Des romans émouvants à l’approche de l’été

En ce beau mois de juin, Journal du Japon vous propose une sélection de romans que vous aurez du mal à lâcher. La guerre, l’amour, les souvenirs… de l’émotion pure pour de très beaux moments de lecture en perspective ! Pour en apprendre davantage, à vous de découvrir cet article.

No-no-yuri d’Aki SHIMAZAKI

No-no-yuri d'Aki Shimazaki, éditions Actes Sud : couvertureUne fois de plus, Aki SHIMAZAKI nous offre un roman à la fois léger et profond. On y découvre Kyôko, la sœur aînée d’Anzu, la céramiste découverte dans Suzuran, un autre titre de l’autrice. Mais pas d’inquiétude, chaque roman peut se lire indépendamment des autres : autre narrateur, autre récit, autre temps… Les lire tous permet d’avoir une vision globale d’une même famille. On découvre ainsi les différentes personnes qui la composent et vivent les événements différemment en fonction de leur sensibilité, de ce qu’ils savent ou ne savent pas. Ce sont ces multiples imbrications et facettes qui rendent ces petits romans tellement passionnants !

Kyôko est donc une femme séduisante, d’une grande beauté, secrétaire de direction épanouie dans une grande maison internationale de cosmétiques à Tokyo. Elle aime voyager à l’étranger, faire du shopping, et enchaîner les conquêtes d’hommes généralement mariés. Un portrait qui ne la rend pas particulièrement sympathique au premier abord.

« De toute façon, le mariage ou le concubinage sont hors de question pour moi. Je m’ennuie avec le même homme, avant même la fin de la première année. Simplement, j’ai besoin d’un compagnon avec qui je passe quelques heures agréables, idéalement une fois par semaine. Cela est resté une habitude depuis mes années d’étu­des.
Je choisis des hommes qui s’habillent élégamment. Ils doivent aimer manger au restaurant. On se promène en voiture. Pour se reposer ou dormir, on fréquente généralement un love-hotel. On se rejoint souvent à l’étranger. Chacun paie pour soi. Pas d’échange de cadeaux. Ainsi, il n’y a aucune complication au moment des adieux. C’est un accord tacite entre nous. »

Sûre d’elle, elle voit sa vie se dérouler dans la tranquillité d’un bon travail, d’un patron efficace et qui reconnaît ses qualités… Mais lorsque celui-ci doit rentrer aux États-Unis pour se consacrer pleinement à sa femme malade, Kyôko se demande si cette vie parfaite va pouvoir continuer.

Elle va apprendre à connaître son successeur, qui était déjà directeur adjoint. Un homme qu’elle trouve beau et drôle… Mais est-il vraiment une si belle personne ?

Certains trouveront peut-être que ce livre a une tonalité différente des autres romans d’Aki SHIMAZAKI, on sent moins d’émotion, et pas de sympathie pour l’héroïne dans les premières pages. Le monde de l’entreprise est certes cordial, elle déjeune parfois avec quelques « amis », mais on a plus l’impression de feuilleter un magazine de papier glacé sur Ginza, Tokyo by night et ses lumières étincelantes que de partager des moments intéressants avec des personnages attachants. Et c’est là qu’est le talent de l’autrice car petit à petit elle insère quelques souvenirs familiaux, l’image de son père avec une autre femme dans une voiture quand elle était enfant, sa sœur céramiste « beaucoup moins belle qu’elle », sa mère qui perd un peu la tête, ces tentatives pour lui présenter des maris qu’elle refuse. Une famille qu’elle voit peut, qui est loin dans la campagne alors qu’elle est une fille de la ville…

Bref, tout n’est pas aussi lisse et brillant que cela peut paraître, et les failles que le lecteur détecte petit à petit vont finir par rendre cette Kyôko terriblement touchante.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Reine de cœur d’Akira MIZUBAYASHI : amour, guerre et musique

Reine de coeur d'Akira Mizubayashi, éditions Gallimard : couvertureAprès le très beau roman Âme brisée, Akira MIZUBAYASHI revient avec un roman terriblement émouvant dans lequel la musique tient une place centrale, tout comme la guerre qui sépare les amants. Jun est un jeune Japonais venu étudier l’alto en France. Nous sommes en 1939, il tombe amoureux d’Anna qui aide son oncle au bistrot où il vient déjeuner. Cet amour naissant, magnifique, pur, sera mis à mal par la guerre : Jun doit rentrer au Japon et les deux amants se séparent à Marseille, se promettant de se retrouver dès que la guerre sera terminée. Mais il y aura les horreurs de la guerre en Mandchourie pour Jun, et la fuite sous les bombardements pour Anna enceinte… une vie à trois impossible.

En 2007, il y a Mizuné, brillante altiste, et Otto écrivain. Il livre dans un roman émouvant l’histoire d’un couple franco-japonais séparé par la guerre, d’un soldat traumatisé par les atrocités vues en Mandchourie, sa vie brisée par l’horreur malgré la musique à laquelle il essaie de se raccrocher pour survivre.

