Seppuku, un roman tranchant et tentaculaire de Romain d’Huissier

Après Les noces de la renarde de Floriane Soulas et son immersion dans le folklore japonais, Romain d’Huissier était aussi dans nos lectures estivales avec son roman Seppuku à ne pas mettre entre toutes les mains et réservé à un public averti à cause des nombreuses scènes violentes ou à caractère sexuel.

Réédité en août par les éditions Ogmios, JDJ vous propose aujourd’hui la critique du livre, mais aussi une découverte de son auteur et de son éditeur Raphaël Crouzat, qui crée avec ce premier texte la collection Kabuto dédiée au Japon et qui porte le nom du casque de samouraï. Commençons d’ailleurs par un petit point culture sur ce sujet…

De la vengeance d’un rōnin au seppuku : immersion dans le code d’honneur du samouraï

Couverture de Seppuku de Romain d'Huissier

Couverture de Seppuku

Synopsis

Alors que Naigo Kurogane participe avec ses frères d’armes à des manœuvres pour démontrer la puissance de leur clan, ils sont massacrés par cinq hommes étranges aux capacités hors normes, les oni de Nagaki.
Aux portes de la mort, lui sera proposé un choix : l’oubli ou la vengeance. Ayant opté pour cette dernière, le jeune samouraï arpentera un chemin sanglant, fait de souffrances et de combats.
Accompagné dans sa quête par une prêtresse d’Amaterasu, il se dressera contre les oni de Nagaki et leur sombre projet qui pourrait bien causer la perte de l’Empire du Soleil Levant.

Rōnin, « l’homme-vague »

Si l’explication du titre n’arrive qu’à la toute fin du livre comme l’on peut s’y attendre (le seppuku étant le suicide rituel), Seppuku aurait très bien pu avoir comme titre Rōnin. Le roman démarre avec le massacre du clan du héros : sans maître, le samurai « revenu à la vie » devient dès le début de l’histoire un rōnin, un guerrier errant. Son désir de vengeance et sa loyauté au clan pourra rappeler la légendaire révolte des 47 rōnin indissociable de l’histoire des samurai aujourd’hui, tant elle est populaire au Japon et dans le monde entier. Naigo le samouraï n’est pas le héros à l’esprit chevaleresque cliché ni le rōnin sans foi ni loi que l’on peut retrouver parfois : c’est un personnage équilibré qui ajoute une crédibilité et du réalisme dans ce roman fantasy qui ne manque pas de magie et de surnaturel !

Il existe plusieurs raisons qui font qu’un ancien samouraï devient un rōnin, « homme-vague » ou « homme errant » : la mort de son seigneur (le cas de Naigo), une faute grave commise ou un choix personnel d’indépendance. Cette situation est le plus souvent une fatalité très difficile à vivre pour les anciens bushi. Si ce phénomène de samurai errants a toujours existé depuis l’apparition de la caste guerrière nipponne, leur nombre a explosé à l’époque Sengoku, « ère des provinces en guerre » , avec le projet d’unification du Japon entreprise par ODA Nobunaga où de nombreux clans et daimyō (« grands noms » : grands seigneurs) sont décimés et tués, laissant ainsi des milliers de samouraïs sans maître [pour rappel, le mot samurai vient du verbe saburau « servir »]. Parfois incapables de retrouver un nouveau seigneur, ces guerriers erraient à travers le Japon et essayaient de retrouver une autre activité (maître d’armes, bonzes, commerçant itinérant, fermiers…). D’autres rōnin, désespérés, finissaient par emprunter la voie du banditisme, reniant alors avec les principes de base des samouraïs. S’il existe des cas célèbres comme Miyamoto MUSASHI, le samouraï philosophe, auteur du Traité des Cinq Roues ou d’anciens samurai qui se sont consacrés à la défense des plus faibles (Les 7 Samouraïs d’Akira KUROSAWA par exemple), leur réputation s’est ternie à mesure que leurs conditions de vie se dégradaient et qu’ils avaient de plus en plus recours, soit à la violence pour survivre, soit à la misère la plus totale dans laquelle ils terminaient leur existence…

