Il était une fois Edo – Épisode 3 : Une culture d’Edo

Avec la pacification des mœurs, une certaine culture se développe et se diffuse au sein de la population japonaise. Elle est permise grâce au développement de l’imprimerie notamment d’un point de vue commercial. Les arts, la littérature ou d’autres formes d’arts sont ainsi appréciés par une plus large partie des Japonais et tout cela n’est plus juste réservé à une élite. En outre, nombres d’artistes européens se sont inspirés de cette culture pour leurs œuvres lors de l’ouverture du Japon au monde. On peut par exemple penser à Van Gogh et des estampes japonaises que l’on retrouve dans ses productions dépeignant la nature. Ainsi, la société d’Edo a permis l’émergence de nombreuses œuvres diverses, et notamment un développement accru de la pensée confucéenne. Cette production continue de nos jours à fasciner spécialistes et profanes. Il est intéressant de voir comment la culture d’Edo a pu apparaître et dans quelles conditions. Dans cet article, il sera question de l’évolution de l’éducation. On présentera quelques exemples de formes d’art avant de s’attarder sur la création de théâtre kabuki.

S’éduquer durant Edo

Il est attesté qu’à la fin de la période d’Edo et à la veille de la révolution de Meiji, le taux d’alphabétisation était élevé. Certains chercheurs ont estimé ce taux aux alentours de 40% pour les hommes et environ 15% pour les femmes, même si ces chiffres sont de nos jours contestés. En effet, d’autres spécialistes pensent que ce taux aurait été baissé volontairement pendant l’ère Meiji pour rabaisser le shogunat des Tokugawa et mettre en valeur le système éducatif sous le nouveau règne de l’empereur. Nonobstant, les Européens furent surpris de voir le nombre de Japonais qui savaient lire et écrire lors de l’ouverture du pays peu après le milieu du 19e siècle.

Plusieurs types d’écoles

Pourtant, durant le début du 17e siècle, peu de personnes du peuple étaient suffisamment cultivés pour savoir lire. Seules les élites en étaient capables. L’alphabétisation de la population est due principalement au grand nombre d’écoles privées existantes durant toute l’époque d’Edo. Dans ce que l’on appelait les terakoya, des enfants de 7 à 13 ans et de toute origine sociale pouvait apprendre la lecture et l’écriture, mais aussi d’autres matières comme les mathématiques. Néanmoins, les classes sociales ne se mélangeaient pas et ne bénéficiaient pas des mêmes professeurs. L’élite avait accès à de grands savants, tandis que les autres s’instruisaient auprès de médecins locaux ou de militaires de moindre envergure.

terakoya

Scène parodique d’un terakoya. L’enseignement était individualisé et les enfants avançaient à leur rythme… et certains en profitaient pour faire des bêtises (Wikimedia Commons)

Les hankô

Les enfants de guerriers puis le reste de la population à partir du 18e siècle pouvaient ensuite jusqu’à 14 ans continuer dans des écoles de fiefs appelés hankô. Les connaissances se développent. Sont enseignées la musique, l’astronomie ou encore la calligraphie, en plus de l’apprentissage d’œuvres dites classiques.

Les écoles privées

Ensuite, la poursuite des études s’effectuait dans des écoles privées. Généralement sous la direction d’un maître, l’élève approfondissait ses connaissances confucéennes. Dans d’autres, on réétudiait les classiques chinois (kangaku) ou japonais (kokugaku) avec la production de commentaires. Il était aussi possible de découvrir les connaissances occidentales (rangaku) à partir du milieu du 18e siècle. Le shôgun Yoshimune (1684-1751) encourageait d’ailleurs les jeunes générations dans cette étude avec des autorisations pour les Hollandais d’importer des livres, à la condition qu’aucun ne diffuse d’enseignements chrétiens. Un intérêt particulier est porté pour la médecine, notamment la dissection et la pharmacopée en Europe.

