Awich : nouvel album Queendom au sommet de son art

Awich (acronyme pour Asia Wish Child) nous régale avec son nouvel album Queendom, sorti le 4 mars en digital (et le 18 mars en physique), un concentré d’elle-même et son travail créatif le plus abouti et le plus intimiste de sa carrière. La rappeuse originaire d’Okinawa n’en est pas à son coup d’essai et a déjà su s’imposer sur la scène locale comme une référence du rap japonais. Elle vise désormais l’international. Avec ce nouvel opus, elle plonge un peu plus dans son parcours et nous révèle ses blessures et ses combats. Décryptage…

Awich Universal

©Universal Music Japan

Du féminisme à la féminité assumée

Awich le dit elle-même sur sa chaîne YouTube le 9 mars dernier : « le processus pour arriver à l’aboutissement de cet album a été très long. Il était fini au printemps 2021 et intitulé « Kazaana » (passage d’air en japonais). Je voulais une bouffée d’air frais pour le Hip Hop au Japon […]. Mais j’ai décidé d’interrompre la sortie initialement prévue l’an dernier et de recommencer l’album. J’ai senti qu’il manquait quelque chose… ». Perfectionniste et ambitieuse, l’artiste souhaite devenir la meilleure rappeuse japonaise, non seulement au Japon, mais dans le monde entier en imposant son flow et son discours au plus grand nombre. Elle planifie de multiplier les collaborations à l’international et de répandre le rap japonais dans le monde.

Un plan très ambitieux qui n’a pas toujours été évident. Car si aujourd’hui elle en parle sans complexes, elle ne s’est pas toujours sentie légitime sur la scène locale. C’est une artiste qui réfléchit longtemps, perfectionniste dans son art, à ce qu’elle souhaite communiquer à travers ses textes. C’est pour cela qu’avec ce nouvel album, on sent aussi une recherche dans le style et sur les productions. Queendom bascule du rap hardcore de やっちゃまいな (Yachamaina) en featuring avec le rappeur Anarchy où elle s’impose avec force sur un beat oppressant, à la dancehall féminine rythmée de どれにしょうかな (doreni shiyokana) et Follow Me, produits par son acolyte Chaki Zulu avec qui elle collabore sur la plupart de ses productions. Sa voix se fond et s’allie avec la sonorité des instrus de chaque morceau, c’est un festival d’émotions et autant de personnalités qu’elle nous dévoile. Un plaisir pour les oreilles. L’album a la juste dose de morceaux dansants destinés aux radios, et de morceaux plus engagés et underground qui viennent confirmer son statut de reine du genre.

Elle virevolte d’un rap suave et sexy avec Yen Bloc ou encore le très célèbre single 口に出して (Kuchi ni dashite) sorti fin 2021 avec lequel elle casse les codes de la société patriarcale et donne le pouvoir sexuel aux femmes. Médaille de la désinvolture et de la liberté des mœurs on l’adore sur Kuchi ni dashite sur lequel elle joue avec les mots avec un talent insolent. L’expression peut être à la fois traduite par « jouir dans la bouche » qu’elle exprime sur le clip en se dandinant de manière coquine, mais aussi et surtout « Exprime-toi! dis ce que tu penses! » qui est en réalité le sens profond de ce morceau. C’est un message féministe camouflé en ode au plaisir masculin, un vrai coup de maîtresse ! Elle double la mise avec le morceau Heartbreak Erotica sur lequel elle s’excuse de briser des cœurs et des corps dans sa quête d’égalité, avec une voix et une cadence des plus sexy.


Retour aux sources

Awich nous a déjà habitué aux lyrics controversés par le passé. Notamment via son morceau 洗脳 Sennou en featuring avec Dogma et Dopeness sur lequel elle posait en veuve noire assoiffée de pouvoir, elle bousculait les codes de la société japonaise et montrait dans une féminité décomplexée des fantaisies infantilisées et fragiles d’un homme en manque de repères.

