On ne vit que deux fois : l’agent 007 au Japon !

James Bond, paradoxalement l’espion le plus connu du monde, a parcouru au fil du temps de nombreuses destinations de rêves, dont le Japon à la fin des années 60. Après les Jeux Olympiques de Tokyo en 1964, le pays du Soleil Levant fait figure d’autorité en matière d’économie et de technologie, et fait fantasmer l’Occident par sa modernité. Ainsi, dans une histoire mêlant conquête spatiale et ninjas, l’agent 007 se retrouve propulsé à l’autre bout du monde pour sa nouvelle mission, dans On ne vit que deux fois, qui jusqu’alors était le film le plus cher et le plus spectaculaire de la saga, mais pas pour autant le meilleur… A l’occasion de la sortie du dernier opus en date, Mourir peut attendre, Journal du Japon revient sur l’excursion japonaise du James Bond incarné par Sean Connery. Attention spoilers !

© Metro-Goldwyn-Mayer

Des vaisseaux, des volcans et des ninjas

« On ne vit que deux fois :
La première quand on naît,
La deuxième quand on est face à la mort. »

Le titre du film provient de ce haïku écrit par Ian Fleming en ouverture de son roman, comme un hommage au style du poète Matsuo BASHO. Le ton est donné, le cadre annoncé. On ne vit que deux fois sort en 1967, lorsque les deux superpuissances mondiales (les États-Unis et l’URSS) font la course à la conquête spatiale et tentent d’envoyer le premier homme sur la Lune. Pas étonnant donc que ce nouvel opus consacré à l’agent 007 débute avec un vaisseau spatial américain qui est capturé, littéralement avalé par un autre vaisseau mystérieux qui s’écrase ensuite dans la mer du Japon. Les Américains pensent qu’il s’agit manifestement de l’Union soviétique (Guerre Froide oblige) mais la Grande-Bretagne pense différemment. Le MI6 simule la mort de Bond et l’envoie enquêter au Japon.

Là-bas, il fait la connaissance du chef des services secrets japonais Tiger Tanaka (Tetsurō TAMBA) et Aki (Akiko WAKABAYASHI), un agent secret. Avec leur aide, il s’infiltre chez Osato Chemicals et vole des documents confidentiels. Bond commence à soupçonner le SPECTRE d’être à l’origine de ce détournement spatial après s’être introduit dans le bureau de M. Osato. Par la suite, Bond découvre la base du SPECTRE à l’intérieur d’un volcan sur une île japonaise isolée, et met au point une stratégie avec Tiger : il doit infiltrer l’île en se faisant passer pour un mari nippon fidèle et en utilisant les arts martiaux du ninja moderne ! 

Certes, le scénario n’est pas le point fort du film. Pourtant, les producteurs partent avec les meilleures intentions en embauchant le romancier Roald Dahl pour l’écriture du script, célèbre pour des livres comme Charlie et la chocolaterie (1964) et Le Bon Gros Géant (1982). C’est alors le début d’ambitions extravagantes pour faire d’On ne vit que deux fois le plus grand film James Bond de l’époque.

© Metro-Goldwyn-Mayer

Des ambitions folles pour ce nouvel épisode

L’équipe du film commence à faire des repérages en hélicoptère au Japon pour trouver la plupart des points de repère mémorables figurant dans le roman de Ian Fleming, en particulier un jardin toxique et mortel situé dans un château près de la mer.

Après trois semaines de repérages compliqués, le producteur Albert Broccoli est séduit par l’idée que le cratère d’un volcan puisse être la couverture parfaite pour le repaire secret d’un méchant de Bond. L’idée est transmise à Roald Dahl, qui s’exécute, lui qui développait alors un autre scénario pour United Artists mais n’était pas encore un véritable scénariste. L’auteur accepte la proposition pour l’argent et ne s’en cache pas, tandis que le réalisateur Lewis Gilbert approuve ce choix : « Nous avions besoin de son talent de conteur pour renforcer l’intrigue de Fleming et de son humour noir pour la compléter ». Dahl admet qu’il ne sait pas ce qu’il fait, mais il a des délais à respecter. Il s’inspire donc de James Bond 007 contre Dr. No (1962) pour la structure de l’histoire, de certains titres de l’actualité (sorties dans l’espace, disparition d’équipements aériens américains, menace perpétuelle d’une Troisième Guerre mondiale) et remet une version finale qui était selon lui « le plus gros paquet de conneries sur lequel j’ai jamais mis la main ». Malgré cela, les producteurs Albert Broccoli et Harry Saltzman adorent.

Pour la musique, ils ont en tête l’un des plus grands noms du show business : Frank Sinatra. Ce dernier ne souhaite pas honorer la demande de son ami Albert Broccoli, mais propose que sa fille Nancy interprète le thème principal de ce nouveau James Bond. Alors que la franchise est au sommet de sa popularité, interpréter la chanson titre est une tâche intimidante pour la jeune femme de 26 ans, qui est prise de panique dès le début des enregistrements. Cette expérience, bien que traumatisante, permet néanmoins la création d’un des plus beaux thèmes de la saga James Bond. La version que l’on entend dans le film est en fait un savant mélange d’environ 25 prises différentes, mixées de manière homogène. Le résultat permet de sublimer le générique de Maurice Binder, où se succèdent des geishas devant des animations d’ombrelles et de volcans en éruption.

