Shinsengumi : la brigade sacrifiée du Shōgun

Si vous lisez des manga, regarder des animés ou juste êtes fan de la culture japonaise, il est fort probable que vous ayez déjà vu cette tenue. Le Shinsengumi et ses grands personnages comme Isami KONDŌ ou Toshizō HIJIKATA doivent vous être familiers. Il s’agissait d’une force de police spéciale au Japon, bien connue pour son respect très strict du code du guerrier, le bushidō. Cette brigade éphémère n’a été active que seulement 5 années pendant la difficile période du Bakumatsu (fin du Shogunat) mais demeure encore aujourd’hui populaire. La pop culture continue de s’inspirer de cette période de l’histoire et du Shinsengumi. Mais connaissez-vous vraiment leur histoire ?

Hakuōki Shinsengumi kitan ©Studio Deen

Contexte historique de l’époque d’Edo et la « fermeture du pays »

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il est très important de connaître au préalable le contexte historique. 

Les Tokugawa règnent pacifiquement sur le Japon pendant environ 160 ans. L’empereur n’a qu’un pouvoir symbolique et c’est son conseiller militaire, le Shōgun, qui exerce une dictature militaire sur tout le pays réunifié. Ce shogunat met en place une politique isolationniste du territoire appelée Sakoku (littéralement « fermeture du pays ») dont l’objectif principal est d’arrêter les missionnaires chrétiens et empêcher toute ingérence étrangère ou éventuelle colonisation. Aucun étranger ne peut entrer sur le territoire japonais et aucun Japonais ne peut quitter le Japon, sous peine de mise à mort. A quelques exceptions : les Hollandais peuvent venir sur l’île de Dejima dans la baie de Nagasaki pour commercer avec les Japonais et ils doivent écrire une fois par an une explication sur les principaux événements du monde. Cette politique commence vers 1650 et se termine en 1853, avec l’arrivée du Commodore Matthew Perry. Officiellement, cette politique prend fin avec la restauration Meiji en 1863. 

Durant la période d’Edo, la société est verrouillée et divisée en quatre groupes : les guerriers, les paysans, les artisans et les marchands. Le groupe des guerriers (samouraïs ou bushi) était sous les ordres du Shōgun ou de ses vassaux les daimyō (seigneurs féodaux ou « grands noms »). Sur décision du gouvernement shogunal, pour pacifier le pays et conserver le pouvoir, les daimyō ont pour ordre de réduire leurs armées. Si l’objectif d’affaiblir les seigneurs féodaux est un succès, les guerriers sans emploi (rōnin) deviennent un véritable problème social. Les samouraïs devaient suivre le bushidō, « la voie du guerrier » qui met l’accent sur le devoir envers son maître et la loyauté jusqu’à la mort.

L’arrivée des Navires Noirs à Yokohama en 1854. Lithographie de Wilhelm Heine, artiste qui a accompagné le Commodore Perry

 

Le Shinsengumi au service du système shogunal

Après l’arrivée du Commodore Perry en 1853, le Japon est divisé en deux : les partisans du Shogunat avec l’ouverture du Japon aux pays occidentaux et les partisans de l’Empereur qui veulent remettre ce dernier comme seul dirigeant du pays et fermer les frontières avec pour slogan « Sonnō jōi » (« révérer l’empereur, expulser les barbares »). Les impérialistes manifestent leur désaccord en commettant des actes de violence à Kyoto. En réponse, le Shogunat crée le Mibu Rōshigumi, un groupe d’anciens rōnin avec pour mission de protéger le Shōgun Tokugawa Iemochi. Plus tard, le 18 avril 1863, son nom sera changé en Shinsengumi. Mais qu’est-ce qui rend cette brigade si spéciale par rapport à la police de la même époque par exemple ? 