Ce qui fait la force de cet album, c’est sa sincérité. La rappeuse ouvre enfin une porte sur son intimité et nous montre une facette et une fragilité inédite sur les morceaux Queendom, 44 Bars et le Skit (Toyomi Voicemail) sur lequel on entend la voix de sa fille qui lui laisse un message vocal d’encouragement pour la sortie de son single Gila Gila (sorti en 2021). Le morceau 44 Bars est une lettre ouverte à sa fille Toyomi sur lequel elle lui livre ses pensées et la force qu’elle souhaite lui transmettre. Elle dévoile ses combats de mère pour la première fois, nous livrant une facette touchante et inédite. Awich a même fait monter sa fille sur scène pour chanter avec elle sur le morceau Queendom lors de son concert le 15 mars dernier au Nippon Budokan de Tokyo.

Car oui, la rappeuse d’Okinawa, de son vrai nom Akiko Urasaki, a une fille, Toyomi, née de son mariage avec un afro-américain rencontré à 19 ans pendant ses études à Atlanta où elle s’est diplômée. Son mari fait quelques séjours en prison, et finit assassiné, tué par balles lors d’un règlement de comptes. Ce fait marquant la poussera à rentrer à Okinawa se recueillir pour ensuite débuter sa carrière dans le rap à un niveau professionnel (elle l’avait suspendue quand elle s’est mariée). Ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle se livre sur la perte de son mari et ses émotions au travers de Queendom. Le clip du morceau nous dévoile en image des brides de bonheur partagé avec lui, et sa fille l’accompagne sur la plage d’Okinawa. Toutes deux sont habillées d’un blanc immaculé tels des anges déchus. Elle entonne des « Okinawa is my home », « tu m’as dit qu’on s’aimerait jusqu’à la mort, tu as menti… ». C’est sans conteste le morceau le plus touchant et fragile de l’artiste à ce jour.

Et pour finir sur une note plus légère et présenter les gros calibres Jrap qui l’entourent sur cet album, les amateurs de bonnes vibes East Coast underground US des années 2010 devraient se voir satisfaits avec le flow qu’elle arbore sur Link Up en featuring avec les talentueux KEIJU et ¥ellow Bucks (têtes d’affiche de la scène rap actuelle à suivre ou découvrir absolument). Clou du spectacle et rien de moins que le premier single de l’album, on ne présente pas le plus diffusé et écouté: Gila Gila; avec en featuring les puissants JP THE WAVY et YZERR qui s’associent pour surélever et couronner la reine de la cour. Le clip est très symbolique de ce geste. On y voit les deux rappeurs assis autour d’un festin, Awich au centre, puissante…

 

Un album qui se place sans difficultés parmi les futurs classiques Jrap des prochaines années. Awich apporte sa pierre à l’édifice et confirme sa position de reine du rap japonais. Artiste à suivre de près les années à venir. Surprenante et insondable, elle risque de nous réserver encore bien des surprises !

Ce qui est certain, c’est que le Jrap a encore de belles années devant lui. 

Et vous, quels sont vos rappeurs japonais préférés du moment ? Donnez-nous votre top 3 en commentaire !

Cristina Thaïs

Je suis passionnée de culture japonaise. J'aime étudier, comprendre les différences et les complexités de ce magnifique pays, non sans mille contradictions. Je voyage une fois par an au Japon pour le parcourir de long en large. J'ai un point faible pour les expositions, la mode, les cosmétiques japonais, le J-rap et la bonne cuisine locale. J'adore échanger sur ces sujets, alors n'hésitez à me laisser un commentaire! @tinakrys

4 réponses

  1. Miyamoto Musashi dit :

    Merci pour cette découverte. J’aime bien Coma-Chi de bons morceaux sur JAPANOIA, Elle Teresa même si je préfère Ignorant Tape de 2016 et PINK TRAP de 2017.

  2. Hyuga-san dit :

    Coma-chi, Shing02.

    Merci pour ces articles sur la scène musicale japonaise.

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