On ne vit que deux fois est connu pour être le film où les fissures de la série James Bond commencent à apparaître, et annoncent certains des problèmes qui menaceront de faire dérailler la franchise à l’aube des années 70. Le film se veut spectaculaire, et enchaîne les séquences d’action mythiques, où les explosions sont plus nombreuses et où le réalisme relatif laisse la place au gigantisme. Le tournage est difficile et coûteux, le budget prend des proportions jamais atteintes. Il s’élève à 9,5 millions de dollars, dont 1 million sert à construire le décor du repère de Blofeld (soit autant que le budget total réservé pour les décors de James Bond 007 contre Dr. No).

Malgré une légère déception au box-office français, le film est une réussite au niveau mondial, et en particulier au Japon où Sean Connery est adulé. Il est harcelé par les journalistes japonais et obligé de s’enfermer dans sa chambre d’hôtel pour fuir le battage médiatique et les fans. Lors des tournages en extérieur, l’équipe dissimule fréquemment les caméras afin d’éviter tout débordement, et donc retard sur le planning. Cela n’arrange en rien l’état d’esprit de Sean Connery, qui, arrivé en fin de contrat avec cet épisode, fait sentir qu’il a besoin de mettre un terme à son interprétation de l’agent 007.

Une succession de stéréotypes

Malgré sa réussite financière, le film pèche dans sa manière de représenter le Japon et les Japonais, et enchaîne les clichés culturels et sociétaux. En 1967, la série des James Bond n’a pas un bilan exemplaire en matière de sensibilité culturelle (et ça n’a pas vraiment été mieux par la suite). Néanmoins, il est bon de rappeler que les stéréotypes ont été le fonds de commerce de la franchise Bond et du cinéma en général pendant des décennies : c’est donc important de laisser une certaine marge de manœuvre aux films qui ne font que refléter les attitudes et les défauts de leur époque. On ne vit que deux fois en est la preuve, et cela dès la première phrase prononcée par Bond, qui est littéralement « Pourquoi les chinoises ont-elles une saveur à part ? ». 

Ainsi, quand Bond arrive au Japon, il s’associe aux services secrets japonais, qui ont manifestement été conçus sur la base de ce que les producteurs pensaient qu’une telle organisation pourrait être, donc assez éloignée de la réalité. Tiger Tanaka laisse entendre à Bond qu’au Japon, tous les hommes sont baignés par deux ou trois femmes en bikini, parce qu’au « Japon, les hommes viennent en premier, les femmes en second », et que « vos Anglaises ne rendraient jamais ce simple service ». Outre les domestiques entièrement féminines qui baignent Bond et le chef de l’agence japonaise, il y a également une école de ninjas ! Dans les années 60, un film qui se déroule au Japon ne craignait pas de mettre en scène une organisation gouvernementale construite autour du concept de la formation des ninjas. Bond s’entraîne donc avec eux au karaté ainsi qu’au combat à l’épée et à la lance, pour devenir lui-même un ninja.

Ensuite, pour que l’espion puisse entrer clandestinement dans un village proche du repaire du méchant, il est déguisé en Japonais. Tanaka décide que le meilleur accoutrement pour dissimuler l’identité de Bond est celui d’un pêcheur japonais. Il lui répète : « Tu deviens Japonais, tu t’entraînes pour devenir ninja, tu te maries avec une fille du coin », comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Surtout que Sean Connery mesure 1 mètre 88 et dépasse tous les Japonais autour de lui : il n’est déjà donc pas très crédible. De plus, pour que l’astuce fonctionne, Bond se fait faire un relooking japonais avec des prothèses pour une extension de sourcils, une perruque et un kimono. S’ensuit alors le maquillage le plus décevant et le moins convaincant possible !

Combiné au fait que Connery massacre la langue japonaise avec son épais accent écossais, le tout donne quelque chose d’assez comique et absurde, car James Bond ne ressemble aucunement à un Japonais, mais plutôt à Burt Reynolds incarnant le commandant Spock ! Maintenant que Bond est un ninja et un Japonais, il peut enfin se faufiler dans le lieu secret du SPECTRE, avec Tanaka et 100 autres ninjas, pour une séquence d’action propre aux films consacrés au célèbre agent 007.