Cette force a été mise en place durant une période où les samouraïs prêts à mourir pour leur daimyō et qui ne jurent que par le code des guerriers n’existent quasiment plus. Les nombreuses années de paix ans tout le Japon et avec ses pays voisins expliquent en partie cette perte d’âme chevaleresque. Comme un retour aux sources et à l’âge d’or des samouraïs, les membres du Shinsengumi doivent suivre un code très strict sous peine de devoir se donner la mort selon le rituel du seppuku. Est condamné à mort tout guerrier qui : 

  • S’écarte du bushidō
  • Quitte le Shinsengumi
  • Collecte des fonds à titre privé
  • Prend part à des litiges
  • S’engage dans des combats privés

Outre son code de conduite, un autre élément-clé du Shinsengumi est son uniforme. Ses membres sont souvent représentés avec un haori, manteau bleu pâle porté par-dessus leur kimono, bien qu’ils ne l’aient porté qu’une seule fois. On dit que le haori de couleur bleu-vert asagi avec le motif dandara a été adopté par Isami KONDŌ en guise de loyauté à celui de l’Ako Roshi que l’on connaît plus en France sous le nom de l’histoire des 47 rōnin. Le symbole figurant sur leur drapeau et leur bannière est le kanji 誠 signifiant « sincérité ». Cet uniforme a fait forte impression sur les habitants de Kyoto car aujourd’hui, elle est toujours un symbole de la ville.

Uniforme du Shinsengumi (Wikimedia Commons)

Les personnages-clés

Vous avez dû croiser dans différentes fictions plusieurs noms célèbres dont voici une liste des membres du Shinsengumi les plus connus :

Le commandant (局長 Kyokuchō) : Isami KONDŌ

Il est né dans une famille de paysans de la province de Musashi et est devenu le quatrième maître du style de sabre Tennen Rishin Ryu dans le Shieikan dōjō. Il devient commandant du Shinsengumi le 16 septembre 1863, après avoir tué tout le groupe de Serizawa Kamo. En décembre 1867, il reçoit une balle dans l’épaule et manque de mourir. Un an plus tard, il est contraint de se rendre et le 17 mai, il n’est pas autorisé à se donner la mort par éventration (seppuku) mais est décapité comme un criminel.

Le vice-commandant (副長 Fukuchō) : Toshizō HIJIKATA

Il était surnommé le « vice-commandant démoniaque » (Oni no fukuchō) en raison de la sévérité avec laquelle il faisait respecter les règles du Shinsengumi. Il était réputé pour être un tueur, un tortionnaire et un coureur de jupons sans pitié. Néanmoins, il incarne la plus précieuse des vertus des samouraïs : l’abnégation et la loyauté jusqu’au bout. 

Les capitaines (組長 Kumichō) :

Sōji OKITA, capitaine de la 1ère division :

Élevé par sa sœur aînée, il est issu d’une famille de bushi de rang inférieur. Il est devenu, très jeune, l’un des élèves de Isami Kondō. Connu pour être un véritable prodige du sabre, il devient l’instructeur principal du Shieikan dōjō vers 19 ans et est nommé cinquième maître du Tennen Rishin Ryu après Isami Kondō. Il a rejoint le Shinsengumi en 1863, comme la plupart des membres du Shieikan. Il contracte la tuberculose et tombe gravement malade en 1867. Il meurt l’année suivante, quelques mois après la mort de son ancien maître Kondō.

Shinpachi NAGAKURA, capitaine de la 2ème division :

Issu d’une famille de bushi, il part pratiquer l’art du sabre dans le Shieikan dōjō. Après s’être disputé avec le commandant Kondō et le vice-commandant Hijikatail part avec Harada Sanosuke pour créer le Seiheitai, une autre armée pour lutter contre le nouveau gouvernement japonais. Il est l’un des rares survivants du Shinsengumi. Il change son nom en Yoshie SUGIHARA. C’est à lui que l’on doit un livre (Shinsengumi Tenmatsuki) sur le Shinsengumi, découvert en 1998, longtemps après sa mort.

