Elles nous racontent leur Japon #24 Corinne Atlan

Corinne Atlan, dans son repère d’écriture en France – Crédit photo : Sophie Lavaur

Rencontrer Corinne Atlan, c’est naviguer dans les flots de l’écriture et de la littérature japonaise, qu’elle raconte comme personne d’autre.

Après de longs mois d’échanges, je la retrouve dans son refuge français, quelque part dans la forêt de Fontainebleau. Nous buvons un hojicha et elle me parle de sa longue carrière en littérature, de ses expériences d’Asie et de Japon. 

Un moment de pur délice, j’en suis repartie avec une longue liste de lectures.

Sophie Lavaur : Bonjour Corinne, qu’auriez-vous envie de nous dire pour vous présenter ?

Corinne Atlan : Ce n’est pas facile de répondre à cette question, c’est d’ailleurs pourquoi j’écris des livres. Disons que je suis auteure et traductrice, avec pour point central l’écriture, qui est le moteur de ma vie depuis très longtemps. De la lecture, je suis passée à la traduction et à l’écriture, dans une continuité naturelle. Littératures et voyages sont mes deux grandes passions, mais plus encore que voyager, c’est vivre dans le pays que j’aime le plus, car j’ai une grande curiosité pour les gens, les cultures et les différences.

Pourquoi le Japon ?

C’est un hasard ou plutôt, comme je le raconte dans mon dernier livre Le pont flottant des rêves, une forme de déterminisme inconscient. Nous sommes guidés par des rêves, des aspirations qui vivent en nous depuis l’enfance, et qui ne demandent qu’à s’exprimer quand on est face à des choix de vie, de métier ou autres.

À l’INALCO, j’ai choisi d’apprendre le japonais puis je suis partie vivre au Japon après ma licence, à vingt ans. Comme j’avais soif de visiter aussi d’autres pays asiatiques, j’en suis revenue au bout de deux ans, en voyageant, pour finalement m’installer au Népal où j’ai enseigné le français et épousé un médecin tibétain. 

À cette époque, j’étais passionnée par la culture de la vallée de Katmandou, une ville à la croisée de l’Inde et du Tibet. Le bouddhisme est passé par là avant d’aller en Chine, en Corée puis au Japon. De ce point de vue, tout cela fait partie de la même culture, celle du bouddhisme du Grand Véhicule, qui me fascine et me nourrit. 

Le Japon est lié à la Chine mais aussi à l’Inde. Ces cultures sont très différentes, pourtant on retrouve leur influence dans le bouddhisme japonais et même dans le shintoïsme. 

Parler japonais ouvre à des rencontres avec des Japonais où qu’on soit dans le monde car c’est un peuple très curieux de nature, j’en ai croisé partout où je suis allée, parce qu’ils voyageaient ou parce qu’ils vivaient à l’étranger. Il n’y a rien de plus simple que de se lier d’amitié avec eux quand on maîtrise leur langue. Cela m’a permis de rester en lien avec le Japon  pendant mes dix années passées au Népal. C’est d’ailleurs au Népal,  via des amis japonais, que j’ai découvert Haruki Murakami, que j’ai pu traduire par la suite à ses débuts en France.

C’est un texte de Sawako Ariyoshi qui m’a donné envie de devenir traductrice. C’était au début des années 90, et je vivais au Népal. Cherchant à utiliser ma faculté de lire le japonais pour gagner ma vie, j’ai démarché les éditions Picquier lors d’un été passé en France. Le texte de Sawako Ariyoshi n’a pas été retenu pour des questions de droits, mais Philippe Picquier m’a confié un autre texte. 

Je raconte ces débuts dans mon dernier livre. Nous étions en plein boom de la littérature japonaise en France, la traduction m’a permis de travailler à mon retour en France, tout en restant chez moi pour m’occuper de ma famille. 

En  2003, j’ai bénéficié d’une résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto, après quoi je me suis installée à Tokyo. Je suis revenue en France en 2005 et depuis, je passe au moins la moitié de l’année, voire plus, à Kyoto. Du moins jusqu’au confinement en 2020 : comme j’étais en France à ce moment-là, je n’ai pas pu rentrer au Japon.

Et c’est lors de cette résidence que vous avez fait vos premiers pas d’autrice ?