Seppuku, le suicide rituel

SeppukuEn Occident, le seppuku (切腹 « coupure au ventre ») est couramment appelé à tort par son terme voisin hara-kiri (腹切り « ventre coupé »), inversion des kanji signifiant « ventre » et « couper ». Les Japonais n’utilisent jamais le dernier terme ou seulement lorsqu’ils entendent désigner le suicide des petites gens, avec une connotation quelque peu méprisante. Dès qu’il s’agit de personnes socialement élevées, le suicide est seppuku, et toujours, quand le suicidé est un samurai ou appartient à la caste des aristocrates. Au Japon, il y avait au temps des samouraïs plusieurs raisons autour de la notion d’honneur qui pouvaient exiger le suicide avec des terminologies propres à chaque cas comme : inseki jisatsu pour éviter la honte ; gyokusaï, suicide d’honneur lors d’une défaite pour éviter de se rendre ; shinjū, suicide en groupe de mêmes membres de la famille ou de deux amants ; funshi pour exprimer son indignation et sa révolte et le junshi, suicide pour suivre son seigneur dans la mort… Le suicide, au Japon, est donc marqué par ce double caractère, guerrier et honorable.

Le premier suicide reconnu comme seppuku, fut, sans doute, celui de Minamoto no Tametomo en 1170, pour lequel on ne possède que peu de précisions. Le suicide, rapporté comme source et prototype de la pratique, est celui de Minamoto no Yorimasa qui s’ouvrit le ventre en 1180, après la défaite qu’il avait subie lors de la bataille d’Uji contre les Taira, lancés à la poursuite de l’héritier du trône, le prince Mochihito. Les gestes qu’il exécuta alors sont devenus les étapes ritualisées du seppuku. Parce qu’il était plus poète que guerrier, il rédigea un dernier poème (haiku) avant de mourir. Il le fit sur l’étendard de son clan. Depuis, parmi les objets qui sont nécessaires à la cérémonie, figurent une feuille de papier de riz et un pinceau. On y trouve, bien sûr, l’instrument du sacrifice, le sabre court (wakizashi), la tasse de saké, le tatami avec un tabouret où se place le candidat au suicide, accroupi dans la position seiza, vêtu du kimono blanc, symbole de pureté et de vertu, qu’il entrouvre pour accomplir l’éventration, de gauche à droite, à la hauteur du nombril, sur une quinzaine de centimètres, puis de bas en haut, de façon à former une croix. A partir du 13e siècle, pour réduire cette douleur effroyable, la personne qui se suicide peut être assistée par le kaishakunin qui la décapite d’un seul coup de sabre abrégeant ainsi la douleur, une fois le seppuku effectué.

Katsumoto (Ken WATANABE), personnage inspiré de l'histoire de Takamori SAIGÔ dans Le dernier Samouraï

Katsumoto (Ken WATANABE), personnage inspiré de l’histoire de Takamori SAIGŌ dans Le dernier Samouraï

Les cas de seppuku ne se limitent pas qu’à la période féodale et cette tradition du suicide rituel s’est perpétuée jusqu’à l’ère Meiji et bien plus tard, dans notre époque moderne. Citons par exemple : le général Takamori SAIGŌ (1828-1877), à la tête de 40 000 guerriers qui s’engagea dans la rébellion de Satsuma contre les troupes impériales, opposée à l’instauration de l’ère Meiji et à la perte d’influence des samurai et qui battu par l’armée de 70 000 hommes envoyée contre lui, se donna la mort par seppuku, assisté d’un de ses lieutenants. C’est ainsi qu’est né la légende du « dernier samouraï », très connue pour avoir servi à la création du film d’Edward Zwick, en 2003, avec Tom Cruise. Plus récemment, de nombreux officiers se sont suicidés lors de l’annonce de la défaite du Japon, le 15 août 1945 (allocution de l’empereur Hirohito), réservant leurs dernières paroles pour leur Empereur avec « Tenno Heika Banzai ! » (« Longue vie à l’Empereur ! »).

Du Shintō et des sciences occultes de l’Onmyōdō au folklore des oni et de Shuten Dōji

Loin de se limiter à une simple histoire de vengeance et de samouraïs, Romain d’Huissier a su intégrer de nombreux éléments de la culture traditionnelle japonaise en situant le récit dans l’époque féodale et en empruntant des éléments du folklore japonais, les oni et le roi des démons, Shuten Dōji.

