Asako I&II : sous la fenêtre coule une rivière

En 2018, le cinéma japonais s’est plutôt bien porté dans l’Hexagone. Bien sûr, il y eu le doublé de KORE-EDA, The Third Murder d’abord, et quelques mois plus-tard, Une Affaire de Famille, couronnée d’une Palme d’Or. Mais aussi, entre autres, les rétrospectives KAWASE et OZU, et les étrangement similaires Invasion et Avant que nous disparaissions de Kyoshi KUROSAWA. Surtout, il y a eu la première rencontre entre le public français et Ryûsuke HAMAGUCHI, à l’occasion de la sortie en salle de son film Senses. Une rencontre convaincante, puisqu’en 2019, c’est ce réalisateur fraîchement découvert chez nous, bien qu’il en soit à son neuvième long-métrage, qui ouvrira le bal des films japonais diffusés en France, avec Asako I&II, en salle à partir du 2 janvier.

Love Division

Asako I & IIÉtendue sur presque dix ans, l’histoire d’Asako I&II aurait pu être mièvre à souhait. Une jeune fille, Asako donc, tombe amoureuse d’un mystérieux jeune homme prénommé Baku. Ils vivent une idylle passionnée, et, du jour au lendemain, Baku disparaît. Deux ans plus tard, Asako a quitté Osaka pour Tokyo et y rencontre Ryôhei, un employé à la vie bien rangée qui a pour lui d’être le sosie parfait de Baku et pour cause puisque c’est le même acteur, Masahiro HIGASHIDE, qui incarne les deux personnages. Lui et Asako débutent une histoire d’amour, mais, bien sûr, le secret de l’intérêt que porte Asako à son nouveau petit-ami étant trop lourd, les choses finissent par se compliquer. Résumé de la sorte, Asako I&II sent le réchauffé et le mélo à plein nez, mais croire que ce parfum correspond à celui du film, serait bien mal connaître HAMAGUCHI.

En effet, le réalisateur de 40 ans a prouvé, depuis les quelques cinq heures trente de son précédent film, Senses, que chez lui l’histoire ne compte pas tant pour ses péripéties que pour les remous qu’elle déclenche à la surface du réel. Que celle d’Asako I&II manque d’originalité ou paraisse, à première vue, téléphonée, n’est dès lors pas un problème, car elle est avant tout une occasion, un prétexte à une tendre et vivace réflexion sur la façon dont histoires et rencontres résonnent entre elles.

Asako et Baku. Crédits : Art House films

Asako et Baku. Crédits : Art House films

Ainsi, Asako I&II est divisé en deux parties qui sans être imperméables l’une à l’autre polarisent le film et résonnent entre elles, de la même façon que les figures de Baku et Ryôhei se mélangent et résonnent dans l’esprit d’Asako. Ces deux pôles, ce sont bien sûr les « I&II » du titre français, mais aussi, les deux pendants du titre original «Netemo Sametemo », qui grossièrement traduit correspond à quelque chose comme « Même endormi, même réveillé ». Deux mondes donc, celui des songes et la réalité, qui, tout au long du film, vont être amenés à se rencontrer, à résonner. Cette dualité est un élément très clair de la réalisation et ainsi, à un plan sur la Tsutenkaku Tower d’Osaka répond un plan sur la Tour de Tokyo. Après un tremblement de terre, ce sont deux hélicoptères qui survolent Tokyo et la première étreinte d’Asako avec Baku est filmée de la même façon que sa première avec Ryôhei : un gros plan sur leurs pieds en mouvement. Quant à l’image qui fascine Asako dans une exposition, sans surprise, c’est une photo de deux jumelles, photo qu’Asako contemplera par deux fois dans le film. Une série de symboles visuels donc, qui tendent tous dans la même direction, celle d’un monde divisé, entre Baku et ce qu’il représente, le mystère, la violence, l’énergie débordante et le danger, et Ryôhei qui incarne l’équilibre, l’amour stable, la gentillesse et la sécurité. Une division entre le calme d’Osaka et l’énergie de Tokyo, entre les rêves d’adolescents à moto et le matérialisme de jeunes adultes installés dans la vie … Contrairement à ce que peut laisser penser le titre français, ce n’est pas Asako elle-même qui est divisée, mais le monde qui l’entoure et le film montre, précisément, comment elle s’accommode de cette division dont elle est plus spectatrice qu’actrice – à plusieurs reprises, la caméra épousera son regard pour mieux suggérer ce statut d’observateur.

