Saionji et Clemenceau : naissance de l’amitié franco-japonaise en temps de guerre

Entre le 19e et le 20e siècle, le Japon s’est modernisé, ce qui lui a permis de rivaliser avec les plus grandes puissances. Cette période met aussi en lumière l’attraction mutuelle de deux cultures. D’un côté, le japonisme, une conséquence du développement Meiji, qui s’épanouit en Europe. Et de l’autre, plusieurs personnalités japonaises qui viennent se former en Europe, notamment à Paris, pour rentrer au Japon avec des modèles européens nécessaires à une organisation politique, judiciaire et économique modernes.

De ces différents échanges naîtra l’amitié entre un Japonais, le futur Prince Kinmochi SAIONJI, et un futur homme politique français, Georges Clemenceau. A travers le parcours d’un prince pas comme les autres, découvrez la genèse, en temps de guerre, de la fameuse amitié franco-japonaise…

Kinmochi SAIONJI : un Japonais découvre la France du 19e

Tokudaiji Yoshimaro, son nom de naissance, est né le 23 octobre 1849 dans la famille Tokudaiji. Cette famille fait partie des neuf familles nobles de la cour impériale, les Kuge. Kinmochi grandira dans la capitale impériale : Kyoto. S’il est un ami proche et un compagnon de jeu du prince impérial, le futur Mutsuhito (1852 – 1912), cela ne l’empêche pas de côtoyer ceux que la bonne société aristocratique de Kyoto méprise : les samouraïs du domaine de Satsuma et Chōshū.

En 1867, avec les Saigō de Satsuma, formés au maniement des armes modernes par les Français de la première mission militaire française au Japon, le très jeune Saionji participe, comme chef d’unité de samouraïs, au rétablissement du pouvoir de l’Empereur contre les shôgun et leurs partisans, sous les ordres de Jules Brunet (1838 – 1911) et de Jules Chanoine (1835 – 1915) : « À 19 ans, Saionji, placé à la tête d’une armée, écrasait les Shôgun, rétablissait son souverain dans une autorité féconde et effective et le mettait plus à même de poursuivre les bouleversements qui devraient transformer son pays ». Les Français avaient été appelés par le Shôgun Tokugawa pour moderniser l’armée. Ils entraîneront les Japonais pendant plus d’un an, jusqu’au retour de l’Empereur aux affaires en 1868, après la guerre de Boshin. Dans sa jeunesse, Saionji a fait de nombreuses lectures relatant les expéditions de Japonais vers l’Ouest, comme celles de Fukuzawa Yukiwi (1835 – 1901) qui atteindra San Francisco en 1860 à bord du Kanrin Maru.

À l’avènement de l’ère Meiji, ces lectures motivent le jeune aristocrate à étudier, notamment le français auprès de Léon Dury(1822 – 1901), à l’école de Kunkan à Nagasaki. Léon Dury est considéré comme un des bienfaiteurs du Japon. En effet, il va faire découvrir à l’un de ses élèves un mode de conservation des aliments inconnu au Japon : la méthode de conservation de Nicolas Appert, l’appertisation c’est-à-dire la mise en conserve. Bientôt l’envie de partir en France se fait sentir, ce qui est facilité par la volonté des hommes forts du nouveau régime japonais qui souhaitent s’inspirer des institutions occidentales pour établir un Japon moderne. En décembre 1870, un an avant le début de la mission Iwakura.

La Mission Iwakura : un tour de l’Occident il y a 150 ans

Grâce à l’intervention de ses amis des domaines de Satsuma et Chōshū, maintenant considérés comme les fondateurs de l’État moderne du Japon, Saionji quitte, avec d’autres amis, Yokohama sur le SS Costa Rica pour aller étudier le droit européen à Paris. Son expédition sera, au début tout du moins, financée par le gouvernement. Il en sera de même pour les autres étudiants japonais à l’étranger. Le transport par la Messagerie Maritime, le passage régulier, est, en 1870, pour le moment interrompu : la France est en guerre. Il embarque sur un navire américain, passe par San Francisco, prend le train pour Washington où il est présenté au président Ulysse Grant (1822 – 1885). Il fait de son séjour à la capitale des États-Unis ce commentaire : « C’est totalement différent de ce qui se déroule quand un étranger est présenté à la cour. La simplicité est très plaisante.» Clémenceau, lui, est déjà rentré de Stamford.

