L’ère Meiji en mangas #2 : entre traditions et modernités
Là où les séries historiques présentent principalement des scénarios en phase avec le contexte de l’époque – installation du nouveau gouvernement, chute de la caste des samouraïs – tout en exposant le cadre général de l’ère Meiji, il existe d’autres formes de représentations de cette ère.
Ainsi, les mangas dépeignent la vie quotidienne des Japonais de Meiji : pratiques alimentaires, vestimentaires et sociétales. Ils mettent en avant les mutations, mais également les fusions culturelles à l’œuvre durant cette phase d’ouverture du Japon.

L’émergence d’une société nouvelle
L’ouverture au monde et la modernisation selon les normes occidentales bouleversent indéniablement une société qui s’était repliée sur elle-même pendant presque 230 ans. Tout d’abord, citons la refonte des classes sociales avec l’abolition des guerriers pour laisser place à quatre classes sociales : les kazoku (aristocrates de cour et grands féodaux), les shizoku (guerriers d’échelon supérieur), les stosu (guerriers d’échelon inférieur – rapidement abolie) et les heimin (le peuple : paysans, artisans, marchands, etc). Tous ont la possibilité légale de mariage entre membres d’anciennes castes, puis de se reconvertir dans un autre domaine professionnel. Mibu Gishi Den est le parfait manga pour illustrer ces changements. L’histoire est racontée par le biais d’anciens camarades (ou ennemis) rapportant les faits d’armes d’un certain Kan’ichirô Yoshimura, membre de la milice pro-shogunale du Shinsengumi pendant la période du Bakumatsu, auprès d’un journaliste. Celui-ci voyage à travers le Japon pour recueillir des témoignages pour son article. Ainsi, l’histoire se déroule à la fois durant l’avènement et pendant l’ère Meiji.
Au contact de ces personnages, nous découvrons la reconversion des anciens camarades samouraïs de notre protagoniste : un aubergiste servant de la bière ou un policier. Ces deux profils permettent de mettre en avant l’abolition des privilèges samouraïs avec un choix : revenir au service de l’État comme bureaucrate, militaire et policier à l’instar de Takuma ou de Hajime Saitô ou, se reconvertir dans la nouvelle société civile avec les indemnités d’État. Cette possibilité ainsi que la libéralisation des anciennes castes permettent à d’anciens samouraïs de devenir commerçants ou patrons en créant les premiers zaïbatsu (conglomérats d’entreprises) : Iwasaki Yatarô, ancien samouraï de Tosa, fonde Mitsubishi, Yasuda Zenjirô fonde la banque Yasuda, d’autres deviennent boulanger comme Kimura Yasubee. En s’inspirant des gâteaux manjû, il fourre ses pains d’anko et crée le premier anpan qui va se répandre dans tout le Japon.

L’exemple des samouraïs est le plus parlant avec les protagonistes. Or, une pléthore de nouveaux métiers s’ouvre avec l’installation des usines, des chemins de fer et la création des services publics, tant pour les hommes que pour les femmes. Elles participent massivement à la première vague d’industrialisation du Japon par le biais du domaine textile avant de se diriger vers les domaines tertiaires : infirmières ou opératrices téléphoniques. Néanmoins, certains métiers persistent comme les courtisanes que l’on retrouve dans Les Noces des Lucioles.
La société mute tout comme les mœurs avec tout d’abord la possibilité pour tout Japonais d’obtenir un nom de famille dès 1870. Autrefois apanage des nobles et des guerriers, cette pratique devient obligatoire. Le mariage entre classes sociales est désormais autorisé aux yeux de la loi. Mais, il ne faut également pas oublier l’introduction de nouvelles pratiques alimentaires et vestimentaires que l’on observe parfaitement – de manière sous-jacente – dans tous les mangas relatifs à l’ère Meiji.
Occidentalisation, modernisation et traditions « inventées »
L’aubergiste rencontré par le journaliste lui propose de la bière, boisson alcoolisée importée au Japon. La première brasserie est ouverte par des étrangers sous le nom de la Spring Valley Brewery, à Yokohama – aujourd’hui, elle se nomme Kirin. La première brasserie nationale, la Sapporo Breweries Limited, est fondée en 1876, à Hokkaidô par le gouvernement local. Seibei Nakagawa, son maître brasseur, a été formé aux techniques allemandes – ce qui lui donne son goût lager, proche des bières allemandes. Ce moment fondateur se poursuit avec sa consommation par la nouvelle classe issue de l’industrialisation : étudiants, universitaires, journalistes et bureaucrates. La bière arrive accompagnée également du whisky.

