Contes du Hasard & autres fantaisies : des histoires à raconter

Réalisateur prolifique au Japon, Ryusuke HAMAGUCHI a pendant longtemps été inconnu en France. Et si son travail a commencé à nous parvenir à partir de 2018, avec les sorties de Senses puis Asako 1&2, c’est bien 2021 qui a marqué un tournant dans sa reconnaissance à l’international. D’abord grâce à Drive my car, récompensée par le prix du scénario à Cannes, puis en s’associant comme scénariste à Kiyoshi KUROSAWA sur Les Amants sacrifiés. Et son nouveau film, Contes du Hasard & autres fantaisies, en salles à partir 6 avril, devrait achever de faire de lui l’un des réalisateurs japonais incontournables de sa génération.

Contes du hasard & autres fantaisies, affiche

Hamaguchi sur la route du succès

Le précédent film de HAMAGUCHI, Drive my car était une adaptation de deux nouvelles de Haruki MURAKAMI. Durant à peine moins de trois heures, c’était un film où la parole jouait un rôle absolument essentiel et semblait déclinée sous toutes ses formes. Parole théâtrale –  parce que c’était là le cœur de l’histoire du film : les répétitions d’une adaptation d’une pièce de Tchekhov –, parole littéraire devenant une parole cinématographique, parole romantique ou amoureuse, et surtout, parole rendue possible par la voiture du titre, où se déroulait un grand nombre de ses échanges les plus mémorables et où elle prenait une valeur quasi cathartique.

Malgré sa structure éminemment différente puisqu’il ne s’agit plus d’une longue adaptation mais de trois récits originaux et indépendants les uns des autres, Contes du Hasard & autres fantaisies est un film parfaitement dans la lignée de Drive my Car et de ceux qui l’ont précédé. Un film porté par une écriture virtuose et une attention presque maniaque à la parole et son pouvoir, émancipateur ou destructeur.

De l’art des variations : hasard, fantaisies et imagination

Ainsi donc, Contes du Hasard & autres fantaisies se compose de trois histoires indépendantes : Magie ? ; La porte ouverte et Encore une fois.  Chacune d’entre elles est consacrée à une femme, respectivement Meiko, Nao et Natsuko. Chacune d’entre elles, surtout, constitue une variation sur les thèmes annoncés par le titre original du film qui sont le hasard et l’imagination (Guzen to sozo). Car c’est bien là tout le sel de ce nouveau long-métrage de Hamaguchi. Bien qu’il soit constitué d’une suite presque ininterrompue de longs dialogues, ces derniers ne sont jamais de grandiloquentes dissertations sur la vie. Au contraire, elles sont presque toujours le produit de petites choses, du hasard et de l’imagination, que le réalisateur s’amuse ensuite à étirer dans tous les sens. Par exemple, dans Magie ?, Hamaguchi part d’une discussion entre amies à l’arrière d’un taxi – un cadre, la voiture, qui donne l’impression de reprendre là où il nous avait laissé en août dernier – et s’amuse ensuite des conséquences qu’aura, dans leur vie, cette conversation sur l’amour. Le processus est le même dans La porte ouverte où une simple promesse faite à un amant engage Nao sur une voie inattendue. Et, bien sûr, Encore une fois, avec sa rencontre fortuite ouvrant les portes de la mémoire, n’échappe pas à la règle. Le résultat de cela est un film à l’apparente légèreté sur lequel flotte une ambiance de marivaudage que n’aurait pas renié ROHMER, l’une des références indépassables de Hamaguchi, qu’il ne cesse de convoquer de réalisation en réalisation.

©Diaphana

Cependant, comme chez son prédécesseur français, cette ambiance, si elle donne au film un charme certain, est loin de le définir. Bien au contraire.  Contes du Hasard & autres fantaisies est une œuvre profonde, qui cherche derrière chaque hasard l’effet qu’il aura sur le monde de ceux qu’il concerne.  Cette dualité, d’un film à priori léger mais en réalité plus riche qu’il n’y parait, le réalisateur japonais en a fait, au fil des années, sa marque de fabrique. En effet, dès Passion, son premier long-métrage réalisé en 2008, il faisait sourdre, entre les relations cordiales de ses personnages, une cruauté amère que l’on retrouvait telle quelle ou presque, peut-être plus violente encore, dans Asako 1&2. Il n’y a rien d’étonnant alors à ce que, comme ses prédécesseurs, Contes du Hasard & autres fantaisies soit un film sans cesse sur le fil entre douceur et cruauté. Un film qui s’intéresse aux vacillements, aux moments de bascule où un petit rien fait toute la différence entre l’amour et la haine. Un plot twist, habillement mis en scène avec un simple zoom de la caméra, dans le premier segment du film, illustre parfaitement ce que sont ces embranchements dans une vie, ces instants décisifs qui finissent par définir une personnalité. Et c’est là tout le génie de Contes du Hasard & autres fantaisies. Dans le flot de paroles quasi ininterrompu de ses personnages affleurent, de temps à autre, de véritables moments de grâce. Des illuminations ou des épiphanies qui sont d’autant plus belles qu’elles arrivent sans prévenir, au détour d’une conversation, entre deux menus propos.