Saionji prend un autre bateau pour traverser l’Atlantique jusqu’à Londres et profite d’être à la capitale anglaise pour visiter les musées, le zoo, le Crystal Palace et les grands parcs anglais. Ces 13 jours dans cette capitale lui permettent de constater le décalage de civilisation entre le Japon de la fin du 19e siècle et l’Occident. Le 27 mai 1871, il atteint finalement Paris. Mais la capitale française est en état de siège, avec des barricades dans les rues. Il note au sujet de la Commune de Paris : « Depuis sa défaite dans la guerre franco-allemande l’année passée, le pays est en pleine confusion, des émeutes surviennent et des impudents incitent le peuple à prendre les armes et à se révolter au nom de la République ». Il ajoute plus loin : « les mœurs et la civilisation qui ont progressé plus que de besoin se sont approchés trop près du luxe. […] ». A cette époque, il ira jusqu’à affirmer dans ses courriers, pour le Japon, que si dans son pays « un individu vient revendiquer la République, il faudra lui trancher la tête pour l’exemple ». Au vu de la situation, il se réfugie en Suisse. Mais il y fait trop froid, aussi rejoint-il rapidement Nice, un premier temps, puis Marseille. Ce qui explique l’accent qu’il aura dès qu’il utilisera la langue de Molière pour échanger avec les francophones. Il restera un an dans le sud de la France.

Émile Acollas caricaturé par Henri Demare pour Les Hommes d'aujourd'hui, n°213, 1883.

Émile Acollas caricaturé par Henri Demare pour Les Hommes d’aujourd’hui, n°213, 1883. (Wikimedia Commons)

Lorsque la vie redevient normale à Paris, fin 1871, il s’inscrit au cours privé d’Émile Acollas (1820 – 1891), un est membre du parti radical de gauche, dans le but de pouvoir étudier le français et le droit à la Sorbonne. Il décrit ainsi la capitale : « Paris est la capitale de la France et l’on peut dire que du point de vue de l’architecture et de l’aménagement urbain, c’est la ville la plus remarquable du monde ».

Pour comprendre son influence sur Saionji, il faut aussi en savoir plus sur Émile Acollas : il est le fils d’un avoué (un juriste, officier ministériel et un auxiliaire de justice) né en 1826 dans l’Indre. Pendant ses études de droit à Paris en 1844, il se mêle aux milieux républicains et socialistes du quartier latin : il sera secrétaire du Comité démocratique socialiste de l’Indre. Il est un des organisateurs du premier Congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté qui aura lieu à Genève en septembre 1867. De retour dans la France impériale en décembre, il est incarcéré et condamné à un an de prison. Il s’exile en Suisse où il est nommé professeur de droit à la Faculté de Berne. De cette ville, il écrit de nombreuses lettres aux membres de la Commune de Paris. La formation reçue par cette personnalité fait que, petit à petit, Saionji prendra une position politique moins conservatiste : dans une correspondance du 21 mai 1873, il évoque les méfaits de la religion et critique son intervention dans la politique. Le député Clemenceau dès 1871 défend l’idée d’une séparation des Églises et de l’État : la loi française sera votée en décembre 1905. C’est à ce cours que Saionji rencontre Georges Clemenceau (1841 – 1929) qui est médecin mais, en tant que responsable politique parisien, cherche à développer ses connaissances juridiques.

