Le Japon, du 19e au 20e siècle : de la restauration Meiji à la Première Guerre mondiale

En cette période de trouble géopolitique majeure, Journal du Japon continue de vous éclairer sur l’histoire du Japon à l’échelle de son continent, l’Asie, et dans son rapport au monde depuis la restauration de Meiji. Ce weekend, nous vous proposons donc deux articles pour comprendre comment le Japon a su passer en un temps record de nation isolée du reste du monde, de son propre chef, à puissance économique et militaire au cœur d’une guerre qui a fait trembler le monde, la Première Guerre mondiale…

Figure 1 - La conférence de Paris - 1919

Figure 1 – La conférence de Paris – 1919

La transformation du Japon et son entrée dans le 20e siècle

Comment le Japon au régime féodal et archaïque à la fin des années 1860 a pu atteindre un tel destin en 50 ans ? Comment cette nouvelle puissance a-t-elle pu contraindre la Vieille Europe ?

Dès 1868, les questions extrême-orientales, et japonaises en particulier, deviennent importantes sur la scène internationale. La restauration de Meiji donne naissance à des ambitions territoriales motivées par la surpopulation sur un territoire égal à 4/5 de la France métropolitaine mais couvert principalement de montagnes inhospitalières. En effet, la population japonaise de 30 millions d’habitants en 1860 passe à 45 millions en 1900 sans que la production de denrées se suive cette même croissance. La densité moyenne de la population est comparable à ce qui existe en Angleterre (autour de 180 habitants au km²), mais avec les montagnes, la densité dans les terres arables passe à 950 habitants au km² : la plus forte au monde !

Le manque de matières premières caractérise l’industrie japonaise et quasiment tout est importé. Le principal fournisseur de minerai de fer en Extrême-Orient est la Mandchourie, ce qui explique que le Japon a des velléités de contrôle de la Chine et notamment de ses ressources. Le but des gouvernements successifs sera de réduire, au mieux, les incertitudes de l’avenir liées à leur dépendance vis-à-vis des ressources. Comme le dira l’historien japonologue Michel Vié, pour le Japon, « survie et expansion sont liées ». Les accords restent fragiles, l’expansion géographique jusqu’en 1945 demeurera.

En 1904, Le Japon déclare la guerre à la Russie pour des raisons territoriales. La victoire de 1905 est considérée comme une revanche sur les traités inégaux signés au 19e siècle. Elle est vécue aussi comme une garantie de sécurité : les « Jaunes » peuvent vaincre les « Blancs ». Au début du 20e siècle, après la Grande Guerre, l’Empire nippon passe d’un État que beaucoup auraient voulu coloniser à une puissance coloniale, membre du Conseil de la Conférence de la Paix de 1919, au même titre que l’Angleterre, l’Italie, la France, et les États-Unis. Les Japonais vont ainsi porter atteinte au « monopole de la supériorité » portée jusque-là par les Occidentaux, en les neutralisant avec des traités. Les seuls adversaires potentiels, après 1918, sont les États-Unis. Depuis 1914, la Russie est absente de la scène internationale, elle n’y reviendra qu’à la fin des années 1930. L’Allemagne est absente en Extrême-Orient depuis 1915. La France ne s’intéresse qu’à l’Indochine. 

Le Japon fait appel à des conseillers militaires européens pour former son armée. C’est grâce à une marine moderne et une armée de terre solide qu’entre 1894 et 1905, l’Empereur étendra son territoire sur le continent, non sans s’attirer, des pressions du monde occidental, jusque-là, hégémonique. La crainte de voir les différents empires européens en Extrême-Orient mis à mal par l’expansion japonaise, incite la diplomatie occidentale à signer des accords avec Tokyo à l’aube du 20e siècle. Ces mêmes États s’accorderont contre l’Allemagne. Ces différents traités auront comme conséquence la mondialisation d’un conflit qui n’était, à l’origine qu’européen.

