Freeters, les exclus du « rêve » japonais

Le marché du travail au Japon est divisé en deux grandes catégories. D’une part les salariés réguliers très protégés et d’autre part les salariés non réguliers (freeters, intérimaires). Freeter (フリ ー タ ー , furītā ) est une expression japonaise qui renvoie à ces employés précaires qui cumulent les jobs à temps partiel ou enchaînent les emplois courts. Ces travailleurs « libres » se contentent d’un salaire horaire au lieu d’un salaire mensuel et n’ont aucun avantage (pas de prime, ni congé payé, assurance chômage, cotisation retraite ou indemnités de licenciement).

Journal du Japon s’est penché sur cette population précaire et leur place dans la société japonaise…

Freeter

Freeter – Photo de MikeVon (Unsplash)

 

De liberté à précarité

Le terme « freeter » est apparu à la fin des années 80, durant la bulle économique. On le trouve pour la première fois en 1987 dans From A, un magazine consacré à l’emploi à temps partiel, édité par Michishita Hiroshi. Il viendrait du mot anglais free (« libre ») et de l’allemand Arbeiter (« travailleur ») d’où est aussi originaire le mot arubaito (petit job d’étudiant à temps partiel). Même s’il y a des seniors parmi les freeters, leur âge moyen se situe entre 15 et 34 ans. Une enquête récente a montré que 34,4% de la population japonaise totale ont un emploi à temps partiel, et que parmi les 15-34 ans, 6,4% sont des freeters. Ils sont actuellement plus de 10 millions sur l’archipel.

Photo de cerqueira (Unsplash)

Dans les années 1980, cette appellation était vue sous un jour positif, signifiant la liberté d’explorer d’autres options alternatives d’emploi lorsque l’économie au Japon était prospère avec de nombreuses opportunités. Cependant, depuis ces dernières décennies, le statut est passé à une connotation négative et les freeters sont aujourd’hui très mal considérés. D’ailleurs, la majorité d’entre eux voudraient avoir un emploi régulier et cette volonté est en constante augmentation. Mais c’est un cercle vicieux : il est très compliqué de trouver un emploi stable quand on a été freeter car les employeurs ont une très mauvaise opinion de ces « marginaux », qui ne savent pas saisir leur chance ou garder un emploi. Les seniors les considèrent comme des paresseux qui veulent s’amuser plutôt que travailler et qui ont perdu tout sens des valeurs, qui ne respectent pas les traditions ni ne vénèrent les ancêtres. Pourtant, à l’instar des pays développés, ces emplois précaires sont en constante augmentation sur l’archipel. De plus, au Japon il y a un effet de monopolisation des places par les travailleurs les plus âgés au détriment des jeunes car il est très difficile de licencier un employé régulier. En cas de crise, la seule variable d’ajustement est donc de réduire les recrutements.

Le profil des freeters

Les secteurs qui recrutent des freeters sont essentiellement les industries de service : konbinis (ouverts 24h/24), supermarchés, fast-foods, réceptionnistes, stands ambulants, gardiennage, livreurs… Dans le documentaire Tokyo freeters, Marc Petitjean indique que le salaire est de 200 000円 (1535€) par mois (pour 10h/jour) pour un freeter. Quand il ne travaille que 3 ou 4 jours par semaine, le salaire mensuel n’est que de 100 000 円 (768 €). Et quand il ne travaille pas, il doit vivre avec 200€ par mois. Les offres d’emploi se trouvent via internet, les journaux gratuits, des flyers ou des petites annonces dans les magasins. Les « avantages » d’être un freeter sont vite énumérés : pas besoin de qualification ni de diplôme, un recrutement toute l’année, des horaires flexibles, un temps de transports court (le candidat postule en général dans les commerces de son quartier).

Les secteurs qui recrutent des freeters sont essentiellement les industries de service. Photo de StockSnap (Pixabay)

Sans surprise, les femmes sont majoritaires (surtout dans la tranche d’âge 35-65 ans) car, dans cette société où la division des tâches est encore très ancrée, avoir une situation professionnelle stable et une vie de famille reste pour elles un rêve rarement accessible. Quant aux hommes qui occupent ces emplois précaires, ce sont souvent d’anciens étudiants qui n’ont pas réussi à être embauchés à la sortie de l’université ou de jeunes salariés réguliers qui ont démissionné à cause des conditions de travail trop difficiles. Ce phénomène n’est pas si rare car, une fois embauché, le salarié régulier japonais n’a pas pour autant la vie facile. Il doit supporter une charge de travail importante cumulée à des horaires sans fin et des heures supplémentaires pas toujours rémunérées. On rencontre aussi beaucoup de seniors pour qui ce sont des « bridge jobs » (concernant les salariés ayant atteint l’âge légal du départ en retraite de 60 ans mais qui attendent l’âge de perception de leur pension à taux plein à 65 ans). S’ajoutent les artistes (écrivains, photographes, acteurs,…) qui gagnent rarement leur vie et doivent travailler à côté. Sans oublier les parasaito shinguru, célibataires endurcis qui vivent chez leurs parents alors qu’ils ont plus de 25 ans, dans le but de profiter d’une vie insouciante.