Une édition à grande échelle

Grâce à ces écoles, la culture se développe tout au long de la période d’Edo. De nombreux éditeurs émergent grâce au développement de l’imprimerie par xylographie. Cette technique consiste à se servir de planches de bois sur lesquelles une image ou un texte est gravé, puis de les couvrir d’encre afin de les faire ressortir sur papier. Cela a permis une diffusion plus large des livres au sein de la population japonaise, et donc par extension de la connaissance. L’offre pouvait à la fois porter sur la grande littérature ou poésie de l’époque, mais aussi, et plus prosaïquement, sur des éléments du quotidien. On pouvait ainsi trouver dans des librairies des livres sur les yôkai, esprits surnaturels issus des croyances locales, des recettes de cuisine, ou encore des livres sur le théâtre.

Évolution de l’art

La période d’Edo a connu de nombreux courants artistiques. Dans le milieu de la peinture, l’influence occidentale a permis d’apporter au Japon les concepts de composition symétrique ou de profondeur. Mais elle évolue aussi grâce aux différentes écoles situées partout à travers le pays. La plus importante fut probablement celle de Kanô. Ses techniques et ses œuvres attiraient les seigneurs et les riches marchands. Elle décora par exemple le château des Tokugawa. Et de nombreux shôgun accordèrent leur mécénat aux artistes prometteurs de l’école. Mais d’autres styles marquèrent cette période comme le Nanga. Bien que d’origine chinoise et existant en Chine depuis le 13e siècle, elle s’exporte au Japon durant Edo pour y connaître un succès important. Ike no Taiga et Yosa BUSON furent les pionniers dans la création d’un Nanga japonais. Ils dépeignent la nature et les paysages japonais en mélangeant réalisme, spiritualité et poésie. Un travail sur des traits simples.

L’ukiyo-e, aussi variée que populaire

La grande vague de Kanakawa

La célèbre estampe de la grande vague de Kanagawa du peintre Hokusai (Wikimedia Commons)

Du fait de sa popularité, le style de l’ukiyo-e s’impose au sein de la population japonaise vers le milieu du 17e siècle. Ce mot est emprunté au champ lexical bouddhique signifiant littéralement en japonais « image du monde flottant ». Durant Edo, les estampes de ce courant mettent principalement en avant le quotidien et les centres d’intérêts des Japonais. Ainsi, les courtisanes et les spectacles de kabuki étaient régulièrement représentés. Mais ses thématiques évoluèrent avec le temps pour s’intéresser, par exemple, à la nature ou encore aux monstres et fantômes. Cet art trouva son public auprès de peuple et notamment la classe marchande, alors que les guerriers ne portèrent que peu d’intérêt pour l’ukiyo-e en raison de ces thèmes jugés vulgaire.

L’art comme argument de vente

L’ukiyo-e n’est pas simplement un courant artistique à part, mais était directement lié à la vie des Japonais. Par exemple, les représentations de scènes de kabuki servaient souvent d’affiches pour les théâtres. En outre, il permet d’illustrer des livres ou des catalogues dans des magasins. L’ukiyo-e est ici à la fois une forme d’expression artistique au sens classique du terme, mais aussi un outil de promotion pour différents types de commerces.

La majorité de ces œuvres eurent recours à l’impression xylographique car cette technique permettait de répondre à la forte demande de la population et à moindre coût. Masanobu OKUMURA (1686-1764) permit de faire évoluer les techniques d’impression en permettant d’y intégrer jusqu’à six couleurs. Mais le rouge et le vert se devait d’être majoritaire en raison des méthodes utilisées. Il était à la fois peintre et éditeur ce qui explique en partie cette évolution dans l’imprimerie. Il voulait à la fois perfectionner son art mais aussi améliorer ses ventes.

La cérémonie du thé, chadô

Populaire depuis la période antique, la consommation de thé était la marque d’un certain raffinement et de luxe. La cérémonie telle qu’elle était pratiquée durant Edo doit sa forme à Sen no Rikyû (1522-1591). Tout se devait d’être le plus simple possible et chaque mouvement ou outil utilisé sont codifiés. À l’intérieur, les guerriers ou les marchands doivent faire preuve de modestie. Le thé permet de communiquer d’égal à égal et d’échanger ses pensées avec honnêteté et respect.