Les religions du Japon et l’ésotérisme chinois

L’auteur réussit à intégrer une sphère mystique avec le bouddhisme et le shintō grâce à la prêtresse d’Amaterasu, Netsuko qui accompagne le héros dans sa quête vengeresse qui devient très vite une mission pour sauver l’humanité contre la menace de la résurrection du Diable. La rencontre avec Netsuko retranscrit d’ailleurs bien la cohabitation entre les deux religions… Extrait :

« Le temple de la Sagesse partagée se révélait habituellement un lieu de pure sérénité, une véritable oasis de paix dans un Japon troublé par les rivalités entre clans. En son sein, deux congrégation cohabitaient : les prêtresses shintoïstes dévouées à la vénération de la déesse du soleil Amaterasu – ancêtre bénie de la lignée impériale – et les moines bouddhistes priant le boddhisattva Jizo – le saint qui préserve les hommes de la souffrance. Bien que d’obédiences religieuses différentes, prêtresses et moines s’entendaient parfaitement car ils cultivaient le même souci pour le bien-être du peuple. » [page 37 – Chapitre 4 : Les tentacules et la prêtresse]

On retrouve la passion de l’auteur pour la culture chinoise avec la présence des sciences occultes de l’Onmyōdō, cosmologie ésotérique traditionnelle japonaise basée sur les philosophies chinoises des 5 éléments  (Wu Xing) et du yin et yang, incarné par Abe no Seimei qui « sauve » Naigo Kurogane et qui l’arme pour réaliser sa vengeance avec son nouveau sabre, Himei, lame démoniaque qui a soif de mort. Il lui confie aussi un talisman de protection pour atténuer les blessures et un shikigami, un esprit de papier pour guider le héros. Abe no Seimei est d’ailleurs un onmyōji légendaire de l’époque de Heian que l’on retrouve dans nombre d’histoires et de films japonais.

Les Oni et la légende de Shuten Dōji

Oni, démon japonais

Oni, démon japonais ©Matthew Meyer – Yokai.com

Dans le folklore japonais, les oni () ressemblent à des trolls et des ogres et on peut traduire leur nom par démons ou diables. Comme beaucoup d’autres créatures surnaturelles au Japon, leur représentation peut varier avec le plus souvent : une apparence humaine, la peau bleue ou rouge, une taille gigantesque, des griffes acérées, deux cornes sur leur front, des poils ébouriffés et un aspect hideux. Ils portent des pagnes de peau de tigre et sont presque toujours armés avec un gourdin en fer (kanabō).

Quand meurent des humains très méchants, ils arrivent dans l’un des nombreux enfers bouddhistes transformés en oni. Ils deviennent ainsi des ogres brutaux, les serviteurs de Enma, roi de l’Enfer. Ils brandissent des massues en fer avec lesquelles ils écrasent les humains uniquement pour le plaisir. Le travail d’un oni consiste à infliger de terribles punitions comme arracher la peau, broyer les os et d’autres tourments réservés aux méchantes personnes en enfer (ceux qui n’ont pas été suffisamment méchants pour renaître sous la forme des démons).

Fait très rare, quand un humain est tellement méchant qu’aucune rédemption de son âme n’est possible, il se transforme en oni de son vivant et reste sur Terre pour terroriser les humains. Ces oni transformés sont ceux dont la plupart des légendes parlent et ce sont ces derniers qui posent le plus de danger pour l’humanité. Shuten Dōji est l’un de ces dangereux démons.

Il n’est pas né oni. Il existe de nombreuses versions quant à son origine, mais la plupart d’entre elles disent qu’il est né humain il y a plus de mille ans, dans l’actuel Shiga ou Toyama. Sa mère était une femme et son père, le mythique dragon-serpent Yamata no Orochi. Comment s’est-il transformé en démon ? La version la plus populaire dit qu’il était un jeune garçon à la force surnaturelle et anormalement intelligent pour son âge. Tout le monde le traitait d’enfant du démon en raison de cette force et de cet esprit vif, nourrissant ainsi la haine et le ressentiment chez le petit garçon. À l’âge de 6 ans, même sa propre mère l’abandonna. Orphelin, il devint apprenti moine au mont Hiei à Kyoto. Naturellement le plus fort et intelligent des jeunes apprentis, la haine ressurgit. Bagarreur, il brava même l’interdit de l’alcool qui lui donna son surnom de Shuten Dōji, le « petit ivrogne ».

