourrait être Hiromi Kawakami ou Ito Ogawa.

– un plat japonais qui vous fait saliver rien qu’en y pensant ?
Le bœuf de Kobe.
J’aime à peu près tout dans la cuisine japonaise (j’aime moins les tsukemono et le wasabi). J’aime en particulier les tempura, les soba et les plats sur teppanyaki. 

– le lieu où vous vous sentez merveilleusement bien ?
Pas vraiment de préférence.
Je garde un souvenir magique de ma promenade dans l’Okuno-in à Koya-san une fin d’après-midi. La lumière tamisée entre les arbres et les tombes multi-centenaires… puis les ombres et les lanternes de pierre qui s’allument.

– la saison qui vous émerveille le plus ?
L’automne. J’avais justement choisi le mois d’octobre pour admirer les « feuilles rouges » puisque après mon séjour à Toshijima j’avais loué une voiture pour faire le tour de la presqu’île du Kii. Mais à cette latitude c’était trop tôt dans la saison, les feuilles étaient encore vertes. Ce fut ma seule déception.

– une plante ?
Pas de préférence… mais j’aime les chrysanthèmes !

Journal du Japon remercie Cédric Morgan pour sa gentillesse et sa disponibilité ainsi que pour les photos qu’il nous a fournies.

Les sirènes du Pacifique : une vie à plonger…

Les sirènes du Pacifique de Cédric Morgan, éditions Mercure de France : couvertureLe lecteur fait donc la rencontre de Yumi, âgée de sept ans à peine. Elle accompagne déjà sa mère, une ama parmi la quinzaine qui vit sur l’île de Toshijima. Elle porte son matériel et elle aime plonger avec ses amies depuis qu’elle est petite. Très jeune, elle a une forte conscience de sa place dans le monde.

« Il lui arrivait déjà, quelquefois, de réfléchir à son sort et elle aimait se comparer à une fourmi sur la colline, une algue au fond de l’océan. En vie parmi des millions et des millions de semblables, et cependant possédant sa place dans le monde, son rôle, son utilité. Fétu de paille, mais au cœur du toit de chaume.
Au sol, une flaque laissée par la dernière averse formait une petite mare dérisoire et pourtant la totalité du ciel s’y reflétait. De même, Tōshijima, où elle vivait — qui sur la carte du Japon est figurée par un point à peine repérable, sans indication de nom, et qu’on distinguait difficilement de la ligne de côte, au sud-est du Honshū —, cette île qui se résumait à trois gros bourgs, dont Toshi-chō, le plus important et le port de pêche le plus animé, remplissait tout son univers. »

Même si la guerre n’est pas encore officiellement là, le bruit des bottes en Mandchourie est déjà fort. Son père écoute la radio et lit le journal, mais ce n’est pas une activité pour les femmes ! Yumi commence donc son apprentissage d’ama à quinze ans, avec Kazue, la doyenne la plus chevronnée.

Les jours s’écoulent paisiblement entre la mer et la maison. Une marieuse vient présenter des prétendants à Yumi (enfin surtout à sa mère), mais la jeune fille de seize ans ne se sent pas du tout concernée. Sa vie, c’est la plongée, les amies, les marches dans l’île.

Le plaisir que lui procure la plongée est magnifiquement décrit au fil des pages par la plume lumineuse et poétique de l’auteur :

« Désormais, Yumi plongerait toute sa vie, l’esprit en joie, bousculée par les courants, mêlée au voluptueux ballant des lourdes lianes reliées aux rochers des fonds, balancée au rythme des anémones et des poissons noirs, gris, bleus, rayés de jaune, qui, bouche bée, la regardaient approcher, sans s’effaroucher, de leurs grands yeux ahuris.
En compagnie de ce qui vit sous la mer, elle s’adonnait chaque jour à reprendre les pas familiers comme elle aurait fait avec des partenaires retrouvés sur la piste de danse. Il lui suffisait de trois fois rien, d’un rai de lumière irisée entre deux eaux, pour avoir la sensation de danser dans l’arc-en-ciel. »

Alors que la guerre se rapproche, elle rencontre Ryo, un instituteur … qui devra bien vite, comme tous les hommes de l’île, partir pour la guerre.

Les femmes feront tourner les usines et les bateaux de pêche, les ama continueront à plonger, malgré le bruit des bombardiers américains qui se font plus proches, malgré les restrictions alimentaires (même si elles ont la chance de pouvoir profiter un peu des ressources de la mer).

Certains hommes rentreront après la guerre, d’autres pas. Certains seront traumatisés par les horreurs qu’ils auront vues et en garderont un souvenir douloureux pendant des décennies, marqués dans leur corps et dans leur esprit.

Yumi se mariera avec un des deux prétendants de la marieuse, elle continuera son activité d’ama et deviendra leur représentante, avec son caractère bien trempé et ses prises de parole de femme déterminée. 

Tout ne sera pas rose pour Yumi : les ressources qui s’épuisent avec l’industrialisation et la pêche intensive, une vie de famille qui ne sera pas celle qu’elle avait imaginée … mais finalement beaucoup de lumière malgré les heures sombres, un plaisir sans cesse renouvelé dans la mer qu’elle chérit.

Ce livre réunit tous les ingrédients pour un moment de lecture magique : une héroïne attachante, une chronique familiale et historique sur plusieurs décennies, de l’amour … et la beauté des fonds marins de Toshijima qui vous envoûte à chaque page.

Un roman qui vibre au fil des saisons. Des jours brûlants de l’été aux jours plus froids de la fin de l’automne, lorsque les ama conversent autour d’un feu. Des jours de typhon où tout le monde s’enferme aux nuits étoilés où petits et grands sortent contempler le ciel.

Car la sédentarité, l’insularité ne sont pas un poids mais une chance pour Yumi :

« La sédentarité ne lui pesait pas. Elle n’aspirait pas à de nouveaux rivages. Il lui restait ici même tant de lieux à explorer. Quand aurait-elle prospecté la totalité des criques, plongé au pied de toutes les falaises ?
Les fonds sous-marins étaient à peu près identiques à l’entour de l’île, mais chaque lieu, chaque jour, offrait un aspect changeant. La lumière à tout moment construisait des palais nouveaux sous la mer. »

Toshijima, photo de Cédric MorganCette petite île est son royaume. Et si vous plongez avec elle au milieu des algues et des ormeaux, vous en sortirez émerveillé !

« Le soleil diamantait les roches de pointes de feu et réveillait dans les sables les paillettes du mica, et elle voyait scintiller sur son passage toutes ces étincelles qui incendiaient le fond de l’océan.
La mer lui ouvrait son clair-obscur de temple aux sculptures changeantes et tour à tour, d’une seconde à l’autre, elle quittait ou retrouvait le demi-jour des eaux de surface et la pénombre de forêt des profondeurs.
Se glisser furtive entre les rocs, frôler les algues enveloppantes, scruter le sol ici opaque, plus loin miroitant, se laisser porter par les poussées du courant, leur résister, planer entre deux eaux tel l’oiseau de proie qui de très haut repère le campagnol, caché dans les herbes, chaque journée suscitait mille bonheurs. »

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Un livre à glisser dans sa valise pour aller à la mer cet été !

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