Les étapes d’une cérémonie

Le chadô, littéralement « voie du thé », est composé de nombreuses étapes. On invite les invités dans un petit pavillon où ils sont tenus de se laver les mains et la bouche pour se débarrasser de toute impureté. Puis, ils peuvent entrer à l’intérieur mais doivent baisser la tête pour cela. En effet, la hauteur y est un peu plus basse pour forcer symboliquement les personnes à pénétrer dans le pavillon en faisant preuve d’humilité. Les invités sont accueillis par un parchemin décoré ou une calligraphie se trouvant sur le mur. Ils s’installent selon un ordre déterminé par leur rang, mais en dehors de ce fait, la hiérarchie s’efface le temps de la cérémonie. L’hôte nettoie les ustensiles avec des gestes codifiés sous leurs yeux. Ils consomment une petite collation nommée kaiseki, puis ils sortent de la pièce pour attendre. Ils se promènent dans les jardins aux alentours du pavillon.

Pendant ce temps le maître prépare le thé en préchauffant l’eau, et ajoute le sachet vert pour faire le thé, enlève le parchemin pour ajouter une composition florale. Il met à disposition en outre un bol pour les invités. Une fois le thé à bonne température, il le verse dans celui-ci puis bat le contenu avec un fouet en bambou. Le maître cherche à obtenir une « mousse de jade ».

Cérémonie du thé

Le thé est fouetté afin d’atteindre une certaine texture. La cérémonie est encore pratiquée de nos jours selon des rites précis (Wikimedia Commons)

La dégustation

Une fois la préparation prête, il appelle ses invités en faisant sonner un gong. Le thé est versé dans le bol qui est bu par un premier invité qui le fait ensuite passer à son voisin après l’avoir fait tourner pour éviter que quelqu’un ne puisse boire au même endroit. L’opération se répète jusqu’au dernier convive dans un silence absolu. L’hôte à la fin nettoie une nouvelle fois ses outils qui seront ensuite inspectés à tour de rôle par les invités. Un repas s’ensuit durant lequel l’atmosphère se détend. Pendant ce temps, le maître les quitte pour aller s’isoler et méditer.

Malgré l’apparente simplicité des gestes ou des objets durant la cérémonie, tout est empreint en réalité d’un grand luxe. En effet, la gestuelle nécessite des années d’apprentissage pour parfaire cet art, tandis que les ustensiles coûtent en réalité très cher et doivent être maniés avec précaution. Une cérémonie pouvait durer jusqu’à quatre heures et permettait d’apprécier le temps présent en tout quiétude et humilité.

La naissance du théâtre kabuki

Kabuki

Représentation d’une pièce de Kabuki par Kunisada UTAGAWA, un artiste du courant ukiyo-e. On peut apercevoir à gauche le chemin dit hanamichi sur lequel se trouve un acteur. L’ambiance est conviviale dans ce théâtre et on peut voir au centre des spectateurs en train de manger (Wikimedia Commons)

La première mention du terme kabuki daterait de 1603 pour désigner une représentation hors du commun à Kyoto. Elle venait d’une danse d’une certaine Okuni de la région d’Izumo. Ses gestes et mouvements très sensuels inspirèrent des courtisanes qui l’imitèrent. Mais en 1629, les autorités interdisent ce genre de spectacles prétextant qu’ils inciteraient à la débauche. Des travestis tentèrent de reprendre le flambeau mais furent à nouveau mis à l’arrêt. Pour contourner cette réglementation, des intrigues furent mises en place et tous les acteurs étaient des hommes. Le kabuki dans cette forme voit ses comédiens se spécialiser dans des rôles féminins, les onnagata.

Ainsi, le kabuki se joue principalement dans les quartiers de plaisirs des villes. Dans ces lieux particuliers, le rang social s’efface et tout le monde oublient, un instant, les étiquettes. Par exemple, les guerriers devaient déposer leurs sabres avant de passer de grandes portes menant aux commerces de divertissements. C’était d’ailleurs le seul endroit où une telle scène était possible.