J’avais déjà publié un livre en 2002 sur mon expérience de vie au Népal, et signé divers textes de commande, mais la Villa Kujoyama a été le véritable point de départ de mon écriture personnelle. J’avais besoin de dégager du temps pour écrire mon premier roman, Le monastère de l’aube, car je traduisais beaucoup. Après la résidence, j’ai continué ma démarche d’autrice, à mon rythme. 

Écrire et traduire sont des activités complémentaires, énormément d’écrivains ont traduit ou traduisent des romans, c’est un tout, avec en son centre le goût de la lecture. Quand les auteurs se racontent, on retrouve souvent les mêmes parcours : il y a les premières lectures durant l’enfance, qui canalisent l’imaginaire et ouvrent à d’autres mondes. 

Je suis devenue traductrice par amour de l’écriture et de la littérature, et parce que cela me permettait de vivre de ma plume. Mais aujourd’hui je prends davantage de plaisir à écrire. 

Combien de livres sur le Japon avez-vous écrit, pourquoi c’est important ?

J’en ai écrit huit, mais pas uniquement sur le Japon, parce que j’avais des choses à transmettre, au-delà de ce pays. Je me sentais reconnue en tant que traductrice, mais j’avais l’impression qu’il manquait des pans entiers de ma vie : les années passées au Népal, si importantes et enrichissantes pour moi, n’existaient plus. 

Dans Le monastère de l’aube, je raconte l’histoire d’un moine japonais, qui voyage jusqu’au Népal et en Inde. Le héros est fictif mais c’est un roman historique, qui m’a permis de partager ma compréhension de cette culture-là en la transposant dans le temps. Le cavalier au miroir se situe au Tibet, mais il y a des personnages historiques japonais car je tenais à mêler ces deux mondes.

Mes autres ouvrages sont dans la lignée de mon travail de traduction : j’ai écrit  Un automne à Kyoto, Petit éloge des brumes et Le pont flottant des rêves avec la motivation d’affiner et de rendre plus lisible le Japon et un certain art de vivre asiatique tels que je les vis. Car même si le rôle du traducteur est d’inscrire ici la parole d’un autre et de la rendre compréhensible par le lectorat français, il faut garder en mémoire que l’auteur japonais écrit au départ pour les Japonais. 

Prendre la plume est alors une autre forme de traduction. Le Japon et l’Asie ont conditionné la personne que je suis, mon univers intérieur est nourri d’eux et je ne peux parler que de ça. C’est important pour moi de poursuivre cette activité d’écriture, avec pour point de départ mon ancrage dans cette réalité-là.

La connaissance ne passe pas uniquement par la cérébralité, l’Asie m’a appris cela. Je crois à l’importance de l’expérience et de la sensorialité pour se nourrir littéralement des choses, et avoir accès à une culture à travers le vécu. C’est pour cela que j’aime vivre sur place, pour m’imprégner, tout en revenant en France régulièrement. C’est une histoire d’allers et retours : pour garder la distance par rapport aux choses, il faut que cela circule.

Parmi les livres que vous avez écrits, quel est celui qui vous est le plus cher ?

Peut-être Un automne à Kyoto. Ce livre a rempli son objectif premier : les lecteurs disent qu’ils ont pu voyager et mieux connaître cette ville à travers mon récit. Il m’est cher aussi par la forme qu’il a pris et que j’ai adoptée sans le vouloir, au fur et à mesure de l’écriture. C’est une sorte de nikki, un journal intime à la japonaise écrit “au fil du pinceau”, avec des notes non datées, un mélange d’événements vécus, d’anecdotes et de réflexions philosophiques ou littéraires.

Autant que du Japon et de sa langue, je suis éprise de littérature japonaise, qui me passionne par sa richesse et la façon dont elle a évolué au travers des époques. Son histoire est extraordinaire, absolument unique. Elle puise ses origines dans des récits de dames de cour, dont les plus connus sont les Notes de chevet de Sei Shônagon et le Dit du genji de Murasaki Shikibu. À l’ère Meiji, la littérature japonaise s’est écartée de ce style monogatari (contes et récits) sous l’influence de la littérature occidentale puis a évolué dans une sorte de chemin double. 

J’aime beaucoup cette écriture par fragments, par juxtapositions, avec des récits non construits et des histoires qui ne finissent pas vraiment. Au début, cela a dérouté les amateurs de littérature japonaise, ils ont fini par l’apprécier.