A noter que le Japon n’autorisant pas l’immigration économique, les 410 000 étrangers non qualifiés qui travaillent légalement sur le territoire ont pour la plupart un visa de « stagiaires techniques ». Originaires des autres pays d’Asie, ils interviennent dans les secteurs de la construction, le textile, l’agriculture ou la manufacture. Ils s’endettent pour payer l’agence de recrutement local (environ 8000€) et acceptent ensuite des conditions de travail et des salaires médiocres car ils sont en position de faiblesse et doivent rembourser leur dette.

De lourdes répercussions sur les parcours de vie

Photo de Antonio Prado (Unsplash)

Pour les hommes, être freeters rend difficile d’envisager le mariage car ils ne sont pas de « bons partis ». Incapables de subvenir aux besoins d’une famille, beaucoup de jeunes adultes vivent chez leurs parents bien au-delà de leur trentième année. Ils sont alors pris dans un cercle vicieux puisque c’est un frein à leur vie sociale. De plus, comme l’habitat japonais est le plus souvent étroit, deux familles ne peuvent y coexister. Si un freeter homme envisage se marier, il devra alors trouver un nouveau domicile mais son dossier ne sera jamais prioritaire pour louer un logement décent.

Dans le cas des femmes freeters, la situation est moins problématique car elles sont censées prendre soin des enfants et de leur foyer une fois mariée. Il est donc attendu qu’elles cessent de travailler pour devenir femmes au foyer et pour un tiers d’entre elles c’est même leur souhait de vie. La situation évoluant petit à petit, il arrive cependant que certaines femmes deviennent soutien de famille notamment lorsqu’elles se sont mariées jeunes. Dans ce cas, elles doivent s’occuper des enfants tout en travaillant car il est encore bien ancré dans les mœurs que cette mission leur incombe. En effet, 61% des Japonais de 15 à 39 ans pensent toujours que les tâches domestiques et l’éducation des enfants reviennent aux femmes.

L’influence du milieu social

Plus encore qu’en France, il est indéniable que le milieu social a une influence sur l’avenir professionnel des Japonais. Dans ce pays où le parcours scolaire est le principal facteur déterminant dans la position sociale des individus, il est clair que celui qui fréquente le bon lycée puis la bonne université aura peu de chance de ne pas obtenir un emploi stable et régulier. La majorité des jeunes japonais suivent ainsi une « double scolarité ». D’une part, dans les écoles publiques ou privées agréées par le ministère de l’Education où sont dispensés les programmes officiels et, d’autre part, dans les juku, ces « écoles d’après l’école », où ils vont chercher une formation supplémentaire et des cours de soutiens en vue d’intégrer les meilleures universités. Les étudiants qui ont échoué mais veulent à tout prix intégrer l’université de leur choix consacrent une année supplémentaire à la préparation de l’examen. On les appelle les « rônin », comme autrefois les samouraïs sans seigneur.

Photo de Toyamakanna (Unsplash)

Chaque 1er décembre, les entreprises dévoilent leurs offres d’emploi pour la prochaine session de Shu Katsu (parcours de recherche d’emploi des futurs jeunes diplômés). Cette recherche est chronophage et coûteuse. Il faut compter environ 150 000 円 (1150 €) pour les livres, les photos, les costumes. Sans compter les transports et les différents tests payants à passer. Les embauches se font de manière massive et tous les salariés intègrent leur poste le 1er avril. Si un étudiant loupe la date fatidique ou n’est pas retenu lors de cette cession, il doit bien souvent se rabattre sur un job de freeter. Cette expérience qui serait valorisée aux Etats-Unis devient une tache indélébile sur un CV au Japon et réduit les chances d’obtenir un emploi stable par la suite.