En 1873, il est demandé à l’ensemble des étudiants japonais à l’étranger, boursiers du gouvernement, de rentrer au pays. Saionji restera grâce à l’aide financière de son jeune frère du clan Sumitomo ainsi qu’à Hashimoto Saneyana (1834– 1885) du clan Saionji. Par la suite, il occupera un poste, à temps partiel, à la légation japonaise de Paris, au 75 avenue Joséphine. Le représentant du Japon à Paris dans les années 1870 est Sameshima Naonobu (1845 – 1880). C’est le premier diplomate du Japon à occuper un tel poste à Paris. Il choisira les différents conseillers français, qu’il enverra au Japon, pour moderniser les institutions de son pays. Notamment Gustave-Emile Boissonnade (1825-1910) qui rédigera le premier code civil japonais. A partir de 1872, un membre de la mission Iwakura reste avec lui étudier la langue et la littérature française au cours Acollas pendant deux ans : Nakae Chômin (1847-1901). Il en rapportera une traduction en japonais du Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau. Rentré au Japon et influencé par les idées de son professeur français, Nakae devient peu à peu un partisan de mouvements pour la liberté et les droits du peuple.

Les deux étudiants fréquentent aussi assidûment les soirées parisiennes et notamment les salons de Judith Gautier (1845 – 1917) qui a une passion pour l’Asie. Elle leur fera connaître, parmi tant d’autres, Victor Hugo, Charles Baudelaire, Gustave Flaubert, les Goncourt, Henri Rochefort et Richard Wagner. Le poète André Bellessort (1866-1942) se souvient : « […] Je me rappelle ma première et bizarre impression lorsque je fus convoqué par le marquis Saionji […] il m’entretenait de ses réformes et de ses voyages, mêlant à ses projets d’enseignement secondaire des souvenirs d’Henri Rochefort et de Judith Gautier, […]». Le 3 mai 1877, Goncourt note dans son journal : « Ce soir chez Burty, le prince Sayounsi dit que trois choses avaient étonné et charmé son gout japonais : les fraises, les cerises, les asperges ». Saionji et Judith Gautier collaborent aussi pour l’écriture de pièces de théâtre comme La Marchande de sourire ou de recueil de poèmes comme : les Poèmes de la Libellule de 1885. Edmond Goncourt écrira sur lui « qu’il a une tête de chinois, avec des yeux retournés, des lèvres qui rient comme un enfant et une coiffure avec la raie au milieu comme les élégants parisiens ».

Saionji 1880

L’ami japonais de Clemenceau : Saionji Kinmochi dans les années 1880.
Crédit : Paris, Musée Clemenceau –  https://musee-clemenceau.fr/

Le Japon en quête d’un modèle politique

Après l’obtention de son diplôme de droit (l’équivalent d’un DEUG), Saionji rentre à Tokyo. De retour au Japon, Saionji devient président du journal Toyo jiyu Shinbun, la Liberté en Orient : le premier numéro sort le 18 mars 1881. Avec Clemenceau et son expérience à Paris, il a vu le pouvoir que peut avoir la presse en politique. Le poste de chef d’édition est occupé par Matsuzawa Kyusaku (1855-1887) et Nakae Chômin (1847-1901), le « Rousseau » du Japon, en est le rédacteur en chef. Le mouvement pour les libertés et les droits démocratiques au Japon est, à cette époque, en plein essor. Le libéralisme de Rousseau a une très forte influence au Japon dans les années 1880. Toyo jiyu Shinbun est le premier journal à défendre les thèses de libertés et de droits démocratiques au Japon. Le gouvernement demeurera longtemps surpris de voir un membre de l’aristocratie présider une telle publication qui défend les principes de liberté. Le ministre Iwakura Tomomi (1825-1883) obtient bientôt, sous la pression de l’empereur et de son frère ainé Takudaiji, la démission de Saionji. Le journal, après la parution du numéro 34 en avril 1881, doit bientôt cesser son activité. Là encore ; c’est une des similarités dans l’existence de Saionji et de Clemenceau.