Pour comprendre tout cela, revenons sur cette période de transition, de la restauration de Meiji aux différents avancées industrielles du Japon, puis la prise du pouvoir sur l’Asie qui suscitera la crainte des Européens pour leurs possessions dans cette partie du monde…

 

La modernisation du Japon

Avant 1854, l’archipel nippon est quasiment fermé au monde extérieur : la période du sakoku durera de 1650 jusqu’à l’arrivée du Commodore Perry et ses 7 navires, les Kurofune, en 1850. Les diplomates américains forcent ainsi les autorités japonaises à signer des accords. Ce sera le début d’un ensemble de traités signés de force avec les Occidentaux, les traités inégaux. 

Pour répondre à cette attaque étrangère, le Shôgun fait appel à des conseillers militaires français : ce sera la Première Mission Française au Japon. Les autorités japonaises ont demandé une aide aux Anglais qui sont largement présents dans les mers de l’Océan Indien et du Pacifique et aux Français car, tout comme les livres de médecine hollandais, les écrits relatant l’épopée de Napoléon 1er sont connus près de la ville de Nagasaki. Or, seuls les Français de Napoléon III répondent aux appels.

Cette première mission française est dirigée par le capitaine Jules Chanoine (1835 – 1915). Le futur général Chanoine sera accompagné d’un certain nombre d’officiers qui enseigneront les rudiments de l’infanterie et de l’artillerie. Pour moderniser cette nouvelle armée de conscrits, on équipera les soldats d’uniforme, d’armes qui viendront pour la plupart des ateliers d’armement français. Certains élèves japonais développeront leurs compétences dans les meilleures écoles françaises comme l’école de Saint-Cyr.

Figure 2 - des uniformes à l'occidentale

Figure 2 – des uniformes à l’occidentale

Le Shôgun ne fait pas uniquement appel aux spécialistes de l’armée de terre, il contacte un ingénieur français chargé de la construction de canonnières en Chine pour créer un arsenal du côté de Tokyo. Non seulement un chantier de construction navale voit le jour à Yokosuka mais bientôt une école d’ingénieurs et de contremaîtres sont édifiées. Le Japon débloque deux millions de francs pour ces installations. Une forge d’armement et une corderie de 265 mètres voient rapidement le jour. 

Mais les élites japonaises considèrent que le Shôgun a fragilisé la situation internationale de l’archipel, le laissant sous la domination des Occidentaux avec les traités inégaux. Le régime est renversé et l’Empire est rétabli en 1867. Une administration est organisée sur le modèle français, avec la création de préfectures qui remplacent les anciennes provinces et fiefs détenus par les daimyō. Une constitution d’inspiration allemande met en place une monarchie. Le nouvel empereur Matsuhito (1852 – 1912), conseillé par les Anciens, le Genrō, continue l’ouverture à l’industrialisation du pays. Le développement économique de l’ère Meiji met en évidence le manque de ressources naturelles du pays. Et bientôt, les regards de convoitise se dirigent vers le continent.

Figure 3 - Arsenal de Yokosuka

Figure 3 – Arsenal de Yokosuka

 

Les premiers conflits japonais de 1894-1895 et de 1904-1905

Depuis 1870, la Chine et la Japon ont des vues sur la Corée. La convention de Tientsin qui oblige les deux états à demander l’accord de l’autre avant d’envoyer des troupes est bientôt signée. Mais en 1894, des paysans se rebellent contre la corruption des fonctionnaires coréens. Le gouvernement est rapidement débordé et il fait appel aux Chinois. Pékin informe Tokyo de son opération militaire. L’empire japonais envoie rapidement 4 000 soldats et 500 marins. Le palais royal est envahi et le gouvernement est renversé. Les Japonais installent Daewongun (1820 – 1898) qu’ils contrôlent. Ce coup d’état déclenche le premier conflit sino-japonais.