Les mouvements pro-freeters

Ces travailleurs précaires auraient bien des raisons de se révolter contre leur conditions de travail et le manque de considération qui va avec. Et leur situation ne va pas en s’arrangeant. Comme il y a pénurie de travail, les entreprises en profitent pour les exploiter toujours davantage. Nombre d’entre eux ont d’ailleurs été engagés pour nettoyer la centrale de Fukushima après la catastrophe nucléaire. Pour les attirer, les petites annonces de « nettoyeur » étaient souvent très vagues, n’indiquant que le lieu de travail, les horaires et les salaires… sans donner la moindre information sur les risques et les dangers encourus. Plus récemment, la crise sanitaire ne les a évidemment pas épargné. Ils étaient les premiers à subir les contraintes liées à l’« état d’urgence » qui a impacté la fréquentation des restaurants, des bars et des secteurs du divertissement et du tourisme.

La crise sanitaire a impacté la fréquentation des restaurants et des bars, ainsi que le secteur du tourisme. Photo de redd (Unsplash)

Pourtant, les freeters restent plutôt passifs et n’ont pas l’âme révolutionnaire car, au Japon, la croyance selon laquelle «  chacun est responsable de son sort  » a la vie dure. Sans compter que, depuis les années 1980, les mouvements sociaux se sont affaiblis. L’opinion publique a été profondément choquée par la violence de certains groupes d’extrême-gauche qui ont eu recours au terrorisme comme l’Armée rouge japonaise. Depuis ces événements, les syndicats et mouvements contestataires qui ont émergé ne sont guère suivis.

Karin Amamiya

Karin Amamiya

Karin Amamiya, une activiste très médiatisée, est considérée depuis les années 2000 comme le principal porte-voix des paumés et des déclassés. Agée de 32 ans, cette ancienne chanteuse dans un groupe punk d’extrême droite, flirte entre convictions et opportunisme. Auteur prolixe de plusieurs ouvrages sur le phénomène des freeters et la précarisation des jeunes, elle gagne aussi sa vie en donnant des conférences. Elle y dénonce notamment le nombre de suicides parmi les freeters dû au rejet de la société et affirme que l’origine du problème prend racine à l’école, où la compétition oppose les élèves et leur apprend à éliminer les autres pour s’en sortir, éloignant tout espoir d’une société plus juste et égalitaire.

Parallèlement, l’exclusion de la société de consommation a conduit les freeters à explorer des modes de vie alternatifs. Certes, l’argent manque, mais ils ont du temps disponible, contrairement aux salarymen. C’est ainsi que sont apparus les NEET, qui signifie Not in Education, Employment or Training (« ni étudiant, ni employé, ni stagiaire »). Classification sociale d’une certaine catégorie de personne inactive, NEET est aussi devenu le nom d’un mouvement politique alternatif qui milite contre la consommation et pour la décroissance.

 

Pour permettre aux Freeters de vivre dignement, plusieurs pistes sont à l’étude mais les mesures prises par le gouvernement ces dernières années restent insuffisantes. Il faudrait en premier lieu augmenter le salaire minimum horaire, qui oscille selon les régions japonaises autour de 900 yens (un peu moins de 7 euros), contre 10.25 euros en France. Il s’agirait aussi de corriger l’écart entre l’emploi non-régulier et l’emploi régulier en allouant davantage de droits et de protections aux travailleurs précaires. Dans un pays où la démographie est un problème majeur, il devient urgent que le gouvernement réagisse – que les mentalités évoluent, aussi – pour donner à chaque citoyen l’opportunité de fonder une famille, d’éduquer ses enfants et de participer activement à la société de demain.

 

Complément d’infos : Les freeters dans la culture

Pour les plus curieux d’entre-vous, quelques œuvres, dont une bonne partie chroniquées dans nos colonnes, qui traitent du sujet :

  • Film : 100円 Love de Masaharu TAKE (2014). Ichiko, âgée de 32 ans, est une parasaito shinguru. Après une violente dispute avec sa sœur, elle quitte le domicile familial et doit prendre un petit boulot de nuit dans un « 100 Yen shop » pour subvenir à ses besoins.
  • Série : Freeter, Ie wo kau (フリーター、家を買う). À 25 ans, Seiji Take est sans travail fixe, sans argent, sans rêve, sans avenir. Vivant chez ses parents, il passe d’un travail à mi-temps à un autre et ne fait jamais long feu dans les jobs qu’il décroche.
  • Roman : Konbini de Sayaka MURATA. Depuis l’enfance, Keiko Furukura a toujours été en décalage par rapport à ses camarades. A trente-six ans, elle occupe un emploi de vendeuse dans un konbini.
  • Manga : Sing Yesterday for Me. Rikuo Uozumi est un jeune freeter employé dans un konbini […]
  • Documentaire : Tokyo Freeters de Marc Petitjean (Arte – 2010)

Affiches de : 100円 Love / Freeter, Ie wo kau / Konbini / Sing Yesterday for Me / Tokyo Freeters

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