Depuis que je traduis moins, je relis les livres que je lisais il y a une quarantaine d’années : Yasunari Kawabata, Yukio Mishima, Junichirô Tanizaki, Ryûnosuke Akutagawa, Ueda Akinari… Je les lis en français ou en japonais selon ce qui me tombe sous la main, c’est un vrai régal. Cette littérature est celle que je préfère au monde et je crois que si je n’avais pas fait des études de japonais, je n’aurais pas eu cette approche sensible de l’écriture.

La part de l’écriture dans votre quotidien ?

J’écrivais toute la  journée à l’époque où je faisais beaucoup des traductions. Maintenant, j’alterne les périodes où j’écris et celles où je me nourris, toujours en prenant des notes.

Une fois que le projet a avancé dans mon esprit, j’écris chaque jour, pour être portée par le flow. Quand je suis au Japon, j’écris le matin à l’aube, car on s’y lève tôt, les journées étant plus courtes.

Et celle du Japon ? 

Par habitude, même quand je suis en France, je me déchausse en entrant chez moi, je m’assieds par terre, je dors sur des tatamis. Je n’ai pas de salle à manger, car en Asie c’est un accueil tout autre, on partage plein de plats posés en même temps sur une table basse. Ce mode de vie asiatique est resté le mien. Je prépare peu de plats français mais j’apprécie aussi le modèle des repas dominicaux, avec la famille ou les amis réunis autour d’une table. 

Votre livre ou auteur préféré sur le Japon ?

Les chroniques japonaises de Nicolas Bouvier, parce que j’ai une tendresse particulière pour l’auteur, que j’ai rencontré peu de temps avant sa mort. C’était un personnage tellement délicieux. Je suis fascinée par le fait qu’il ait pu avoir une approche aussi fine de la culture japonaise sans vraiment parler la langue.

Concernant les écrivains japonais, je suis plongée en ce moment dans l’œuvre de Junichirô Tanizaki regroupée dans La Pléiade. Il est un des plus grands auteurs japonais. Son répertoire varie du récit historique à des histoires contemporaines. Ces deux volumes contiennent des textes et des nouvelles méconnues, il faut tout lire, c’est extraordinaire.

Il y a aussi Ryûnosuke Akutagawa, auteur du début du vingtième siècle, disparu très jeune. Il a peu écrit, essentiellement des nouvelles fantastiques d’une grande finesse psychologique. 

Parmi ceux sur lesquels j’ai travaillé, Yasushi Inoué est incontournable. Il est moins lu qu’il y a vingt ans mais je suis fière de l’avoir traduit. C’est un écrivain qui fait rêver, par le caractère historique et dépaysant de ses romans, situés aussi bien au Japon qu’ailleurs en Asie. Je l’avais découvert avec Les chemins du désert, et de lui, j’ai traduit entre autres Vent et vagues, le roman de Kubilai-Khan. C’était un vrai régal, j’ai aimé faire des recherches pour reconstruire ces univers fictifs dans lesquels des personnages évoluent dans un monde ayant réellement existé.

D’ailleurs, cet exercice de traduction de récits historiques m’a grandement influencée dans ma propre écriture. Pour le Monastère de l’aube, je visitais les lieux de Kyoto où se déroulaient certaines scènes, en essayant de les voir tels qu’ils étaient dans le passé. À force, mes personnages se sont mis à évoluer d’eux-mêmes dans ce cadre que j’avais imaginé, j’ai eu au final le sentiment qu’ils avaient été réels. À en parler, cela me donne envie d’en écrire un troisième.

Un secret d’écriture ?

Sur ce roman justement. À un moment, je voulais emmener mon personnage en Inde et au Népal et je cherchais un événement qui pourrait le décider à quitter son monastère. Je me disais : “il lui faut un choc”, sans trop savoir lequel.

Un matin, en descendant en ville depuis ma résidence à Kyoto, j’ai assisté à un accident de vélo extrêmement violent. Un moment où tout s’est figé, où j’ai eu l’impression d’un temps infini, même si l’ambulance est arrivée très vite. J’étais littéralement sous le choc. 

Je tenais mon idée : voir quelqu’un mourir violemment sous ses yeux. J’ai transposé cet événement à l’époque de mon moine, une période de guerre civile entre partisans de l’Empereur et ceux du Shogun. 

Je suis revenue sur les lieux deux jours après, à la recherche de ce qui aurait pu se passer à cet endroit il y a deux cents ans et pour ressentir l’atmosphère. Et là, je suis tombée par hasard sur une stèle de pierre où était écrit : “Ici, en 1864, Sakuma Shôzan est tombé sous les coups de son assassin”. Ce personnage qui a influencé la politique de la fin de l’époque d’Edo avait été attaqué là en plein jour, devant témoins. 