Après trois siècles de paix, le Japon, de 1894 à 1945 ne cessera pas d’être en état de guerre quasi permanent. Dès lors, toute l’économie est basée sur l’industrie militaire. Les militaires japonais profitent des conseils des Français et contrairement aux pronostics occidentaux, la victoire revient aux insulaires. 

Figure 4 - Le partage de la Chine

Figure 4 – Le partage de la Chine

Le traité de Simonoseki qui en découle prévoit l’annexion de Formose, des îles de Pescadores, la presqu’île de Liaodong et de Port-Arthur à l’embouchure du fleuve Yalou en Chine. Ce qui provoque l’intervention de la France, de la Russie et de l’Allemagne : la Triple Intervention. Ces trois pays craignent cette avancée soudaine du Japon en Chine. D’autant plus qu’ils ont tous des intérêts sur le continent chinois et craignent pour les voies maritimes près de Formose. L’alliance occidentale oblige donc la restitution notamment de Port-Arthur au profit de la Russie et la Chine cède à bail de 99 ans le territoire de Kiautschou à l’Allemagne. Les Européens continuent de se distribuer la Chine.

Peu à peu la Russie étend son territoire en Chine notamment au profit du transsibérien. Ce qui finit par exaspérer le Japon qui lui déclare la guerre en 1904. Ce qui manque de se développer en Europe lorsque des navires russes descendent des Baltiques. En effet, en mer du Nord, ils coulent un chalutier anglais croyant reconnaître un navire japonais. Cet accident a failli créer une rupture diplomatique entre la France et l’Angleterre. En effet, les Français approvisionnent les navires du Tsar qui sont en escale dans les ports de l’Hexagone conformément au traité d’amitié franco-russe de 1892.

Tout le monde pense à la défaite japonaise mais ceux-ci ont développé leur armée grâce à des Français comme Émile Bertin. En 1905, le Japon est victorieux mais ruiné. Ce qui n’empêche pas que, pour beaucoup, les colonies européennes en Asie sont en danger. On commence à parler de « péril jaune ».  Cette victoire du Japon provoque un grand bouleversement dans la pensée politique des peuples d’Asie et d’Afrique. Ce conflit met à mal la toute-puissance occidentale. Pour certains, c’est le premier conflit mondial dans la mesure où il provoque un changement dans la perception du monde. Aussi pour éviter un possible conflit avec ce dragon insulaire, l’Angleterre en 1905, la France de Clemenceau et la Russie en 1907 signent des traités d’alliance avec le Japon. Le ciment de ce nouvel accord : un emprunt signé avec les banques françaises pour la reconstruction de l’armée nippone. C’est en 1907 que le Japon entre pour la première fois dans le cercle des Grandes Puissances. 

C’est ainsi que, lorsque le Premier Conflit mondial éclate en 1914, le Japon est du côté de la Triple Entente. L’empereur Taishō déclare la guerre à l’Allemagne le 23 août 1914. La flotte japonaise bloque les approches maritimes du comptoir de Kiautschou que l’Allemagne possède en location depuis la guerre de 1895.  Les batailles navales qui ont lieu permettent aux Japonais d’être victorieux. Au cours du conflit de 14-18, le Japon comptera au total 2 000 pertes surtout en mer. Il profite de ce conflit pour asseoir son pouvoir sur les anciennes possessions allemandes du Pacifique comme les îles Carolines, Samoa, Marshall et Yap. Mais en 1915, son appétit vise surtout la Chine et notamment la province de Shandong.

Figure 5 - Colonisation japonaise

Figure 5 – Colonisation japonaise

Cette présence japonaise lors du conflit mondial explique la mission japonaise à Paris en 1919 que l’ancien Premier Ministre Saionji préside. La personne de Saionji Kinmochi symbolise à lui seul l’amitié franco-japonaise de ce début du 20e siècle… Saionji et Clémenceau, le Japon et la France entre les 19e et 20e siècles : rendez-vous demain pour la seconde partie de notre dossier !

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