La bière c’est une chose, les plats en sont une autre ! Paradoxalement, la cuisine japonaise ne se constitue, en tant que telle, qu’à partir de l’ère Meiji. Nommée washoku, elle est l’avers d’une pièce et le revers est la cuisine yôshoku qui peut se traduire par « cuisine occidentale ». Celle-ci est présente dans tous les mangas de Dragon Ball, mais aussi dans Naruto avec les ramens. Visible dans notre corpus, cette nourriture n’est pas l’homonyme de manière stricte de nos plats occidentaux. La cuisine yôshoku est avant tout un corpus de recettes populaires issues d’ingrédients et d’une préparation à l’occidentale, adaptées aux goûts et aux arts de la table japonaise.
Dans ce corpus, vous retrouverez les plats avec une base de viande, car sa consommation est perçue comme une preuve de civilisation, en miroir avec les Occidentaux : le bœuf à l’Ouest et le porc à l’Est. De cette distinction, le tonkatsu est créé dans les quartiers d’Asakusa et d’Ueno tout comme le katsudon. Le célèbre curry-rice que l’on retrouve progressivement dans les foyers durant l’ère Taishô (1912-1926) était d’abord un plat de marins – découvert lors des formations des marins par la Royal Navy. Il est un parfait métissage entre le plat britannique (pain et curry indien) et les habitudes japonaises. Jugé trop occidental, le pain est remplacé par le riz. Concernant les ramens, la base est ramenée au Japon par des étudiants chinois après 1895 et les gyozas proviennent de raviolis manchous, une zone sous influence japonaise après 1905.
Ces représentations « naturelles » en manga reflètent toutes des mutations subies par la société japonaise. Cependant, avec l’alimentation, elles sont en sous-marins là où la mode permet d’office de montrer l’évolution des pratiques d’une société en cours de modernisation. Par les yeux d’Isabella Bird, protagoniste du manga éponyme, avec son regard totalement étranger au Japon, nous pouvons d’autant plus appréhender ces pratiques culturelles en mutations.
De la même manière que l’alimentation, la mode traditionnelle, nommée wafuku, s’érige en opposition des habits de type occidental – yôfuku – qui marque d’autant plus une division genrée des styles en lien avec la hiérarchie au cœur de l’industrialisation. Dans cette veine, le Japon applique une division pour marquer sa « civilisation » : le chignon est interdit pour les hommes, remplacé par les cheveux courts et l’inverse est imposé aux femmes avec l’obligation des cheveux longs. Cette division est visible dans tous les mangas de l’époque : les samouraïs troquent la coupe traditionnelle et les femmes possèdent toutes les cheveux longs.
L’uniforme s’immisce à chaque étape de la vie des jeunes garçons. Dès l’enfance avec celui de l’école, d’inspiration militaire prussienne, que l’on retrouve pour le jeune Hirohito, puis celui des étudiants. Ces uniformes civils préparent celui du service militaire, dont la tenue est d’inspiration française durant l’ère Meiji avec Sugimoto comme modèle dans Golden Kamui. Takuma, lui, porte l’uniforme de la police de Tôkyô qui deviendra durant cette ère la police métropolitaine de Tôkyô, inspirée du modèle parisien.

Plus flagrant dans l’ensemble de ces mangas : la fusion dans les rues du style traditionnel avec le hakama, le kimono ou autres habits cohabitent avec l’adoption rapide et massive du costume européen pour les hommes. Dans le cadre de nos protagonistes, nous le remarquons chez le journaliste de Mibu Gishi Den, mais également chez les universitaires et ingénieurs. En soi, chez la nouvelle classe émergente de l’ère en lien avec la petite bourgeoisie et les intellectuels. Du côté des gouvernants : militaires, policiers, ministres, ce costume-uniforme de la vie publique est en contraste avec le maintien de la tenue traditionnelle dans la sphère privée.
Du côté des femmes, l’uniforme est de mise également dans le milieu scolaire avec pour caractéristiques la volonté de modernité et le maintien des préceptes confucianistes de la simplicité et de la sobriété. Moins visible que le port du costume qui rompt l’homogénéité d’un espace, les habits féminins sont issus du métissage entre pièces traditionnelles et modernité. L’ère voit la naissance et l’adoption de jupes avec bottes, soit le style andonbakama, avec l’ajout d’accessoires comme le sac, les bijoux et les tissus inspirés de l’art nouveau. Le kimono devient un objet en deux pièces composées d’une chemise avec un col style kimono, des manches serrées, une jupe sans crinoline et une ceinture légère sous la poitrine pour favoriser les mouvements. Ainsi, dans nos séries mangas, les habits que l’on peut facilement percevoir comme « traditionnels » sont en fait des véritables fusions culturelles entre Japon et Occident dont la logique est simple : élaborer des « traditions ».