Hajime SAITŌ, capitaine de la 3ème division et commandant lors de la bataille d’Aizu :

À l’âge de dix ans, il tue un bushi de rang moyen et est contraint de s’enfuir et de changer de nom. Il rejoint le Shinsengumi en 1863 et devient le capitaine de la troisième unité en 1865. Il joue également un rôle important en tant qu’espion pour le Shinsengumi. Il remplace le vice-commandant Hijikata en tant que commandant du Shinsengumi lorsqu’il est blessé. Plus tard, il décidera de rester avec le clan Aizu et de quitter Hijikata avec la majeure partie de l’armée. Il change son nom en Gorō FUJITA et est engagé par la police en 1872.

Le commandant Isami Kondō, le vice-commandant Toshizō Hijikata et le capitaine Hajime Saitō

L’incident d’Ikeda-ya

« L’incident d’Ikeda-ya » du 5 juin 1864 est l’un des combats les plus connus et celui qui a rendu le Shinsengumi très populaire. Ce jour-là, les extrémistes du groupe Ishin Shishi, force anti-shogunale, prévoyaient d’incendier Kyoto et de profiter du chaos pour assassiner des dirigeants du shogunat et enlever l’empereur Komei. En apprenant cela, le Shinsengumi a mené son enquête sous les ordres du Shogunat d’Edo. Suite à l’arrestation d’un membre du groupe Ishin Shishi et un violent interrogatoire, le Shinsengumi découvre que leurs ennemis se cachent dans une auberge, le ryokan Ikeda-ya.

D’urgence, les troupes de Isami Kondō et Toshizō Hijikata se précipitent sur les lieux avec dix autres membres dont les capitaines Sōji Okita, Shinpachi Nagakura ainsi que Heisuke TŌDŌ, assistant du vice-commandant. Huit membres du Ishin Shishi sont tués et 23 sont arrêtés. Seul un membre du Shinsengumi est tué durant la bataille. Ce fait d’armes a prouvé la force de la brigade du Shōgun et lui a apporté une certaine notoriété. Cette bataille a permis de retarder d’un an la fin du Shogunat grâce à la condamnation des radicaux anti-shogunat. Si le ryokan Ikeda-ya a été détruit lors des combats, aujourd’hui, un salon de pachinko se trouve à cet endroit… Seule une plaque commémorative fait honneur à cet événement historique.

Scène de l’incident Ikeda-ya du drama SEGODON ©NHK

Dissolution du Shinsengumi

Après l’incident d’Ikeda-ya, le Shinsengumi devient de plus en plus célèbre et se développe. Leurs postes sont transférés au temple Nishi Hongan-ji à Kyoto, où ils ont continué à lutter pour protéger le Shogunat d’Edo tout en recrutant sans cesse de nouveaux membres et en menant des batailles internes, des purges et des assassinats.

En octobre 1867, le 15e shōgun, Yoshinobu Tokugawa, rend le pouvoir suprême à l’Empereur. Cela scelle donc la fin du shogunat et les membres de la brigade du Shinsengumi deviennent ainsi automatiquement des terroristes. Le début de l’ère Meiji est marqué par la guerre de Boshin. Fidèle jusqu’à la mort au Shogunat, le Shinsengumi participe à la bataille de Toba-Fushimi en janvier 1868, où ils s’opposent à la restauration de Meiji.

Les troupes réalisent leur désavantage face au camp de l’Empereur et désertent les unes après les autres. Shinpachi Nagakura et d’autres membres quittent leur rang. Isami Kondō et Toshizō Hijikata et leurs soldats tentent de se réinstaller autre part, mais le commandant est capturé et exécuté comme un criminel par les nouvelles forces gouvernementales. Quant à Sōji OKITA, il meurt à Edo d’une tuberculose pulmonaire. Ils seront dépeints dans les récits comme des criminels jusqu’à ce que le gouvernement Meiji réévalue l’existence du Shinsengumi. Le Shinsengumi comme on le connaît prend officiellement fin à la première année de Meiji, en 1868, après avoir été rebaptisé Koyo Chibuntai et la dispersion de ses membres-clés. 