Une nuit, à un festival au temple bouddhiste, Shuten Dōji ivre mit un masque d’oni et fit des farces à ses compagnons, en sortant de l’obscurité pour les effrayer. À la fin de la nuit, il essaya d’enlever le masque mais découvrit qu’il ne pouvait pas. Horreur, c’est comme s’il avait fondu sur son visage ! Honteux et après avoir été grondé par ses maîtres pour son ivresse, il s’enfuit dans les montagnes où il n’aurait plus de contacts avec d’autres humains qu’il considérait faibles, stupides et hypocrites. Il vécut près de Kyoto pendant de nombreuses années, volant de la nourriture et de grandes quantités d’alcool aux villageois. Ses vols attirèrent des groupes de voleurs et de criminels qui lui restèrent fidèles et qui formèrent ainsi son gang.

En exil, le pouvoir et les connaissances de Shuten Dōji grandirent. Il maîtrisa la magie noire qu’il enseigna à ses hommes. Il rencontra un autre enfant démon comme lui, Ibaraki Dōji, qui devint son principal serviteur. Au fil du temps, le jeune homme et sa bande se transformèrent progressivement en oni. Tout le clan de bandits, d’oni et yōkai rôdait sur les routes, terrorisant les habitants de Kyoto dans une fureur et ivresse. Lui et sa bande s’installèrent finalement sur le mont Ōe, où dans son château sombre, il complotait pour conquérir la capitale et gouverner en tant qu’empereur.

Sous le règne de l’empereur Ichijō (986-1011), de nombreuses disparitions de personnes sont signalées dans la capitale, pour la plupart de jeunes femmes. Abe no Seimei, le célèbre onmyōdō de la cour impériale, arriva à déterminer que c’était le roi oni du mont Ōe, Shuten-Dōji qui était responsable de ces enlèvements. L’empereur ordonna alors à Minamoto no Raikō (Minamoto no Yorimitsu) qui appela ses 4 lieutenants (shitennō) pour l’aider dans sa quête. Ils quittèrent Kyoto en 995.

Yorimitsu et Shuten Dôji

Rouleau au British Museum – Rencontre avec les 3 divinités

Le groupe rencontra 3 dieux transformés en hommes. Sur leur recommandation, Minamoto no Raikō et ses compagnons se déguisèrent en yamabushi, ermites des montagnes. Après avoir traversé un tunnel souterrain, ils arrivèrent à une rivière et trouvèrent une vieille femme kidnappée en train de laver le linge. Elle leur expliqua que les jeunes filles kidnappées étaient devenues des servantes puis qu’un jour, les démons les avaient massacrées sans raison et qu’ils avaient mangé leur chair et bu leur sang.

Les guerriers, prétendant être des moines, convainquirent le roi des oni de les héberger. L’ogre leur offrit l’hospitalité et proposa à ses invités du saké. Il leur raconta son histoire, pourquoi il s’appelait Shuten-Dōji, le « garçon qui boit du saké » et comment les siens avaient du abandonner leurs montagnes ancestrales Hira à cause de la construction du temple Enryaku-ji à proximité pour vivre au mont Ōe depuis l’an 849.

Minamoto no Raikō offrit alors à Shuten-Dōji l’élixir divin que lui avait donné l’une des divinités qui est en fait du saké empoisonné pour les démons et qui les étourdit. Les guerriers qui avaient dissimulés leurs armures et leurs armes prirent alors d’assaut la chambre de Shuten-Dōji. Les quatre lieutenants de Minamoto no Raikō maintenirent les membres de l’ogre pour que leur chef puisse couper la tête de Shuten-Dōji d’un coup d’épée. Le groupe rentra et triompha à Kyoto avec la tête du roi des oni qui fut déposée dans le Uji no hōzō (maison du trésor d’Uji) au temple Byōdō-in.

Shuten Dôji à Oeyama par Utagawa Yoshitsuya

Shuten Dôji au mont Ōe par Utagawa YOSHITSUYA

Interview : Romain d’Huissier, l’Asie et le Héros

Journal du Japon : Vous êtes depuis plus de 20 ans romancier, nouvelliste et auteur de jeu de rôle. Comment vous présenteriez-vous à nos lecteurs qui ne connaissent pas le monde du jeu de rôle ?  