Dans cette catégorie, Sakoto, la protagoniste des Noces des Lucioles est un parfait exemple. Fille de bonne famille, elle souhaite à tout prix trouver le mari idéal selon les idéaux de son père. Cette quête l’amène à évoquer en partie le concept de ryôsai kenbo qui est diffusé et imposé à l’ensemble de la population japonaise. Ce concept peut se traduire par « bonne épouse-bonne mère » et provient de la caste des samouraïs. Outre une autre réhabilitation de ces guerriers, ce principe confine le rôle féminin à celui de ménagère, malgré de plus grandes libertés. Cette tradition inventée se diffusera encore plus densément au fil du XXe siècle pour en faire émerger le cliché de la femme-ménagère japonaise de l’après-guerre.
Le dernier point de cette fusion entre Japon et Occident se conçoit dans la modernisation des systèmes de transports : compagnie de transport maritime, tramway et surtout le chemin de fer.
Et le Japon devient le pays du train

Evoqués en toile de fond pour le déplacement des personnages ou au coeur du scénario de l’histoire, comme dans Engineer, les nouveaux moyens de transports sont tous visibles en mangas. Tout d’abord avec l’urbanisation massive, nobles et hauts gradés peuvent se déplacer en jinrikisha – le fameux pousse-pousse, mis en place au Japon – ou en voiture, vers la fin de l’ère Meiji. Néanmoins, avec l’industrialisation, les pousse-pousse sont progressivement remplacés par d’autres moyens de transport comme le tramway en ville, généralement électrique comme on peut le voir dans le deuxième tome de Engineer.
Concernant les compagnies maritimes, elles sont en concurrence avec l’expansion du chemin de fer. Cette dualité permet de rapidement relier les différents points stratégiques du Japon dans l’optique de favoriser la circulation des marchandises et des hommes. Ce développement devient un véritable enjeu pour Yasujiro Shima, chef de service des chemins de fer du Kansai, promu ensuite au rang d’ingénieur en chef de la compagnie nationale.
Par le biais de ce manga, nous découvrons l’expansion du chemin de fer au Japon avec les compagnies privées puis celle du gouvernement mais aussi les enjeux du développement des axes ferroviaires comme instrument vital de l’économie et de la souveraineté japonaise. Par les yeux de son ingénieur et de Tetsundo Amamiya, son conducteur de test, le manga permet de montrer la diversité des locomotives employées, les défis de la modernisation du réseau, mais aussi les spécificités locales comme à Hokkaidô.
Avec une quête « simple », le manga nous plonge dans le tumulte de la modernisation du transport, avec parfois, des effets négatifs, comme la fin des pousse-pousse à Tôkyô dûe à la construction des lignes de tramways. Ce ressentiment est catalysé lors de la révolte d’Hibiya, contre la paix avec la Russie impériale, où des tramways sont détruits durant les émeutes.
Cette paix est la conséquence de la défaite de la Russie impériale face au Japon en 1905. Victoire qui tient d’un processus de conquête de nouveaux espaces et d’extension de la zone d’influence du pays du Soleil Levant pour s’imposer sur la scène régionale.
Une ère de métissages culturels
L’industrialisation et la modernisation selon le prisme occidental transforme le Japon en une puissance régionale. Or, cette dernière n’est pas qu’une simple copie de l’Occident même si le Japon s’est inspiré des pays occidentaux pour sa modernisation : France pour l’administration, son droit pénal, ses forces de sécurité et ses uniformes (départements, traduction du code pénal napoléonien, police métropolitaine de Paris pour Tôkyô et la gendarmerie française pour la kempetai), Grande-Bretagne pour son système commercial et sa marine, États-Unis pour son modèle éducatif et son modèle agricole (principalement à Hokkaidô) et l’Allemagne pour son armée, sa constitution et sa bière…
Le Japon a puisé son inspiration de l’Occident et l’a fusionnée avec sa propre culture de consommation comme il l’avait fait avec les techniques venues de Chine. Cette école de l’Occident, selon les dires de Edwin O. Reischauer (historien, docteur en lettres, ancien ambassadeur des États-Unis au Japon de 1961 à 1966 et fondateur du Japan Institute à l’université de Harvard), élabore un Japon à la croisée entre ses traditions et la modernité occidentale.