La machinerie du kabuki

Avant de parler des spécificités du kabuki dans sa forme théâtrale, il est important de préciser le milieu dans lequel il se joue. Les acteurs sont sur une scène particulière. Il y a bien sûr celle où évoluent la majorité du temps les comédiens, mais aussi et ce qui fait sa spécificité, le hanamichi (« chemin des fleurs » littéralement) d’où ils arrivent et sortent pour jouer. Celui-ci traverse les spectateurs, permettant de les surprendre alors qu’ils sont concentrés sur l’action en face d’eux. Ceci permet d’ajouter de nouvelles manières pour mettre en scène. Par exemple, au centre de ce chemin, on trouve une trappe permettant de faire venir brusquement un acteur sur scène. Cela est notamment utilisé pour faire apparaître des fantômes ou une révélation. On peut aussi trouver un deuxième chemin appelé cette fois karihanamichi.

En 1796, le kabuki se réinvente grâce à Shôzô NAMIKI, un dramaturge japonais. Il imagine et met en place la scène tournante. Elle permet grâce à d’ingénieux mécanismes de changer de décor rapidement. Cela raccourcit ainsi les entractes et permet de varier les lieux dans lesquels évoluent les personnages. Pour la faire tourner, il fallait à l’époque des personnes pour effectuer cette tâche.

Vivre le kabuki

Lors de la représentation, les acteurs devaient suivre certaines règles liées au kabuki. La pièce se déroule au son d’une musique jouée avec des instruments traditionnels comme le shamisen. Les comédiens sont fortement maquillés, ce qui leur donne cette peau blanche si caractéristique. Ils prennent aussi des poses typiques durant lesquelles ils se figent sur place. On appelle ça le mie et cela marque un moment important de la pièce. Le kabuki a été divisé entre l’est avec le wagoto et l’ouest avec l’aragoto. Le premier est un style plus doux que le second et met l’accent sur la gestuelle. Le maquillage si particulier peut ne pas être présent lors de ces représentations. Dans l’aragoto, tout est exagéré, pour être plus impressionnant. La scène pouvait se jouer alors même que les spectateurs conversaient. Ils pouvaient également prendre leur repas et étaient invités à exprimer vivement leurs émotions lors des coups de théâtre dans la pièce.

De nos jours, le kabuki est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité depuis 2008.

On a pu ainsi voir grâce à l’éducation importante de la population japonaise durant cette période comment la culture a pu se diffuser dans le pays. Celle-ci a pu prendre bien des formes comme la littérature ou encore la peinture. Les différents savants de cette époque ont également produit des écrits pour caractériser la spécificité du peuple du Japon, notamment vis-à-vis de la Chine. Dans le même temps, l’intérêt porté par les Japonais pour les productions étrangères, que cela soit les anciens classiques chinois ou les connaissances en provenance de l’Europe permirent d’affiner à la fois les pensées et les techniques de l’époque. Cette effervescence issue des débats et de la créativité de la population permit à de très nombreux courants artistiques comme l’ukiyo-e ou le kabuki d’émerger. La paix mise en place par les Tokugawa n’est certainement pas étrangère à cette culture d’Edo.

Sources :

  • Article « Le théâtre kabuki » sur le site internet de l’UNESCO
  • Articles Wikipédia sur les terakoya et l’ukiyo-e
  • STRUVE Daniel« Identité sociale et identité nationale dans Chōnin bukuro et Hyakushō bukuro de Nishikawa Joken »Extrême-Orient Extrême-Occident [En ligne], 41 | 2017, mis en ligne le 23 novembre 2019, consulté le 27 mai 2022.
  • KOZYREFF Chantal,  « IKE NO TAIGA (1723-1776) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 mai 2022.
  • MACÉ François et Mieko. Le Japon d’Edo Clermond-Ferrand. Les Belles Lettres. 2017
  • PAUL-DAVID Madeleine, « BUSON YOSA -(1716-1783) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 mai 2022.
  • SEIICHI Iwao, TEIZÔ Iyanaga, SUSUMU Ishii, SHÔICHIRÔ Yoshida, JUN’ICHIRÔ Fujimura, MICHIO Fujimura, ITSUJI Yoshikawa, TERUKAZU Akiyama, SHÔKICHI Iyanaga, HIDEICHI Matsubara. Comité de Rédaction. « Dictionnaire historique du Japon, volume 19« , 1993. Lettre T. p. 4.
  • SOUYRI Pierre-François. Nouvelle histoire du Japon. Paris. Perrin. 2010. 627 p.

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