De l’art d’écouter et de raconter

Dès lors, Contes du Hasard & autres fantaisies, apparaît comme un film quasi musical, où tout est une affaire de rythme. La parole y emporte ses auditeurs de façon très concrète. Elle y a quelque chose de jouissif que renforce le dispositif du film, tourné dans très peu d’espaces, et surtout avec très peu de mouvements de caméra. Filmés en champ / contrechamp, ensembles dans le cadre ou en face caméra selon leur degré de proximité dans la conversation ou l’intensité de cette dernière, les personnages, jamais plus de trois à l’écran, et le plus souvent deux seulement, éprouvent d’une manière extrêmement forte et physique la parole de l’autre. Il faut voir, par exemple, le visage de l’un des personnages du second segment alors qu’il écoute la lecture qu’on lui fait du passage d’un livre. Elle se fait la porteuse à la fois des fantaisies du titre français et de l’imagination de celui japonais.

©Diaphana

Fondamentalement, donc, Contes du Hasard & autres fantaisies est un film qui raconte son histoire, ou plutôt, dans lequel les personnages racontent leur histoire. Pour autant, il n’est pas du théâtre filmé, et par ses choix de cadres, par ses quelques mouvements de caméra ou par quelques coupes sur des paysages urbains, souvent accompagnés d’un pudique piano, Hamaguchi a l’art de donner subtilement de l’épaisseur aux voix de ses personnages.

De l’art de croire et d’être humain

Des voix qui, d’ailleurs, s’enrichissent elles-mêmes d’un segment à l’autre. Car si ces derniers sont indépendants, reste qu’ils forment un seul et unique film, et que l’architecture de ce dernier est savamment construite. Ainsi, si le premier segment est un cruel jeu amoureux où Meiko éprouve les limites de son imagination et de sa parole, le second, quoique partant d’une intention sensiblement similaire, s’oriente sur une voie tout autre. La parole volontairement nuisible y est peut-être moins étouffée, mais elle y trouve surtout une autre voix contre laquelle résonner, une porte ouverte vers autre chose que la violence revancharde du premier segment – violence qui par ailleurs, ne disparaît pas entièrement du film. Quant au troisième segment, il est sans conteste le plus lumineux, bouleversant par la foi dans l’imagination que Hamaguchi semble y insuffler. Sans gâcher la surprise de cet ultime moment du film, il met en scène une rencontre fortuite entre deux femmes et qui les force, pour se parler l’une à l’autre, à mobiliser des trésors d’imagination. Or, la beauté de ce dernier segment, Encore une fois, tient précisément à ce que cet effort d’imagination ouvre entre elles un véritable échange qui fait de leur discussion un puissant outil émancipateur. Il y a, dans leur discussion, quelque chose de libérateur, comme un pouvoir curatif d’une parole qui, dès lors qu’elle peut couler sans obstacle, dès lors qu’elle trouve un auditeur, devient la plus belle chose du monde. Une idée qui semblait refoulée par le premier segment, puis sous-entendue dans le second, mais que le dernier affirme haut et fort.

©Diaphana

Il y a, chez Hamaguchi, une obsession pour le passage à l’âge adulte, pour la confrontation à un passé qui ne cesse de revenir et de hanter. Il y a, aussi, une véritable fascination pour l’ambiguïté et l’hésitation, pour les zones grises, les pulsions destructrices pas toujours assouvies, et inversement, pour les moments d’élévation – amoureux, collectif ou autre… C’est cette richesse thématique qui fait toute la finesse et la sensibilité de son cinéma, un cinéma qui se refuse à chercher une vérité bien définie mais qui, au contraire, se plaît à la conjuguer au pluriel et à la décliner sous toutes ses formes. En somme, son cinéma est un cinéma du doute, du hasard et de l’imagination, de la fantaisie, au sens de ce qui pourrait être comme ne pas être, ce qui n’existe que dans un flottement. À ce titre, Contes du Hasard & autres fantaisies tiendrait presque du film somme, tant il semble riche de ce qui faisait le sel de ses précédentes œuvres. C’est un film à la simplicité désarmante : des amis, des amants, parfois des inconnus, parlant les uns avec les autres, de tout et de rien, d’amour, de sexe, du passé, de littérature… Mais c’est aussi un film débordant : de tendresse, de sensibilité, d’amertume, de regrets, de joie, de rencontres qui enferment et d’autres qui libèrent. C’est un film qui réalise un petit miracle : celui de réussir, en deux heures et une minute, à raconter la vie entière.

Avec Drive my car, la rencontre entre Hamaguchi et Murakami semblait être une évidence, tant le cinéma du premier paraissait fait pour la littérature du second, la foi de Murakami en une parole performatrice trouvant chez Hamaguchi une parfaite incarnation visuelle. Cette intuition, Contes du Hasard & autres fantaisies, à n’en pas douter, la confirme et la renforce, achevant de faire du réalisateur l’un des plus grands conteurs du Japon contemporain, un maître de l’émotion, qui reprend avec panache le flambeau « murakamien » d’un art tout entier au service de voix qui ne demandent qu’à être entendues.

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