Romain d'Huissier

Romain d’Huissier

Romain d’Huissier : Eh bien, vous résumez bien mon parcours ! Cela fait en effet une vingtaine d’années que je suis auteur professionnel, ayant débuté dans le milieu du jeu de rôle.
Le jeu de rôle, c’est un loisir qui est âgé de plus de quarante ans et qui consiste à raconter une histoire en groupe – chaque joueur interprétant un personnage qui évolue dans un monde et qui va réagir à ce qui s’y passe, l’un d’eux se chargeant généralement d’animer ce monde. Nombre de jeux vidéo en ont repris le principe et certaines mécaniques, sans pour autant égaler sa puissance évocatrice. Car la seule limite d’un jeu de rôle, c’est l’imagination de ses participants !
Littérature et jeu de rôle sont très cousins et d’ailleurs, bien des jeux de rôle sont des adaptations de romans ou cycles connus. On trouve ainsi des jeux de rôle se déroulant dans les Terres du Milieu de Tolkien, dans le Paris des Lames du Cardinal, dans l’univers du Witcher… Et l’écrasante majorité des écrivains de l’imaginaire français sont ou ont été des rôlistes !
De mon côté, j’ai écrit de nombreux jeux de rôle au fil des années. C’est à l’occasion de l’adaptation de la Brigade chimérique sous ce format que j’ai pu côtoyer le monde de la littérature de l’imaginaire – en travaillant avec Serge Lehman et Fabrice Colin (on trouve pire comme mentors !). J’ai eu envie de m’essayer à ce milieu, par des réponses à des appels à textes, l’envoi de manuscrits, etc. Et j’ai eu la chance de voir publiés nouvelles et romans ! Toutefois, je ne quitte pas le jeu de rôle pour autant et œuvre en parallèle sur ces deux formes d’écriture.

Vous avez écrit 7 livres en plus de Seppuku. On voit se dessiner un point commun dans presque tous les livres que vous écrivez : l’Asie (le monde chinois et le Japon avec Seppuku). D’où vous vient cette passion ?

Difficile à dire…
De l’enfance je crois, avec les films de Bruce Lee et ceux de Hong Kong qui nous parvenaient sous forme de VHS à l’époque : la Rage du Tigre, la Main de Fer… L’imagerie me fascinait totalement et ça ne m’a jamais quitté.
Et peut-être suis-je la réincarnation d’un fier chevalier du monde des arts martiaux !

Au niveau de l’écriture, quelles sont les différences qu’apporte le Japon par rapport aux autres pays d’Asie ? 

Le Japon féodal propose un univers très rigide et codifié : il y a cette image d’Épinal du samurai pétri d’honneur préférant la mort plutôt que de rompre un serment ou de briser sa loyauté. C’est hélas ce dont s’est servi le Japon impérialiste pour embrigader son peuple durant la Seconde Guerre mondiale.
Mais juste après, il y a eu une vague de films de sabre portés par des cinéastes ayant une vision bien plus nuancée de la société – qu’ils ont racontée à travers des récits de samurai très tragiques, s’amusant à déconstruire toute cette mythologie du bushidō en tant que carcan (je citerai Hideo Gosha, par exemple – qui bénéficie d’une excellente biographie écrite par Robin Gatto). Par résonance avec l’époque contemporaine, ils semaient les graines d’une révolte sociale destinée à secouer, un peu, le toujours très rigide Japon.
Écrire sur le Japon – qu’ils soit ancien ou actuel – implique donc à mon sens d’interroger la société nipponne, avec ses contradictions. Mais aussi de jouer avec une imagerie riche et propice à raconter des histoires pleines de yōkai et de guerriers valeureux.

Plus globalement, comment définiriez-vous votre univers ?

