Memories : 3 en 1 d’Otomo, mais pas que…

Pile deux ans après la ressortie au cinéma du plus culte que culte Akira, Katsuhiro OTOMO (mais pas que) est une nouvelle fois à l’honneur : le 24 août sort Memories, long-métrage qui cache en réalité trois moyens-métrages réalisés par trois talents différents. Un classique des années 90 qu’il serait dommage de louper pour tout amateur d’animation japonaise.memories affiche

Prologue : Mémoire rapide des omnibus en anime

Si le format d’omnibus (compilation de courts/moyens-métrages) ne nous est pas familier dans l’animation japonaise, comme en prise de vue réelle d’ailleurs, il n’est pas pour autant absent de la production et de l’histoire du médium. Récemment, la Japan Anima(tor)’s Exhibition du studio Khara a par exemple donné lieu à de vraies réussites populaires (le clip Me ! Me ! Me!) ou a créé des licences aujourd’hui installées dans le paysage anime japonais (SSSS. Gridman et Dynazenon). Autrement, le succès de Love, Death and Robots omnibus d’animation internationale signé Netflix qui en est à sa troisième saison n’est pas à oublier non plus.

robot carnival affiche

©APPP

Pour revenir plus en amont dans le temps et vers notre sujet, avant Akira, Katsuhiro OTOMO, mangaka à l’origine, s’essaye pour la première fois en tant que réalisateur sur des segments de deux omnibus, que l’on peut voir comme les graines du futur Memories : Robot Carnival et le mal-nommé Neo Tokyo (connu au Japon sous le nom de Manie-Manie Meikyû Monogatari), tous les deux sortis en 1987. Ces deux omnibus portent cependant moins la « patte Otomo » que Memories. Bien qu’il réalise le segment introductif et conclusif de Carnival Robot, de nombreux talents s’y illustrent dans les 7 courts-métrages ayant chacun leur identité propre et parfois très distincte. De la même manière, Neo Tokyo comprend 3 moyens-métrages réalisés par trois grands noms : Rintarô (Galaxy Express 999, Albator 78) et Yoshiaki KAWAJIRI (Demon City Shinjuku, Ninja Scroll) en plus de Katsuhiro OTOMO, aux identités tous très marquées. Dans son segment, OTOMO illustre d’ailleurs son talent de représentation des villes imaginaires avec une cité vide sans cesse en construction et dirigée par un robot devenu fou, ignorant les ordres des humains. C’est après ces deux participations en 1987 puis après Akira en 1988 que OTOMO revient vers l’omnibus en 1995, cette fois-ci au cinéma et d’une autre manière.

L’affiche de Memories est en effet plus démonstrative quant au rôle de OTOMO. S’il est écrit « KATSUHIRO OTOMO PRESENTS » c’es parce qu’il est impliqué, de près ou de plus ou moins loin, sur les trois moyens-métrages composant le film. Le premier, Magnetic Rose, est adapté d’une de ses histoires courtes en manga, kanojo no omoide. Il officie au character-design sur le second, Stink Bomb, et réalise le dernier, Cannon Folder. En somme, un film qui peut être qualifié de Otomo-esque bien que, nous le verrons, d’autres talents s’expriment en son sein.

Film 1 : Magnetic Rose et l’horreur spatial

Dans le premier moyen-métrage, un groupe d’éboueurs de l’espace (Planètes de Makoto YUKIMURA quatre ans avant l’heure) reçoit un signal de détresse étrange auquel ils décident de répondre. Arrivé sur place, deux des membres se retrouvent dans une sublime demeure style début XXe dans laquelle rôdent l’esprit et les souvenirs d’une ancienne diva d’opéra. Cet esprit (en est-il vraiment un?) devenu fou réveillera les peurs et les désirs cachés de nos éboueurs spatiaux.