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Hirobumi ITŌ, le père de la constitution japonaise (Source : Constitutional Government Documents Collection, #1142) (Wikimedia Commons)

Le Japon, à cette époque, est en quête de modèle pour son système constitutionnel. C’est une des raisons du voyage en Europe, en 1882, du marquis Saionji et de Hirobumi ITŌ (1841 – 1909) : l’étude des différents systèmes constitutionnels adaptables au Japon. Le père de la constitution, Hirobumi Itô, rentrera en 1884. A son retour d’Europe, il donnera au Japon une constitution moderne, sur le modèle bismarckien, qui verra le jour en 1889, avec la création d’un parlement et de partis politiques. Les premières élections des membres de la Chambre des représentants de la Diète du Japon se dérouleront en 1890. Seuls les hommes de plus de 30 ans, qui ne sont ni nobles ni membres de la famille impériale peuvent se présenter aux élections de la Chambre basse : ces premières élections sont surtout un pas vers la démocratie.

Le Marquis ne reste pas longtemps à Tokyo. Après un passage à l’ambassade de Vienne, en 1887, Il est nommé Ambassadeur à Berlin. Il y restera jusqu’en 1891. Les relations germano-nipponnes se refroidiront avec la Triple intervention de 1895 et les aspirations impérialistes de l’Allemagne en Chine. Mais pour l’heure, dans l’optique de donner au Japon le même statut que les puissances occidentales, l’une des missions de Saionji à Berlin est d’obtenir, pour les Japonais, les mêmes droits que les Européens. Ils se sont ouverts aux technologies occidentales, comme nous avons pu le voir avec le développement industriel, et maintenant, une nouvelle institution sur le modèle européen est en passe d’être aboutie. Le Marquis a été, à la fin de l’ère Meiji, plusieurs fois Ministre. Il a remplacé quelques fois le président Itô, malade, dans ses fonctions au Conseil des ministres. A partir de 1903, il devient président du parti politique fondé par Hirobumi Itô en septembre 1900. Le Rikken Seiyûkai se réclame du libéralisme politique anglo-saxon. Il défend le parlementarisme et la démocratie populaire. Ce parti domine la vie politique japonaise pendant 13 ans avec des interruptions, de 1900 à 1923. Saionji Kinmochi doit attendre 1906 pour occuper le poste de président du Conseil, de plein droit. Il forme un gouvernement le 7 janvier 1906. Le 25 octobre 1906 c’est au tour de Clemenceau de réunir, autour de lui, ses ministres.

 

Le Japon à la table des grandes puissances

Saionji et Clemenceau ont quasiment la même vision pour le monde d’après 1907. Si pour l’Angleterre, ils éprouvent la même affinité ; pour l’Allemagne, c’est un sentiment de méfiance qu’ils partagent. Le 7 janvier 1906, le marquis succède au général Tarô KATSURA après plus de cinq ans de mandat (juin 1901-janvier 1906). C’est le premier aristocrate de naissance à occuper cette fonction. Les autres ont été anoblis au cours de leur vie politique. C’est aussi celui qui aura la conception politique la plus libérale parmi les genrô.

Jusqu’en 1914, la situation économique du Japon s’embellit grâce au commerce avec la Chine et les États-Unis. Avec la guerre de 1914, les exportations à destination de l’Europe sont multipliées par deux, l’excédent commercial atteint trois cent soixante et onze millions de yen. L’industrie connait une extension considérable, à tel point que le Japon peut prêter à son tour à ses alliés que sont la Russie, l’Angleterre et la France. Le Japon devient un associé nécessaire dans l’application des programmes de défense et de contre-offensive envers l’Allemagne.

