Passion : l’esquisse d’un maître

Mis à l’honneur actuellement à l’occasion du festival Les saisons Hanabi , le réalisateur Ryusuke HAMAGUCHI a ouvert l’année en grande pompe pour le cinéma japonais avec le très réussi Asako 1 & 2, en janvier dernier. Moins de six mois plus tard, le voilà de retour non pas avec un nouveau film mais avec Passion, son premier long métrage, sorti au Japon en 2009 et diffusé pour la première fois en France à partir du 15 mai. L’occasion idéale pour le public hexagonal de faire ses retrouvailles avec l’un des réalisateurs japonais les plus prometteurs de sa génération et de découvrir le film qui, il y a presque dix ans, le propulsait sur le devant de la scène.

Deux mariages et un enterrement

Passion ©Art House films

Passion ©Art House films

Réalisé en 2008, Passion est le premier film de Ryusuke HAMAGUCHI mais surtout son film de fin d’étude. En d’autres mots, c’est un objet nécessairement imparfait qu’on ne regarde pas tant pour ce qu’il est que pour ce qu’il annonce, et pour la façon dont il préfigure les succès à venir de son réalisateur. Ainsi, les habitués du cinéma de HAMAGUCHI se retrouveront en terrain connu avec cette histoire d’amis de longue date dont les liens vont être mis à l’épreuve par l’annonce d’un événement. En effet, il y a déjà, dans Passion, sous une forme relativement brute et sans moments de grâce, ce qui faisait le charme d’Asako 1 & 2, à savoir les hésitations, ou plutôt les vacillements, amoureux de jeunes adultes, et de Senses et cette impression de suivre un groupe d’individus dont l’histoire a commencé bien avant le film et se finira bien après lui. Il y a surtout deux influences revendiquées par HAMAGUCHI lui-même, Rohmer et le soap-opera. Comme chez le premier, ses personnages, ont pour principal sujet de conversation l’amour. Un thème sur lequel ils sont loquaces et qu’ils abordent, bien souvent, dans une ambiance de marivaudage. Comme dans le second, ce même sujet, au fur et à mesure des révélations quant aux différents liens entre les relations, apporte néanmoins son lot de drames et de conflits.

Passion ©Art House films

Passion ©Art House films

Mais revenons un instant sur l’histoire, celle de trois amis, Takeshi, Tomoya et Kenichiro. Le premier est bien installé dans la vie, marié, ingénieur et futur papa. Les deux autres aiment la même femme, Kaho, mais cette dernière a choisi Tomoya. Le film s’ouvre sur le jeune couple et sur l’annonce qu’ils font de leur prochain mariage lors d’un dîner au restaurant entre amis. A partir de là, HAMAGUCHI tire une intrigue s’articulant autour des répercussions que cette annonce a sur le petit monde de ses personnages.

Une histoire qui est autant celle d’amours compliqués, contrariés voir empêchés que celle de jeunes gens essayant du mieux qu’ils peuvent de devenir des adultes. Une histoire qui a pour titre Passion, mais qui aurait bien mérité un pluriel, Passions. En effet, si Tomoya et Kenichiro sont liés par la même personne, Kaho, il y a entre eux une seconde femme, Takako, ancienne amante de Tomoya avec qui Kenichiro entretient des relations ponctuelles et chez qui les trois amis se retrouvent après leur dîner, une fois leurs compagnes respectives rentrées. Quant à Takeshi, tout installé dans la vie qu’il soit, il n’est néanmoins pas indifférent aux charmes de Hana, la tante de Takako, qu’il rencontre au cours de la même soirée, et, de ce méli-mélo sentimental, émerge une série de problèmes, de non-dits qu’on devine latents et qu’HAMAGUCHI filme avec précision. En effet, si les premières scènes de Passion, faites d’échanges blagueurs, laissent imaginer un trio uni et soudé, le reste du film va s’acharner à déconstruire cette image, à montrer, pour reprendre les mots d’Oliver Père lors d’un entretien avec HAMAGUCHI, « les failles sentimentales à l’intérieur [du] groupe ».

La course aux passions sauvages

Passion ©Art House films

Passion ©Art House films

C’est d’ailleurs ce groupe, sa vie et ses dynamiques, qui semblent intéresser HAMAGUCHI, peut-être plus que les individualités qui le composent. A ce titre, il est rare que les personnages soient filmés seuls. Ils sont toujours en compagnie, et HAMAGUCHI prend un malin plaisir à illustrer de manière très visuelle la circulation qui existe au sein du groupe, qu’elle ait la forme des relations amoureuses ou celle des paroles échangées. Ainsi, quand Kenichiro et Tomoya font tour à tour des compliments à la même femme, c’est en se jetant un frisbee qui fait office de témoin.

De la même façon, c’est par le biais d’un jeu impliquant une eau sensée obliger à dire la vérité que des personnages se permettent d’être honnêtes les uns avec les autres. Et ce genre de mise-en-scène se retrouve dans tous le film :  des scènes de baisers se répondant de manière opposée ou les personnages se croisant, l’un revenant de là où l’autre se dirige. Passion est un film, malgré les longues scènes de discussions, où le mouvement joue un rôle étonnamment important comme s’il s’agissait, pour HAMAGUCHI, tout autant de décliner les formes de passion que d’en réaliser une illustration géographique.