En émerge une autre modernité qui élabore des traditions inventées, construites purement pour soutenir le régime comme celles du ryôsai kenbo ou de la primauté masculine pour accéder au trône. A contrario, des pratiques sont mises au goût du jour comme le port du kimono qui subit des modifications pratiques et esthétiques. Cette fusion est parfaitement visible dans cet état moderne possédant encore des structures claniques à sa tête.
Notre voyage dans les représentations mangas de l’ère Meiji ne se termine pas ici, l’ultime épisode arrive la semaine prochaine !
Bibliographie et pour aller plus loin
Mangas sources (ordre alphabétique des dessinateurs et des dates de publications françaises)
IKEDA Kunihiko, Engineer. A la conquête du rail, Rouen, Éditions Petit à Petit, 2025.
KEMURI Karakara, Laughing Under The Clouds, Nice, Panini, 2024.
KISHIRO Yukito, Gunnm édition originale, Grenoble, Glénat, 3e édition, 2016.
NAGAYASU Takumi (dessin) et ASADA Jirô (scénario), Mibu Gishi Den, Paris, Mangetsu, 2023.
NODA Satoru, Golden Kamui, Paris, Ki-oon, 2016.
NOJO Junichi (dessin), EIKUFU Issei (scénario), SHIBA Hidetaka (supervision), Empereur du Japon : l’histoire de l’empereur Hirohito, Paris, Delcourt/Tonkam, 2019.
SAMEOTOKO Takumi (dessin), IDE Keisuke (scénario) et HISAYAMA Noboru, MIZUTANI Toshiki (supervision), Forlorn Hope, Paris, Komikku, 2025.
SASSA Taiga, Isabella Bird – femme exploratrice, Paris, Ki-oon, 2017.
SIIBASHI Hiroshi, Iwamoto Senpai, Paris, Mangetsu, 2025.
SUENOBU Ryu (dessin), TAKIGAWA Renji (scénario) et SAMURA Hiroaki (supervision), L’Habitant de l’infini : Bakumatsu, Bruxelles, Casterman, 2023.
TACHIBANA Oreco, Les Noces des Lucioles, Grenoble, Glénat, 2024.
TAKAHASHI Tsutomu, Sidooh, Nice, Panini, 2021.
—, Sidooh Sunrise, Nice, Panini, 2025.
TANIGUCHI Jirô (dessin) et SEKIKAWA Natsuo (scénario), Au Temps de Botchan, Bruxelles, Casterman, 3e édition, 2024.
WATSUKI Nobuhiro, Kenshin le Vagabond, Grenoble, Glénat, 2e édition, 2009.
YAMAKUJIRA, Les Lueurs de l’Outre-Monde, Paris, Kurokawa, 2025.
Ouvrages et articles
ABBAD Fabrice, Histoire du Japon, 1868-1945, Paris, Armand Colin, 1999.
AÏN Alexandra, « Fragmentation de l’être. Mémoire et identité dans les mangas », Captures, 2019/4, p. 2-14.
BOUISSOU Jean-Marie (dir.), Le Japon contemporain, Paris, Fayard, 2007.
—, Le Japon depuis 1945, Paris, Armand Colin, 2e édition, 1997.
—, Manga – Histoire et univers de la bande dessinée japonaise, Arles, Éditions Philippe Picquier, 3e édition, 2013.
CARLOTTO Federica, « Métissage de styles vestimentaires : le style andonbakama durant la période Meiji (1868-1912) au Japon », dans Du Transfert culturel au métissage. Concepts, acteurs, pratiques, 2019, p. 371-385 [en ligne] URL : Du transfert culturel au métissage – Métissage de styles vestimentaires : le style andonbakama durant la période Meiji (1868-1912) au Japon – Presses universitaires de Rennes
DUFOURMONT Eddy, Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 3e édition, 2017.
GRAVEREAU Jacques, Le Japon au XXe siècle, Paris, Seuil, 3e édition, 1993.
FRÉDÉRICK Louis, Le Japon dictionnaire et civilisation, Paris, Robert Laffont, 1996.
MARIE Ako, « La culture du pain au Japon », nippon.com. Votre portail vers le Japon, 2019 [en ligne] URL : https://www.nippon.com/fr/japan-topics/g00694/
NINOMIYA Hiroyuki, Le Japon pré-moderne 1573-1867, Paris, CNRS Éditons, 2017.
SOUYRI Pierre-François, Nouvelle Histoire du Japon, Paris, Perrin, 2010.
—, Être moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2016.
YURIKO Aoki, « “Yôshoku“, une cuisine occidentale…typiquement japonaise ! » nippon.com. Votre portail vers le Japon, 2019 [en ligne] URL : https://www.nippon.com/fr/japan-topics/g00749/