Je pense qu’il se base sur l’héroïsme sous diverses formes et tutoie donc bien souvent la mythologie. Ce sont là mes passions : la figure du héros (que ce soit le super-héros moderne, le champion de la Grèce ancienne, le moine shaolin redresseur de tort) et comment il se positionne dans l’univers auquel il appartient. Qu’est-ce qui fait de lui un héros, exactement ? Comment la société dans laquelle il baigne le juge-t-elle, notamment par rapport à notre société moderne ? Et en fonction de la culture native, également (un héros japonais n’est pas un héros grec et il sera intéressant de se pencher sur leurs ressemblances autant que sur leurs divergences).
Donc l’univers en lui-même est polymorphe, car ce qui va m’intéresser avant tout c’est la façon dont l’archétype héroïque va y prendre place – en s’inscrivant dans sa tradition ou en se positionnant à rebours de celle-ci.

D'Héraclès, héros de l'Antiquité à Captain America, héros des temps modernes

D’Héraclès, héros de l’Antiquité à Captain America, héros des temps modernes

En faisant le listing de votre travail littéraire, on voit un basculement, des super-héros au guerriers chinois ou à la culture asiatique. Des raisons ? Avec plus de 10 ans d’écriture, pensez-vous avoir évolué ? Abordez-vous de la même façon l’écriture ? 

Comme l’indique ma réponse précédente, ce n’est un basculement que superficiel – puisque je traite du sujet qui me passionne à travers de multiples univers. Un personnage comme le général Guan Yu de la Chine ancienne (qui fut déifié et vénéré) ne diffère pas tant que ça d’un super-héros comme Captain America : tous deux reflètent les valeurs héroïques d’une époque, jusqu’à en devenir des symboles.
Sur l’évolution de mon écriture, j’espère m’être amélioré ! Entre l’expérience, les retours des lecteurs, l’accompagnement de mes éditeurs, les conseils d’autres auteurs… J’ai pu bénéficier d’une grande bienveillance dans ce modeste parcours littéraire et je souhaite encore profiter de toutes ces ressources pour continuer à raconter les meilleures histoires possibles ! Grâce à tous ceux qui m’ont épaulé, mon rapport à l’écriture change constamment. Je tente des approches, j’affine mes méthodes… On apprend tous les jours, comme dans n’importe quelle activité.

Quelles sont vos sources d’inspiration, les auteurs que vous aimez lire ? Avez-vous effectué de nombreux voyages en Asie ? Pour les jeux de rôle et les super-héros, vous inspirez-vous du travail d’Américains ?

Mes sources d’inspiration sont très cinématographiques, en réalité. Je suis un gros consommateur de films et de séries, j’ai une imagination très visuelle. Les cinémas japonais et hongkongais des années 60 à 80 forment un terreau sur lequel j’ai creusé pas mal des fondations de mon écriture. D’Akira Kurosawa à Chang Cheh, d’Hideo Gosha à Liu Chia-liang, de Kenji Misumi à Tsui Hark…
Il est vrai aussi que la bande-dessinée est une autre de mes inspirations. Notamment les comics en effet, qui irriguent forcément mon écriture quand je traite de ce sujet à travers l’univers Hexagon (des super-héros créés par des artistes français et italiens dans les années 60 et 70 sous l’égide de l’éditeur LUG).
Pour les jeux de rôle, c’est plus indirect. Il est vrai que ce loisir est d’origine américaine mais la France s’en est emparée très tôt et a affirmé une identité très forte à ce niveau – tant par les univers traités que par la façon de concevoir des règles. Si filiation il y a pour moi, elle est assez indirecte.
Enfin évacuons le gros paradoxe : je n’ai jamais eu l’occasion de voyager en Asie.

Akira Kurosawa

Akira KUROSAWA, grand réalisateur japonais du film culte Les 7 Samouraïs (1954)

Dans la quatrième de couverture, Seppuku est décrit comme un hommage aux chambara et au cinéma japonais avec des inspirations comme la saga Baby Cart ou l’animé Ninja Scroll mais aussi le hentai Urotsukidoji. Comment vous est venue l’idée de réunir l’univers des samouraïs et la pornographie tentaculaire ?

Oh, je n’ai rien inventé : énormément d’œuvres japonaises ont déjà exploré cette voie ! D’ailleurs, si l’on remonte aux origines : les premières représentations sexuelles de tentacules se trouvent sur des estampes anciennes. Le matériau était donc déjà là, il ne me restait plus qu’à m’en saisir pour le traiter à ma façon.