Deux personnes qui, des décennies après cette histoire d’amour brisé, vont recoller les morceaux, les vies amputées, partager leur amour de la musique qui les unit tous à travers le temps, qui transporte à la fois la souffrance, la révolte, l’espoir, la joie, qui fait ressortir ce qu’il y a de plus beau dans chaque être, au plus profond de son cœur.

Passé et présent se mêlent, journaux intimes, partitions, instruments de musique, langues, littérature… Les fils se nouent, la toile se tisse, et un merveilleux et émouvant tableau familial prend vie sous les yeux du lecteur.

Les premières pages sont une plongée dans la violence pure de la guerre, d’autres sont de superbes moments d’amour pur, et les pages sur la musique sont hallucinantes de beauté et d’émotion, au point qu’on a, tout de suite après la lecture, envie de se plonger dans les symphonies de Chostakovitch et Mozart. La huitième symphonie de Chostakovitch composée en deux mois en 1943 au cœur de la folie guerrière.

Un roman polyphonique qui vous bouleversera et vous entraînera des ténèbres à la lumière. Un très très grand roman !

« Lorsque la résonance des dernières notes du premier mouvement s’évanouit dans le silence de la grande salle, Oto entendit descendre de la voûte du théâtre le bruissement sourd de mille neuf cents spectateurs reprenant leur souffle. Pendant ce temps-là, Andris Lensons sortit de la poche gauche de son pantalon noir un mouchoir, s’épongea le front. Puis, sans tarder, il se remit en position.
D’un coup, une marche imposante démarra. Un changement d’atmosphère remarquable. Fondée pratiquement d’un bout à l’autre sur une mesure à pulsation binaire, la musique du deuxième mouvement se déploya comme pour évoquer tout un régiment composé de plusieurs bataillons. Des milliers et des milliers de combattants qu’Oto croyait voir avancer devant ses yeux paraissaient
dotés d’une puissance de destruction inimaginable : ils écrasaient et éliminaient tout ce qui se trouvait sur leur chemin. Ils combattaient les ennemis; ils les abattaient, les mutilaient, les capturaient, les torturaient. Et à la fin, on entendit, sur un fond de hurlements terribles des bois, semblables à des cris d’oiseaux agonisants, trois grands coups de timbales, mortels, fortissimo. À ce moment-là, Oto ne put s’empêcher de penser à ce qu’il avait lu dans le carnet vert de son grand-père. L’expression « trois coups » (« trois grands coups sinistres », « trois coups terrifiants», etc.) ne revenait-elle pas obsessionnellement sous sa plume ? Il était maintenant intimement persuadé que les trois coups que Jun Mizukami entendait sous son crâne dans un état de folie hallucinatoire, au moment où le militaire sanguinaire l’obligeait à rejeter par terre toute son humanité, étaient bien ces trois coups finals du deuxième mouvement de la Huitième symphonie de Chostakovitch. La force évocatrice de la musique était telle que Jun Mizukami se croyait transporté dans cette musique ; sans doute y voyait-il réellement trois têtes tranchées qui tombent…
On remarquait, au seuil du troisième mouvement, qu’une extrême tension habitait le corps d’Andris Lensons dressé sur ses deux jambes légèrement écartées : ses cheveux, près de sa nuque, étaient mouillés comme s’ils avaient été trempés par une averse soudaine. Mais, pris dans le torrent de la musique, il ne voulut accorder aux musiciens et au public qu’une pause minimale de quelques secondes. Ainsi, dès que les bras du chef suspendus en l’air descendirent vigoureusement, se fit entendre une longue série de sons martelés d’une pulsation toujours binaire, émanant du pupitre des altos. Les yeux d’Oto étaient fixés non seulement sur le bras droit de Mizuné qui manœuvrait fougueusement son archet, mais aussi sur son corps qui se penchait naturellement lorsque son instrument produisait des sons graves. Bientôt les altos cédèrent leur place aux violons qui, maintenant le principe des notes martelées, subissant régulièrement l’intrusion des violoncelles et des contrebasses comme des coups de poing reçus en plein
ventre, suscitaient l’intervention des clarinettes et d’autres instruments à vent émettant, quant à eux, comme des cris stridents proférés par des bouches tordues de douleur. Bref, une fois de plus, les violences de la guerre déferlaient dans la salle implacablement. La musique fonçait à une allure folle ; le martèlement obsessionnel finit par envahir tout l’orchestre et aboutit à un déluge de sons sauvages comme des cris de désespoir émanant d’une gueule ouverte figurée par les cordes, les cuivres et les bois, un déluge sur lequel se découpaient clairement d’innombrables et furieux coups de timbales comme des battements de cœur qui ne cessent de frapper fort et vite jusqu’à la crise cardiaque fatale… L’ensemble sonore, dans son déchaînement général, donnait l’impression d’une danse macabre se déroulant sur un charnier d’innombrables cadavres gisants. Oto, à ce moment-là, sentit comme un étouffement causé par une douleur dans sa poitrine qui lui déchirait la cage thoracique. Le tutti fracassant, barbare, de l’orchestre transformé en monstre rugissant fut alors suivi d’une avalanche de battements frénétiques engendrée par la caisse claire résonnant pour Oto comme l’annonce d’une exécution imminente. »

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Visa pour l’éternité de Laurence Couquiaud : l’odyssée de Juifs polonais de la Lituanie à la Chine en passant par le Japon grâce à un « Schindler japonais », Chiune SUGIHARA

Visa pour l'éternité de Laurence Couquiaud, éditions Albin Michel : couvertureC’est un roman puissant, émouvant que nous offre Laurence Couquiaud, et l’occasion de découvrir Chiune SUGIHARA, un consul et agent de renseignement japonais qui délivra des milliers de visas et sauva ainsi de nombreux Juifs d’un destin tragique.