L’une des premières manifestations de l’amitié durable avec son allié français après la guerre est la remise, par l’empereur Yoshihito, d’un sabre d’honneur à la ville de Verdun pour sa défense héroïque de 1916. La première tâche du gouvernement nippon, en vue de la Conférence de la paix qui se tient à Paris, est la constitution et la préparation du programme de la délégation japonaise chargée de représenter l’empire nippon. Chaque délégation a droit à une représentation de cinq personnes. Pour le Japon, ce sera le marquis Saionji, le baron Makino Nobuaki283 (1861 – 1949), ancien Ministre des Affaires étrangères, le vicomte Chinda Sutemi (1857 – 1929) ; ambassadeur à Londres, Matsui Keishirô285 (1868 – 1946) ; ambassadeur à Paris de 1916 à 1920, Ijûin Hikokichi286 (1864 – 1924) ; ambassadeur à Rome de 1916 à 1920. Saionji Kinmochi refusera la proposition trois fois, pour raisons de santé, avant de l’accepter finalement. Certains diront que le genrô n’est peut-être pas tout à fait en accord avec la lettre de mission qu’il doit observer.

Figure 1 - La conférence de Paris - 1919

Conférence de paix au Quai d’Orsay – 1919 de Sir William Orpen

La Conférence commence en janvier 1919, le genrô arrivera en mars 1919, soit deux mois après l’ouverture des débats. Si le Japon est admis comme une des cinq grandes puissances de la Conférence de la Paix, c’est, semble-t-il, grâce à Lloyd George (1863 –1945), le Premier Ministre du Royaume-Uni, car le Japon a participé à la chute de l’Allemagne. De son côté, Clemenceau ne montre pas beaucoup son opinion. Le programme de la Conférence est plus vaste que le Congrès de Vienne de 1815. Avec la chute des grands empires, les frontières européennes sont à redessiner. La lettre de mission de la délégation nippone concerne le territoire de Shandong, les îles d’Océanie et l’adoption du principe de l’égalité des races dans la Charte de la future Société des Nations qui a pour objectif de préserver la paix en Europe.

A son retour de Paris, le 8 septembre 1919, le marquis Saionji fait un discours aux membres du gouvernement japonais où il atteste que « […] les îles allemandes de l’océan Pacifique, qui se trouvent au nord de l’Équateur, seront administrées par le Japon, comme une partie de son territoire, sur mandat de la Ligue des Nations (La SDN)[…]». >/i>Les négociations n’ont, ici, concerné que la Grande-Bretagne, l’Australie et le Japon. Les discussions sur le sujet commencent officiellement en janvier 1919. Mais l’Angleterre avait déjà donné son accord depuis 1915, dans le but de protéger la navigation et le commerce en Océanie, notamment, des sous-marins allemands. Sur les deux points de la mission, la délégation japonaise obtient satisfaction : la restitution de Shandong ainsi que des territoires allemands du Pacifique qui se fera sous la tutelle de la Société des Nations. A cela, s’ajoute une proposition d’amendement consistant à inscrire dans le Pacte une disposition qui accorderait, à tous les ressortissants d’États membres de la Société des Nations, un traitement sans distinction de race.

La Conférence de la Paix de 1919 est singulière dans l’histoire des relations internationales, où l’anglais devient une langue diplomatique à part entière : pas de pourparlers possibles, on ne fait qu’informer les vaincus des décisions prises par les Grandes Puissances. Cette absence de discussion fragilise les résultats des négociations tenues entre les États-Unis, les Anglais et les Français. Ces États n’ont, eux-mêmes, pas les mêmes motivations : la France veut faire payer la nation Outre-Rhin, les Anglais souhaitent réduire la puissance économique allemande, les États-Unis ont la volonté de rétablir au plus vite la paix en Europe pour que le commerce international reparte. Tout ceci explique aussi son caractère inachevé, voire bâclé, et les conséquences qu’aura le Traité de Versailles vingt ans plus tard. A cette collégiale qui réunit vingt-sept nations, le Japon a créé un précédent en entrant dans les négociations entre les Grandes Puissances. Ceci cinquante ans seulement après avoir entamé le chemin vers la modernisation. C’est un tournant dans l’Histoire.

