Il était une fois Edo – Fin : La chute du Bakufu

A la fin de la période d’Edo, le pouvoir des Tokugawa chancelle. Affaibli par les crises et les révoltes, le gouvernement d’Edo peine à se relever des critiques qui lui sont faites de toute part. L’arrivée des vaisseaux américains en 1853 est souvent considérée comme l’épisode marquant la fin des Tokugawa. Il ne faut pourtant pas oublier qu’ils arrivent dans une société où le pouvoir s’est considérablement amoindri au fil du temps. C’est ainsi un ensemble d’éléments aussi bien internes qu’externes qui amène le shogunat à disparaître au profit d’un gouvernement impérial. Cet article propose de découvrir dans quelle condition l’empereur Meiji arrive au pouvoir en 1868, malgré des siècles de passivité politique. Ainsi, tout commence avec l’arrivée de l’amiral Perry dans un Japon en crise et divisé en deux groupes opposés, amenant le dernier shôgun à céder son pouvoir à l’Empereur.

 L’arrivée des Américains

échange à yokohama

Le commerce de marchandises dans le port de Yokohama avec des navires américains, français et russes qui sont amarrés dans l’attente de marchandises. (Wikimedia Commons)

Si les navires américains arrivent en 1853, le premier contact entre les États-Unis et le Japon remonte à 1837. Néanmoins, il ne passa pas par un dialogue mais par la poudre. Un bateau, le Morisson, entre alors dans les eaux japonaises pour essayer de rapporter 7 naufragés japonais. Il espère ainsi profiter de cette occasion pour négocier un traité commercial. Et avant même de pouvoir accoster, il se fait tirer dessus par les canons japonais qui repousse le navire américain. Cet incident est vivement critiqué en Europe et aux États-Unis qui dénoncent l’attitude japonaise. Au Japon, il est jugé négativement par les Japonais lorsqu’ils apprennent le sort des naufragés. Mais les dénonciations de la part d’intellectuels sont réprimées et tout regard critique sur l’Occident, même pour prévenir le shogunat d’un potentiel danger, est passible d’une forte peine. Si le shogunat arrive à contenir cette crise, la colère demeure.

L’arrivée de la flotte de l’amiral Perry (1794-1858) en 1853 est d’abord dû à la volonté des Américains, et aussi en partie des Européens, de pouvoir naviguer, pêcher et faire halte sur l’archipel nippon. La pêche à la baleine est d’ailleurs en pleine expansion durant cette période. Après la signature de traités inégaux en Chine, le Japon apparaît comme un lieu stratégique entre le nouveau continent et l’Asie. Ainsi, l’amiral est chargé de remettre une lettre au Shôgun afin de permettre la création de liens entre les deux pays. Lorsque la flotte américaine approche les côtes japonaises, les habitants sont surpris par la fumée noire émise par ces bateaux. Ils les surnomment rapidement les kurofune, « bateaux noirs ». Ce sont quatre vaisseaux imposants qui accostent à Uraga, dans la baie d’Edo. Les Japonais comprennent rapidement qu’une attaque sur ces navires serait vaine et aucun coup de canon n’est tiré. Parmi eux se trouve en effet le plus grand navire de guerre de son temps. 300 marins américains débarquèrent armés. Ils sont chargés de recueillir des informations sur la topographie et de délivrer la lettre au Shôgun. C’est ainsi et sans incident qu’est remis le message des Américains et l’amiral Perry annonce ainsi au shogunat qu’il reviendra l’année suivante. La flotte repart une semaine plus tard, laissant le Japon sous le choc.

Les écrits japonais de cette époque montrent que l’autorité ne savait pas comment réagir. Le ministre principal Abe MASAHIRO (1809-1857) est chargé de trouver une solution. Pour cela, il prend deux décisions rapidement considérées comme un acte de faiblesse du shogunat. La première est d’informer l’Empereur de la venue des Américains. La seconde est de demander l’avis de tous les seigneurs sur la situation et les mesures à prendre. Pour les fiefs, cette décision signifie que le Shôgun n’est plus en mesure d’assurer la sécurité du Japon. Les provinces de Satsuma et de Chôshû profitent ainsi de cette situation pour affaiblir davantage le gouvernement d’Edo.