Nous plongeons donc fin 1939 dans la Pologne envahie avec la jeune Ewa qui fuit pour trouver asile en Lituanie. Elle y rencontre Leib, un médecin qui a fui Varsovie. La communauté juive essaie de créer un semblant de vie dans ce pays, mais le répit est de courte durée et il faut à nouveau partir. Compliqué quand quasiment toutes les ambassades ont fermé. Mais pas celle du Japon. Grâce au consul Sugihara et aux visas qu’il délivre autant qu’il le peut, de nombreux Juifs dont Ewa, Leib et leurs amis artistes vont se lancer dans un nouveau périple qui les fera traverser la Russie et arriver au Japon… puis à Shanghai où ils tenteront de survivre dans un ghetto sordide en attendant la fin de la guerre.

Ewa et Leib ont en commun d’avoir déjà beaucoup souffert, beaucoup perdu lorsqu’ils arrivent en Lituanie. Le mari d’Ewa a été tué, Leib a perdu sa femme et ses enfants lors d’un bombardement à Varsovie. Malgré la douleur immense, ils vont tenter de survivre et l’entraide leur permettra de surmonter toutes les embûches qui se présenteront sur leur chemin. Car dès qu’ils se posent quelque part, la guerre et les différentes alliances entre pays les obligent à repartir, encore et encore. Heureusement qu’il y a une communauté forte, soudée, quelques moments joyeux, le théâtre, les chants, les fêtes avec les moyens du bord. Cela permet à la lumière d’apparaître malgré la violence des soldats, les menace de goulag, les camps de toutes sortes, les arrestations, les emprisonnements.

Si Ewa et Leib sont de magnifiques personnages de roman, Laurence Couquiaud a recueilli des centaines de documents, de témoignages pour construire ce beau livre qui révèle un pan méconnu de la guerre. Ces Juifs qui ont fui l’horreur en allant vers l’Est, et ces diplomates exceptionnels qui ont risqué leur vie pour en sauver. Chiune SUGIHARA fut d’ailleurs reconnu « Juste parmi les Nations » en 1985.

Certains personnages ont réellement existé, d’autres ont été créés à partir de personnes existantes. Le livre évoque aussi tous les morts, bombardés, fusillés, enfermés, gazés… D’ailleurs en Lituanie, 90% des 150 000 Juifs ont été exterminés lors de l’invasion du pays par les nazis.

Déracinement : « Il n’y a personne sur le quai pour leur dire au revoir. Tous quittent leur vie, leur passé, leur famille, leur patrie. Pas un geste d’adieu à travers la vitre pour leur faire croire qu’ils reviendront, que quelqu’un les attend.
Ils sont fébriles, angoissés et excités, pressés d’en finir, dévastés à l’idée d’arracher de leurs semelles d’exilés les dernières traces de la terre de chez eux. En montant dans cette immense chenille du Transsibérien avec leurs maigres possessions, ils grimpent vers l’inconnu, coupables d’abandonner ceux qu’ils savent ne pouvoir sauver.
Ceux qui n’ont pas reçu de visas de sortie.
Ceux des ghettos dont ils n’ont presque plus de nouvelles.
Ceux qui gisent à jamais dans le sol glacé.
Ceux qui se pensent encore en sécurité, les pauvres fous. »

Et Ewa très âgée que l’on retrouve en 2016 en Israël à la fin du livre de rappeler ce chiffre :

« Maman répète « 5 700 000 ». Au-delà de l’abomination de ce chiffre, c’est l’anéantissement total de leurs deux familles qui fait remonter la douleur. Soixante-dix ans plus tard, Ewa pleure. La voix de ma mère se brise. Elle essuie son œil vert, puis son œil bleu du revers de la main en soulevant ses lunettes.
– On ne guérit jamais. On l’enfouit et on vit avec. Enfin, on essaie. »

Le roman est servi par la très belle écriture de Laurence Couquiaud, on y sent un souffle puissant, une succession de tableaux minutieusement brossés, des atmosphères glaciales d’Europe centrale, de Russie aux chaleurs humides de Shanghai. Les émotions nous submergent, de la peur à la joie, de l’horreur à la douceur.

Un roman indispensable, à mettre entre toutes les mains dès l’adolescence.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Des lectures émouvantes à découvrir en librairie. Et que vous pouvez vous procurez avec l’approche de l’été qui vient. Bonne découverte à tous !

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