C’est à force de déplacement que les relations qu’il filme se construisent et évoluent, ce qui au fond fait sens, aux vues des enjeux du film : finir par s’installer dans une vie stable, accepter ses responsabilités de jeune adulte… ou continuer à être volage. Sans surprise, alors, quand un des personnages rejette l’autre, c’est en sortant du cadre en même temps qu’un camion, et quand le film se termine c’est sur l’image d’un bus où se matérialise la possibilité d’une nouvelle rencontre, belle illustration de passions qui ne peuvent qu’aller de l’avant et qui jamais ne se fixent.

History of violence

Passion ©Art House films

Passion ©Art House films

Pour autant, ce premier long de HAMAGUCHI est loin d’être un long fleuve tranquille sur lequel les personnages naviguerait paisiblement. Et sous ses airs de marivaudage innocent, le film se veut parfois plus cruel qu’il n’y parait. Cette alliance de douceur qui frise parfois la mièvrerie et d’une cruauté sourde qu’on retrouvera dans Asako 1 & 2, s’articule ici autour du lien tout particulier entre amour et violence. Cette dernière, HAMAGUCHI l’introduit dans son film à l’occasion d’une scène de classe. Un des étudiant s’est suicidé et l’enseignante fait un cours sur la violence, affirmant qu’on ne peut que la contenir en soi et qu’on ne peut rien face à celle qui vient de l’extérieur.

A partir de là, elle sera présente dans tous le film, parfois de manière explicite, parfois se manifestant au détour d’une expression ou d’un regard sans que sa subtilité la rende moins douloureuse. A ce titre, HAMAGUCHI n’a pas son pareil pour filmer la cruauté des visages, celles d’élèves prenant de court leur enseignant et affichant des regards froids et dénués d’empathie, ou celle d’amants cyniques ou déçus. Dans tous les cas, de la même façon que le réalisateur montrait la circulation de l’amour dans le petit groupe de ses personnages, il donne aussi à voir celle de la violence, la façon dont elle mue au même rythme que les passions.

Et c’est bien sûr cette articulation des deux thèmes qui rend le film précieux, la manière qu’a HAMAGUCHI de matérialiser, l’air de rien, au fil des conversations, des tensions qu’on devinait sans pouvoir mettre des mots dessus. Avant même que le groupe ne vole en éclat, alors que le trio principal semble encore uni et solide, quelque chose d’insidieux parasitait déjà les conversations, une violence implicite, qui relevait de ce qu’on n’arrivait pas à formuler. Une fois le thème abordé dans la salle de classe, néanmoins, la parole semble se libérer, pour le meilleur et pour le pire. A ce titre, Passion est un objet un peu plus ambigu qu’il n’y parait, un mélodrame qui dit que l’amour est aussi doux que dur, qu’aimer n’est pas que satisfaire des passions, mais aussi en laisser quelques-unes sur le côté, quand il ne s’agit pas, carrément, des les piétiner. Un constat doux-amer sans pour autant être pessimiste, en témoigne la conclusion du film, sur laquelle il convient, bien évidemment, de garder la surprise, mais qui annonce néanmoins certains des plus beaux moments des films de HAMAGUCHI qui suivront.

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De son travail, HAMAGUCHI, dans l’entretien évoqué plus tôt, disait ceci : « Un réalisateur doit pouvoir créer un moment magique au cours de son film ».  Cette magie, premier film oblige, Passion a du mal à la faire naître et le film n’est pas tant la scène d’un enchantement que le laboratoire dans lequel il naît. Le feu de ses prochains films n’y a pas encore pris, mais pour qui regarde bien, entre les bûches d’un scénario parfois laborieux et d’une réalisation pas toujours mémorable, les étincelles sont déjà là, bien présentes, promesse d’un brasier à venir.

4 réponses

  1. Zebla dit :

    Belle critique ! Il me semblait par contre qu’Hana était la tante de Takako ? Même s’il est vrai que l’apparente jeunesse de la « tante » porte pas mal à confusion, tant elles paraissent être de la même génération.

    • Alexis Molina dit :

      En effet, c’est une erreur de ma part, que je vais m’empresser de rectifier. Merci pour votre commentaire et votre correction, et heureux que l’article vous ait plu 🙂 !

  1. 5 juin 2019

    […] printanière met l’accent sur les œuvres de Ryusuke HAMAGUCHI avec Senses, épisodes 1 à 5, Passion, et Asako I & II.  Ryusuke HAMAGUCHI est reconnu aujourd’hui comme le petit prodige du […]

  2. 23 février 2020

    […] à l’animation qu’ils pensent en premier. Asako I & II (101 529 entrées) et Passion (28 161 entrées), deux films réalisés par Ryusuke HAMAGUCHI se classent 7e et 11e dans notre […]

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