memories affiche magnetic rose

©Studio 4°C ©Madhouse

Memories débute dans un ton bien sombre qui n’est pas représentatif des deux autres segments. À travers les visions d’horreur des personnages et la demeure de la diva perdant peu à peu de son vernis, le spectateur est amené dans un récit claustro et angoissant. Le réalisateur Kôji MORIMOTO est un expert du genre : bien que son nom ne soit pas le plus évoqué, il est par exemple l’auteur derrière la mythique scène de concert de Macross Plus et le réalisateur du second segment de Robot Carnival (on y revient) où un scientifique fou créé un Frankenstein style robot géant dans un déluge d’éclairs et d’artifices. La participation de Satoshi KON (Paprika, Perfect Blue) au scénario du projet donne une idée de la maîtrise de Magnetic Rose pour perdre son spectateur hors de la réalité, dans les visions de la cantatrice folle. La rediffusion au cinéma de Memories profite grandement à ce premier segment, car quoi de mieux pour apprécier les étendues spatiales qu’une salle obscure ?

Film 2 : Stink Bomb, la crise sanitaire en pire

stink bomb memories

©Madhouse

Changement d’ambiance. Après l’horreur spatiale, la crise sanitaire. Sujet tristement contemporain que Stink Bomb, littéralement bombe puante, le second segment de Memories, prend néanmoins à la rigolade. Un employé pharmaceutique un peu bébête a attrapé un gros rhume. Pour le soigner, pourquoi ne pas essayer le médicament secret du patron, rangé dans un flacon mystérieux ? Et, oui, vous l’avez deviné, c’était une mauvaise idée. Il devient une bombe humaine puante, et, à son insu, asphyxie tout être humain qui ose l’approcher. Notre héros, qui n’est pas le couteau le plus affûté du tiroir (voire de la cuisine), ne se rend bien évidemment pas compte de son état et passe tout le long du segment à chercher de l’aide, allant toujours plus loin dans le Japon qui passe alors en état d’urgence sanitaire plus que strict pour faire face aux déjà milliers de morts de l’épidémie humaine.

Le réalisateur est Tensai OKUMURA, aujourd’hui connu pour ses productions signées chez Bones (Wolf’s Rain) et ses adaptations de manga (les premières saisons de Blue Exorcist et de Seven Deadly Sins). Avec Stink Bomb, il signe une comédie absurde, de plus en plus dans l’excès si bien qu’elle rappelle même dans sa partie finale certains films de monstre géant contemporains style Shin Godzilla : tout ça, on le rappelle, à cause d’un gros rhume. Après l’angoisse de Magnetic Rose, Stink Bomb donne un temps de respiration au spectateur, à vos risques et périls néanmoins.

Film 3 : Cannon Folder et la guerre en grand

Dans la suite de ses représentations de villes imaginaires, Katsuhiro OTOMO, cette fois aux commandes, dépeint dans Cannon Folder un monde alternatif dans lequel une cité entière serait tournée vers les armes. On y suit le quotidien d’une famille banale qui, comme tous les autres foyers de la ville, voue une admiration dévorante à ces dernières et à la guerre.

cannon folder

©Studio 4°C

Katsuhiro OTOMO s’exprime ici dans un style différent de là où on a l’habitude de le retrouver, avec un aspect graphique plus proche de l’esquisse et du dessin crayonné que le réalisme et la fluidité d’Akira. L’univers singulier du segment intrigue et impressionne par ses détails : tout, vraiment tout, dans le quotidien des personnages, est ramené aux armes, à la guerre. Un contexte singulier qui nous rappelle malheureusement le défaut presque inhérent des courts et moyens-métrages : on aimerait en voir plus. D’autant plus que Cannon Folder est le plus court des trois, il ne dure qu’une vingtaine de minutes, face aux deux autres qui durent le double.

Memories présente trois moyens-métrages en un long qui redoublent d’imagination et présentent au spectateur une variété de mondes, de concepts et d’idées de mises en scène. Le film peut toutefois dérouter le spectateur par sa forme d’omnibus et le manque de lien (si ce n’est le style graphique de Katsuhiro OTOMO) entre ses segments. Mais ces formes permettant l’expérimentation et la créativité sont sûrement plus saines que certaines sagas cinématographiques avec une formule trop bien installée, qui satisfont mais ne surprennent plus.

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