Masahiro Abe estime que le Japon ne peut sortir vainqueur en cas de conflit et il prend la décision au nom d’Iesada TOKUGAWA (1824-1858) d’attendre et d’observer comment la situation évolue. Cet immobilisme déplaît fortement notamment à ceux qui refusent de se laisser faire par les étrangers.

arrivée Perry Kanagawa 1854

Lithographie montrant l’arrivée des forces américaines en 1854 à Kanagawa (Wikimedia Commons)

En 1854, Perry revient au Japon avec 7 navires. Le gouvernement résigné face à ce spectacle n’a d’autre choix que de signer les traités qu’on lui soumet. Selon le droit international de l’époque, les États-Unis obtiennent le statut de nation la plus favorisée. Pour simplifier, cela signifie que tout pays signant un traité avec le Japon pouvait bénéficier des mêmes droits que les Américains. Par exemple, si un étranger commettait un crime sur un Japonais, il était jugé selon les lois de son pays et non celles du Japon. Concrètement, les Japonais se retrouvent dans un état de désavantage à l’international, ce qui provoque légitimement leur colère.

Conflit interne au Japon

Outre l’arrivée des Américains, la Russie intensifie la pression sur le nord du Japon. Dès la fin du 18e siècle, les Russes cherchent à étendre leur territoire avec les petites îles à l’est, soit le nord du Japon. Cette volonté d’expansion de l’empire russe inquiète le peuple japonais. Une conscience de la présence de pays étrangers forts s’installe durablement dans l’esprit japonais.

L’ouverture forcée du Japon entraîne ainsi une réelle prise de conscience. La population se rend compte à travers des informations sur l’état du monde qui leur parvient que le rapport de force n’est pas en leur faveur. L’Asie est fortement colonisée, notamment en Chine occupée par les Britanniques après les guerres de l’opium. Les Japonais craignent de subir le même destin que leurs voisins. La signature des traités inégaux est une source supplémentaire de frustration. La pression sur le shogunat est d’autant plus forte que l’Empereur s’est publiquement exprimé défavorablement à cette ratification, une première depuis des siècles !

Deux groupes se constituent alors. Le premier reste favorable au Shôgun. Il espère pouvoir négocier avec les étrangers pour conserver le régime politique et ne pas être confronté à une guerre qu’ils jugent perdue d’avance : ils prônent ainsi la coopération. De l’autre côté, on espère une transformation radicale de la société à travers des réformes importantes. Le second groupe veut une révision de ces traités inégaux et faire du Japon un acteur important dans cette mondialisation.

Pendant ces débats sur l’avenir du pays, le port de Yokohama devient un centre important du commerce entre l’archipel et le reste du monde. Le commerce de la soie par exemple se développe et les étrangers découvrent avec grand intérêt les estampes japonaises. Du côté japonais, sont importés les savoirs et les techniques de production moderne. Le Japon cherche à rattraper son retard technologique et envoie de brillantes personnes étudier à l’étranger. Les modèles allemand et russe notamment suscitent la curiosité.

Les étrangers connaissent des actes de violence à leur égard. Certains se font assassiner pour ne pas avoir respecté des protocoles ou pratiques japonais. Un crime très connu survient en 1862 lors du meurtre d’un Anglais nommé Richardson par le cortège du père d’un seigneur de Shimazu. Les Britanniques auraient bloqué le chemin de la troupe et refusés de descendre de leurs chevaux et ainsi faire preuve de révérence envers le daimyô. Alors que l’Angleterre exige réparation, la province de Satsuma refuse. Cette décision entraîne le bombardement de Kagoshima par la Royal Navy et la ville est ainsi brûlée en août 1863. Cette impuissance face à cet événement est une preuve supplémentaire, s’il en fallait une, que résister à cet « envahisseur » est pour le moment impossible.

incident de Kanamugi

Représentation de 1877 présentant l’attaque des Japonais sur le Britannique Richarson (Wikimedia Commons)

Chute du Bakufu et début de la révolution de Meiji

Face à la montée des contestations, le gouvernement durcit le ton et arrête tous les opposants qui s’exprimeraient un peu fort. En réponse, le ministre Naosuke LI (1815-1860) à l’origine de cette initiative est assassiné. Les meurtres s’enchaînent et la violence déferle pendant toute la fin du shogunat. Face à cela, les fiefs de Satsuma et de Chôchû s’allient et acceptent l’ouverture aux occidentaux, sans pour autant mettre fin à leur hostilité et leur envie d’annuler les traités inégaux. En parallèle ils rejettent l’autorité des Tokugawa. Cette alliance oriente ainsi les débats non plus sur le fait de rejeter ou non les étrangers, mais bien sur la légitimité actuelle du pouvoir. C’est ainsi que la figure de l’Empereur ressort. Les réformes pour le pays devraient passer, selon les opposants, par une destitution du Shôgun au profit d’une restauration de la famille impériale. Depuis des siècles, elle incarne en effet l’union du pays et a toujours gardé une forte valeur symbolique. La faction pro-impériale se rallie ainsi sous la devise « Sonô’jôi » (« révérer l’empereur, expulser les barbares »).