Asako et Ryôhei. Crédits : Art House films

Asako et Ryôhei. Crédits : Art House films

Si cette division est si importante dans le film, c’est bien parce qu’elle lui donne une profondeur nouvelle en enrichissant le propos. A bien des égards, Asako I&II est un film de fantômes car il suggère que le passé à un poids qui ne s’oublie pas et si HAMAGUCHI appuie autant sur la division du monde, c’est au final pour mieux la faire voler en éclat. Il y a le monde réel, celui de tous les jours et celui des rêves que suggèrent le titre, qui est hanté par ceux qui ont disparu et dont l’ombre pèse sur ceux qui sont restés. Tout importante qu’elle soit, la frontière entre passé et présent, n’en reste pas moins fragile, susceptible de voler en éclats à tout moment. Asako voit en Ryôhei le fantôme de Baku, mais quand elle retrouve ce dernier, elle y voit le fantôme de Ryôhei. Son amour pour l’un devient son amour pour l’autre, et vice-versa. Le temps, le réel, les rêves, tout cela perd son sens, se mélange. Même endormie, même réveillée, Asako voit la même chose, parce qu’incertaine, prisonnière de ses souvenirs, les vivants et les fantômes ont pour elle la même densité, la même réalité.

Sous la fenêtre coule une rivière, et nos amours

Asako. Crédits : Art House films

Asako. Crédits : Art House films

C’est au fond ce rapport conflictuel au passé qui semble être au cœur du film. Un film qui, en plus d’une histoire d’amour, raconte, celle d’un passage à l’âge adulte. Un passage difficile où les fantômes sont avant toute chose métaphoriques, des fantômes symboliques dont il faut accepter le legs pour grandir et qui, quand il s’y penchent, agitent de multiples remous la surface du réel. Voilà donc la très belle et triste idée d’Asako I&II. Tout compliqué que soit l’amour, tout puissant soit-il, capable d’affecter jusqu’à la constitution même du réel, grandir, c’est apprendre à faire la part des choses, à chérir ce qui peut l’être dans le passé, sans pour autant essayer de le mélanger au présent, c’est, en somme, accepter que de l’eau puisse couler sous les ponts, à l’image du premier plan du film.

Au-delà de cela, Asako I&II est peut-être avant toute chose un film d’une incroyable tendresse, que parcourent de vrais moments de grâce. Pêle-mêle, il faut citer la merveilleuse scène finale du film, celle du coup de foudre, le temps de l’explosion d’un pétard, entre Baku et Asako, ou encore celle de leur étreinte sur l’asphalte, après un accident de moto et sous le regard ébahi des passants, celle d’une prise de conscience devant la mer agitée ou encore celle de la course d’Asako avec Ryôhei, filmés en plongée, d’abord dans l’ombre de lourds nuages, puis rattrapés par la lumière au fur et à mesure que le ciel se dégage. Autant de scènes sublimes à la fois visuellement et dans la façon dont elles saisissent un état particulier propre à l’amour, une légèreté qui pourrait tout aussi bien être de la tristesse. Remarquable aussi l’utilisation de la musique qui accompagne certaines de scènes importantes du film dans lesquelles elle développe les intentions du réalisateur sur les sentiments et émotions des personnages. C’est une musique électro pop qui, avec sa légèreté et sa mélancolie propres, casse intelligemment le

Asako, Maya et Haruyo. Cédrits : Art House Films

Asako, Maya et Haruyo. Cédrits : Art House Films

cliché de la musique attendue dans un tel mélodrame et entraîne le spectateur plus profondément dans le voyage cinématographique de cette histoire sur l’amour. A noter que Juliette Armanet a enregistré pour le film une version japonaise de son tube A la folie et le mariage fonctionne à merveille.

Enfin, autour d’Asako et de ses amants gravite une galerie de personnages attachants que HAMAGUCHI filme avec la plus grande délicatesse, laissant à leurs histoires le temps de s’épanouir devant la caméra. Haruyo, l’amie d’enfance d’Asako, Maya, sa colocataire à Tokyo, Kosuke, le collègue de Ryôhei, ou Nobuyuki et sa mère, Eiko, tous sont, à l’image d’Asako, en train de grandir, de se construire, faisant avec ce qu’ils ont, aimant comme ils peuvent. Et l’énergie qu’ils mettent à avancer dans leur vie semble être la même que celle qui se dégage du film, solaire et bienveillante.

Infiniment tendre, pas nécessairement heureux dans sa conclusion, Asako I&II est une tranche de vie au sens le plus pur du terme, une série de moments de vie mis bout à bout, et qui, tous ensemble, forment une histoire. Et si cette dernière semble douce-amère, c’est certainement parce qu’HAMAGUCHI a bien compris, que, bien souvent, sale et beau, tristesse et bonheur ou renonciation et acceptation, vont main dans la main.

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2 réponses

  1. 6 mai 2019

    […] Critique du film: Asako I&II […]

  2. 8 mai 2019

    […] qui a marqué ces derniers mois cinématographiques avec la saga SENSES et consacré à Cannes avec ASAKO I&II. Il continuera de nous étonner en ce mois de mai avec PASSION, son premier film, dont la sortie […]

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