Je suis allée me renseigner plus précisément dans une bibliothèque, pour connaître les circonstances exactes de sa mort et pouvoir en faire le récit détaillé. Mon personnage est devenu le témoin de cet assassinat. Et j’ai décrit les choses à partir de mes propres émotions en assistant à l’accident de vélo. La chronologie de tout le roman s’est organisée ensuite autour de la date précise de cet événement. Ça a été un grand moment, j’étais un peu perdue dans le déroulement de mon récit, et tout s’est éclairé d’un coup, par le fruit du hasard.

De toute votre carrière en littérature, qu’avez-vous appris de plus important ?

Qu’il faut se mettre à écrire pour savoir ce qu’on va produire ou ce qu’on a en nous : il y a un phénomène inhérent à l’écriture, c’est très différent de penser ou de réfléchir. C’est difficile à expliquer, comme quelque chose qui vous traverse et vous entraîne. Et au-delà de la technique d’écriture, il faut s’ouvrir à ça, laisser la place à ce qui peut advenir, oser écrire, dépasser ses blocages, arriver à se livrer. C’est mon idéal d’écrivain, et ce n’est pas une histoire de narcissisme. Cette dimension n’existe pas dans la traduction, même si on se laisse traverser par la voix de l’auteur.

Les prochains projets ?

Je repars au Japon en Novembre. Ça a été une expérience de rester trois ans en Europe, sans l’Asie. Cela m’a permis de redécouvrir le côté agréable de vivre ici, de rester longtemps au même endroit. Mais il y a tellement de choses qui m’ont manqué du Japon… 

Je fais beaucoup moins de traductions depuis quelques années. Je travaille surtout pour le théâtre, pour des catalogues d’expositions ou des textes d’artistes. Je préfère me concentrer sur mes projets d’écriture personnelle, car mon temps n’est pas illimité. Si je ne me laisse pas cet espace-là, je ne pourrais pas réaliser ce que je veux faire.

J’adore toujours autant lire en japonais, et je lis d’autant plus que je n’ai pas besoin de rester six mois sur le même roman pour le traduire. Grâce à la pandémie,  j’ai retrouvé le pur plaisir de la lecture comme quand j’étais adolescente. 

De retour au Japon, je vais passer à une phase plus productive car la vie là-bas stimule mon désir d’écriture. 

Je vais vous laisser le mot de la fin…

Quelques mots peut-être sur mon dernier livre, Le pont flottant des rêves ? J’y ai intercalé mon parcours global, qui a nourri mon activité de traductrice et d’écrivaine, avec des réflexions sur la langue japonaise et la traduction. Je décris notamment mon premier voyage en transsibérien vers le Japon, ce point de départ de toute une vie dédiée à aller vers “ l’ailleurs ”. 

C’est quelque chose que j’aimerais refaire, un long périple en train à la rencontre d’un peuple. C’est un peu utopique vu ce qui se passe dans le monde. Avec la  guerre en Ukraine, j’ai réalisé à quel point tout cela était du passé. Je suis très nostalgique de ce voyage à travers la Russie pour arriver jusqu’au Japon et de la fraternisation entre des passagers cosmopolites.

En somme, c’est important d’être dans l’instant, de vivre pleinement chaque moment. C’est une notion très japonaise, et c’est le travail de toute une vie.

Merci Corinne pour cet échange si riche et pour vos conseils de lectures, je vous souhaite de belles retrouvailles avec le Japon.

Le dernier ouvrage de Corinne Atlan, Le pont flottant des rêves est publié aux Éditions La contre allée. Vous y trouverez dans les dernières pages la liste de ses œuvres personnelles et de ses traductions.

Quelques ouvrages, écrits ou traduits par Corinne Atlan – Crédit photo : Sophie Lavaur

6 réponses

  1. Elisabeth Henry dit :

    J’adore son travail. Merci madame de nous avoir permis de lire de si fabuleux auteurs.

  2. Anne-Marie CARRION dit :

    Cet article m’a donné envie de connaitre Corine Atlan et son œuvre. .Merci

  3. Mélanie dit :

    Très belle interview.
    J’ai beaucoup aimé Un Automne à Kyoto, à l’écriture élégante et intimiste.
    J’espère que Madame Atlan nous offrira un nouveau livre relatant ses impressions de son retour au Japon qui lui est si cher, après ces dernières années en France.

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