Le lien entre France et Japon se dessine également : depuis août 1918, le ministre des Affaires étrangères, Stephen Pichon, a mis à disposition de l’armée nippone une mission aéronautique. Tous les frais concernant les militaires français sont à la charge de Paris. Clemenceau note le 21 août 1918 dans une dépêche : « Le gouvernement Français prendra à sa charge tous les frais de solde, d’entretien, et de transport du personnel de la mission ». Ainsi, la concurrence italienne, britannique ou américaine est écartée et des commandes de matériel sont espérées. Cette coopération franco-japonaise pour l’aviation durera jusqu’après 1920, avec l’importation de matériel aéronautique français pour l’avionneur japonais Nakajima.

 

L’amitié franco-japonaise est née

Le Traité de Versailles entérine les décisions prises concernant le Japon. En plus de la Corée et de Formose, l’Empire du Japon s’étire aussi jusqu’en Chine. Cette conquête continuera jusque dans les années 1940.

Asie de l'Est & Oceanie 1914

By Skimel – Asie de l’Est & Oceanie 1914-fr.svg, CC BY-SA 3.0,

Les colonisateurs ne se sont pas contentés d’exploiter les ressources dont ils avaient tant besoin, ils y ont aussi développé l’économie et l’industrie locale… le but étant la japonisation des populations. Ce n’est donc pas un hasard si le Taïwan et la Corée du Sud d’aujourd’hui sont parmi les plus modernes d’Asie. C’est certainement le seul aspect positif de cette colonisation. Mais le refus du principe d’égalité des races, s’il est accepté par l’élite japonaise, lucide, compte-tenus des intérêts occidentaux, provoque une grande colère populaire. Contrairement à ce que déclare Saionji à un journaliste du Petit Marseillais sur les côtes françaises en 1919 : « […] La paix qui doit surgir de la Conférence ne doit pas être seulement une paix européenne, mais bien la paix du monde entier et assurée pour toujours. L’humanité doit savoir tirer parti des fautes du passé, si elle veut vivre heureuse dans une paix éternelle et féconde ».

Le rejet des ambitions d’égalité des races de Konoe génère une rancœur à l’égard des occidentaux et en particulier contre les Anglo-saxons. Il a aussi pour effet de renforcer le nationalisme japonais qui connaitra son paroxysme à partir des années 1930 et jusqu’en 1945 avec la mainmise des militaires sur le monde politique et l’idéologie bâtie sur la supériorité de la race nippone en Asie. Rapidement les nationalistes considèrent le gouvernement civil japonais trop faible face à leurs homologues occidentaux. La ratification des différents traités navals de Washington en 1922 et de Londres en 1930, qui limitent la taille des navires de la Marine impériale japonaise, exacerbent leur colère. Un mouvement contestataire d’officiers commence à se développer. Il atteindra son paroxysme lors des attentats de mai 1932.

Malgré la déception des Japonais au sujet de la conclusion du traité de Versailles, l’amitié entre la France et le Japon existe toujours. La culture nippone continue d’influencer bon nombre de secteurs culturels français comme la peinture avec Monet, mais pas seulement. 

Avant de partir pour Tokyo, le 9 juillet 1919, le marquis Saionji déclare aussi à l’Excelsior : « Au moment de quitter la France, où je viens de passer presque une demi-année, je tiens à exprimer mes sentiments de profonde reconnaissance non seulement pour l’accueil si spontanément cordial et courtois qui nous a toujours été fait, à moi et à mes compatriotes, mais aussi pour les nombreux témoignages de bienveillance qui m’ont été d’une aide précieuse dans ma lourde tâche. […] C’est pourquoi je souhaite que la France et le Japon que la guerre a tant rapprochés, cultivent ses relations cordiales et une amitié durable entre les deux nations, qu’ils forment un gage nouveau de sécurité pour la paix future, […] ». 

 

Image de UNE : Photographie de Saionji et Clemenceau – Crédits Photos : Paris, Musée Clemenceau

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