© Metro-Goldwyn-Mayer

Malgré tout, la représentation du Japon présente quelques aspects positifs. Une partie de l’attrait des films de Bond est le voyage, le tourisme, que nous vivons par procuration à travers lui lorsqu’il visite les plus beaux endroits du monde. Ici, la majeure partie du film se déroule au Japon, là où les acteurs et l’équipe technique tournent les scènes en extérieur. Les lieux sont variés et nombreux, et l’équipe doit notamment se déplacer à Tokyo, Kobe, aux monts Nachi et Aso, ainsi que dans le village côtier d’Akime sur l’île de Kyushu située au sud du Japon. Aussi, le somptueux château de Himeji sert de centre d’entraînement des ninjas de Tanaka. Les différents endroits présentés montrent un Japon certes stéréotypé, mais néanmoins magnifique. Tokyo par exemple est magnifiée par l’utilisation du Cinémascope et montrée comme un symbole de modernité, avec ses néons et sa population dense et survoltée. Les montagnes japonaises sont grandioses, tout comme le village dans lequel Bond se refugie. Rappelons qu’en 1967, il était difficile de voir des films japonais ou dont l’action se déroulait au Japon sans que le pays soit dévasté par un kaijū, et il était encore plus difficile d’y voyager réellement. C’était sans doute la première fois que de nombreux spectateurs voyaient des arts martiaux en pratique, ou entendaient parler de sumo ou de ninjas. 

© Metro-Goldwyn-Mayer

Quant aux personnages, on retient le très charismatique Tiger Tanaka incarné par l’excellent Tetsurō TAMBA, qui est l’égal japonais de l’agent 007. Elégant, sympathique, enthousiaste, il permet à l’agent britannique de mieux comprendre le Japon et ses coutumes, même si Bond possède déjà « un doctorat en langues orientales et une bonne connaissance des alcools locaux », parmi ses nombreux talents. Cela dit, les personnages féminins, quant à eux, sont réellement sous-exploités, pour ne pas dire exploités…

James Bond girl japonaise

La première moitié d’On ne vit que deux fois est très rythmée, avec plusieurs séquences d’action habilement exécutées et le développement d’une relation chaleureuse entre Bond et Aki. Cependant, au cours de la seconde moitié, lorsque l’intrigue dépasse les limites du grotesque, le film commence à se fragmenter. Plusieurs éléments importants, dont la culture générale de Bond, les courses poursuites (une voiture pleine de méchants est larguée par un aimant au milieu de la baie de Tokyo), les cascades, les gadgets, les évasions, les vaisseaux spatiaux, et les conquêtes, sont tout bonnement exagérés.

Le nombre de rapports sexuels (évidemment implicites) qu’a Bond tout au long du film dépasse l’entendement. Le moindre personnage féminin cède à son charisme ravageur et lui tombe dans les bras. Concernant ce sujet, les producteurs imposent certaines contraintes à Roald Dahl lors de l’écriture du scénario. Son histoire doit inclure trois femmes, ni plus, ni moins. La première est une alliée dévouée qui meurt à mi-chemin, la deuxième une femme fatale qui ne peut résister au charme sexuel de Bond et qui meurt également en cours de film, et enfin la véritable James Bond girl qui termine dans les bras de 007 à la fin du film et qui ne doit en aucun cas mourir ou avoir des relations sexuelles avec lui avant la scène finale. Le cahier des charges est respecté, les conquêtes de Bond sont stupides et dangereuses pour lui et sa mission. Toutes sont des femmes-objets, en particulier les Japonaises qui ne servent qu’à véhiculer l’image fantasmée de la geisha et de la femme socialement inférieure à l’homme.

Le mariage de Bond avec la plongeuse locale Kissy Suzuki n’apporte guère à l’intrigue, sinon une scène érotique de plus et la possibilité de faire du tourisme culturel, en faisant défiler Sean Connery dans un vrai petit village japonais et participer à une cérémonie de mariage. D’autant plus que le personnage sans profondeur de Kissy Suzuki s’engouffre dans un vide abyssal suite à l’interprétation assez catastrophique de Mie HAMA. En effet, l’actrice qui devait initialement incarner Aki, ne sait ni jouer en anglais, ni bouger dans les scènes d’action. C’est en réalité Akiko WAKABAYASHI qui a accepté d’échanger son rôle et de laisser à HAMA le rôle de Kissy. Évidemment, on comprend pourquoi ce personnage, dans ces circonstances, n’a que peu de profondeur et d’intérêt. 

© Metro-Goldwyn-Mayer

Un épisode spectaculaire, mais trop souvent décevant

On ne vit que deux fois est donc un épisode en demi-teinte. Le film regorge de moments absurdes, parfois irrespectueux (les scènes japonaises), parfois drôles (les piranhas), parfois réussis également (les scènes d’action). Certaines séquences laissent entrevoir la grandeur spectaculaire qui a sûrement émerveillé le public de 1967, et qui nous surprend encore aujourd’hui. A ce titre, la contribution la plus importante du film à la saga James Bond est finalement son antagoniste, Blofeld, incarné par Donald Pleasance. Son interprétation et son apparence ont permis de créer un protagoniste qui a eu un fort impact culturel, avec cette image du grand méchant assis dans son fauteuil et caressant son chat. 

Pourtant, on ne retient du film qu’une sorte de farce géante, de divertissement léger qui sous-exploite un potentiel attirant, mais qui n’arrive jamais à atteindre la grandeur des épisodes qui l’ont précédé, en particulier Goldfinger (1964). 007 est allé au Japon, il n’y retournera pas de sitôt.

Sayonara Bond-san !

© Metro-Goldwyn-Mayer

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous aimerez aussi...