Bataille de Toba-Fushimi sur le pont de Bungobashi. Les troupes impériales à droite et les troupes shogunales à gauche.

Popularité et postérité

Moeyo Ken de Ryōtarō Shiba ©SHINCHOSHA

Pendant longtemps, le Shinsengumi a été considéré comme une armée de bandits défiant la Cour impériale. C’est durant la période Showa (1926-1989) que leur image a été redorée grâce à des documents et des récits écrits par les membres survivants du Shinsengumi, ainsi que des œuvres qui ont connu un grand succès des romanciers Shimozawa Kan et Ryōtarō Shiba. Le roman Shinsengumi Shimatsu-ki a eu une grande influence sur les futurs ouvrages consacrés au Shinsengumi. Bien qu’il ne s’agisse que d’un récit romancé basé sur les interviews et les écrits de Shimozawa Kan, il est si réaliste que de nombreuses personnes ont pensé que tout ce qu’il raconte était réel.

Dans ce regain de popularité, peut-être qu’il faut y voir une illustration du hōganbiiki (判官贔屓) ! Signifiant littéralement « sympathie pour un héros tragique », ce terme japonais fait référence à l’attirance que l’on ressent pour ceux qui prennent le parti des faibles et qui se battent jusqu’au bout pour protéger les autres. Le Shinsengumi s’est montré exemplaire dans sa loyauté au Shogunat durant la guerre du Boshin et en a payé le prix mais la brigade shogunale aura suivi jusqu’à sa fin le bushidō où « [cette] voie du samouraï réside dans la mort »selon le Hagakure.

Après la Seconde Guerre mondiale, en 1962, les ouvrages Shinsengumi Keppuroku et Moeyo Ken de Ryōtarō Shiba ont été publiés et la popularité du Shinsengumi a commencé à grimper. Dans Shinsengumi Keppuroku, les histoires sont écrites dans l’ordre chronologique et chacune se concentre sur l’un des principaux membres. La fin tragique des soldats font de chaque histoire un roman triste. De nombreuses fictions basées sur le Shinsengumi sont sorties ensuite. Plus récemment, on pourrait citer : le drama historique Shinsengumi! de 2004 ; le film When the Last Sword is Drawn de 2002 ; ou encore Taboo (Gohatto) de 1999. Et du côté des sorties mangas, n’oublions de parler de Chiruran de Hashimoto Eiji et Umemura Shinya disponible chez nous depuis le 16 juin grâce au nouveau label Mangetsu lancé par les éditions Bragelonne en mai 2021.

A gauche : Gintama, tome 61 ©Kana A droite : Chiruran, tome 1 ©Mangetsu

Au rayon des œuvres les plus connues qui se sont inspirées de la brigade shogunale, on pense directement à Rurouni Kenshin et Gintama avec la présence et rôle-clé du Shinsengumi dans l’histoire des deux mangas. L’auteur de Gintama, Hideaki SORACHI a choisi le registre humoristique où il baptise sa brigade Shisengumi mais écrit avec des kanji différents (真選組 au lieu de 新選組). Il n’est pas rare aussi de voir des apparitions du Shinsengumi dans d’autres œuvres comme : Golden Kamuy avec Toshizō Hijikata ou Fate/Grand Order avec aussi Toshizō Hijikata et Sōji Okita. On retrouve aussi les sabres des membres-clés dans le célèbre jeu en ligne Touken Ranbu

Leur popularité a permis à des villes comme Hakodate (Hokkaido) ou encore Hino (Tokyo) de bénéficier d’un boom touristique significatif. En effet, des membres du Shinsengumi avaient établi la République d’Ezo et de nombreux membres étaient nés dans la région de Tokyo.

 

En seulement cinq ans d’existence, le Shinsengumi a traversé une période turbulente de développement, de déclin et de dissolution. Malgré cela, ses membres ont réussi à marquer de nombreux esprits et garder leur image chevaleresque jusqu’à aujourd’hui. 

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