Les attentats dans les villes deviennent monnaie courante et instaurent un climat de méfiance et de terreur. Le shogunat tente des mesures pour limiter la colère avec par exemple un allègement du système de résidence alternée. Mais cette décision qui était hautement symbolique n’a pas l’effet escompté car elle montre le déclin de l’autorité administrative du Shôgun. Pour les opposants, elle confirme leurs doutes quant à la faiblesse du pouvoir. Les mesures prises sont alors sans grand effet sur la tension ressentie dans la société de cette fin d’Edo.

Les Tokugawa peinent donc à limiter les critiques à leur encontre, ce qui renforce davantage la position de leurs opposants. Se rendant compte que la situation actuelle est en sa défaveur, le dernier shôgun Yoshinobu TOKUGAWA (1837-1913) rédige une lettre à l’Empereur pour lui annoncer qu’il renonce au pouvoir et qu’il lui restitue tous ses pouvoirs. En échange, il cherche à pouvoir intégrer le gouvernement du nouveau régime.

Néanmoins, une guerre civile éclate le 3 janvier 1868 après la proclamation mettant l’Empereur à la tête de la nation. En effet, les deux partis ne sont guère satisfaits par ce dénouement. Des heurts ont ainsi lieu. Mais la faiblesse et la désorganisation de la faction pro-shôgun entraîne rapidement leur défaite. Yoshinobu est vaincu, mais arrive à s’échapper et prend la dure décision de se soumettre complétement à l’Empereur, sans retour possible. La famille impériale qui habitait depuis l’époque d’Heian à Kyoto déménage son palais à Edo pour marquer symboliquement sa prise de pouvoir. La ville reste la capitale du pays et est renommée Tokyo qui signifie « capitale de l’est ».

Bataille de Hakodate

Peinture de 1880 représentant la bataille d’Hakodate (Wikimedia Commons)

Le nouveau gouvernement entend unifier le pays pour renforcer la place du Japon sur l’échiquier politique mondial. La résistance mise en œuvre par la faction pro-shôgun est finalement matée en 1869 après la bataille de Hakodate. La guerre terminée, le pays retrouve une forme de stabilité. L’empereur Meiji et son nouveau gouvernement ont alors toute la latitude pour réformer le pays selon un nouvel idéal. Les classes sociales sont supprimées et l’école devient obligatoire. Avec le nouveau découpage géographique, des départements sont ainsi créés à la place de l’ancien système des provinces. Enfin et comme autre point notable, le pays se dote d’un parlement pour créer un régime parlementaire. C’est dans ce cadre que l’ère Meiji commence, après une révolution complète de la société et des pensées. C’est aussi ainsi que se termine l’époque d’Edo.

 

L’époque d’Edo qui a duré pendant plus de deux siècles connaît un rapide changement politique lors de ses dernières années. Mais pour autant, ce brusque retournement avec la chute du Shôgun et la restauration de l’Empereur ne sont pas uniquement liés à l’arrivée des Américains comme il a pu être dit. En effet, l’autorité était affaiblie en raison de plusieurs décennies de crises liées aux révoltes et aux famines. Le gouvernement d’Edo n’a pas réussi à rétablir la situation dans le pays permettant ainsi la multiplication des critiques à son encontre. Le shogunat faible, ses opposants confient le pouvoir à l’Empereur. Il a le devoir de redresser la situation du pays mais aussi de renforcer les capacités de production et l’armement pour pouvoir être un acteur dans la mondialisation de cette époque. La crainte d’une colonisation comme en Chine est dans la tête de tous les Japonais et elle sera à la base des réformes de Meiji visant à consolider le pays.

Pour faire un bilan succinct de la période d’Edo, il est nécessaire de rappeler qu’elle a permis deux siècles de paix (la « Pax Tokugawa ») et un essor économique et culturel important. Malgré une fin abrupte, nombres de techniques, de traditions ou encore de légendes ou d’histoires nous parviennent de ces temps où les Tokugawa régnaient. C’est ainsi que même de nos jours, l’époque d’Edo continue de nourrir l’imaginaire japonais et suscite toujours autant d’intérêt pour les amateurs d’histoire.

1 réponse

  1. simone delage dit :

    félicitations.beaucoup de recherche et de travail personnel. Bravo .bonne continuation.

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