Au-delà de la violence et des scènes à caractère sexuel, quelles sources d’information avez-vous utilisé pour vous documenter sur le suicide-rituel, le bouddhisme et le shintō ?
Pour poser le cadre de l’histoire et dans le souci de décrire un Japon traditionnel, avez-vous effectué des recherches précises sur des paysages, l’architecture et des traditions japonaises comme la cérémonie du thé par exemple ?

Cela fait depuis très longtemps que je m’intéresse à l’Asie en général, comme on l’a vu. Il m’est difficile à l’heure actuelle de citer toutes mes sources tant elles furent multiples et sous d’innombrables formats. Toutes ces connaissances font partie de ma culture générale, à présent.
Ouvrages ethnographiques et religieux, documentaires, romans, films, mangas… sans parler d’Internet à présent qui – correctement utilisé – est une réelle mine sur tous les sujets.

Quelles sont vos motivations et qu’est-ce que vous apporte l’écriture depuis que vous exercez ce métier ? 

C’est toujours une question difficile pour un artiste ! Qu’est-ce qui pousse à créer et partager… Il y a une impulsion, des histoires qui naissent dans mon esprit ou juste des personnages qui ont envie de prendre vie sur papier. Souvent, ils m’obsèdent et je pense beaucoup à eux. Jusqu’à ce qu’il devienne nécessaire de les libérer et de leur offrir l’écrin qu’ils méritent. Alors, le roman ou la nouvelle sortent et leur permettent d’exister.
L’écriture, c’est beaucoup de travail et d’efforts. C’est parfois une souffrance – quand on est bloqué, qu’on n’y arrive pas. Heureusement, c’est plus souvent une satisfaction – quand on arrive au résultat que l’on escomptait, quand l’œuvre rencontre son public (même modeste).
Humainement, l’écriture m’a mené vers diverses rencontres avec des gens formidables : mes éditeurs, mes confrères auteurs, mes lecteurs… Tout ce monde de passionnés qui s’acharnent à faire vivre un imaginaire varié, et ce malgré les réticences et obstacles d’une certaine intelligentsia…

Quels sont vos projets après Seppuku ? D’autres livres à paraître aux éditions Ogmios ? 

Actuellement, je travaille sur deux gros projets.
En premier lieu, l’adaptation en jeu de rôle de ma trilogie des Chroniques de l’Étrange (du fantastique se déroulant à Hong Kong de nos jours) – afin que cet univers continue à vivre dans ce format qui me tient à cœur. Cela paraîtra chez Antre Monde, à l’automne 2020.
Parallèlement, je prépare un roman prenant pour cadre la Grèce antique – à l’époque dite des Siècles sombres, juste après la date présumée de la Guerre de Troie. J’espère que Critic le publiera, car cet éditeur m’a gâté au-delà de mes rêves avec justement les Chroniques de l’Étrange.
Chez Ogmios, une nouvelle est déjà prévue – du fantastique assez noir. Qui sait si par la suite, d’autres opportunités ne se présenteront pas… Je le souhaite car il s’agit d’une maison sérieuse et professionnelle.
Et si l’on parle de mon actualité proche, une grosse nouvelle va paraître chez Oneiroi – au sein d’une anthologie dont le thème porte sur le steampunk. Un genre très européen que j’ai transposé en Chine ancienne pour en confronter les codes à l’art du fengshui, au sein d’un récit inspiré du Juge Ti.

Trilogie Les Chroniques de l'Etrange

Trilogie Les Chroniques de l’Étrange aux éditions Critic

Seppuku avait été édité en 2015 chez TRASH éditions. Pourquoi cette réédition ? Ce sont les éditions Ogmios qui vous ont contacté ? Votre pays phare est la Chine, prévoyez-vous d’écrire d’autres livres pour la collection Kabuto dédiée au Japon ?

La réédition devenait obligatoire car nombre de lecteurs intéressés ne parvenaient pas à mettre la main sur la version TRASH. Et pour cause : elle était épuisée ! Pour éviter la spéculation et permettre au public demandeur de découvrir Seppuku dans les meilleures conditions, j’ai démarché des éditeurs en vue de cette nouvelle édition et l’accord s’est conclu avec Ogmios.
Concernant d’autres récits japonisants, c’est bien évidemment un univers dans lequel j’ai envie de revenir – et tant qu’à faire, au sein de la collection dédiée d’un éditeur solide et fiable. Mais actuellement, je me concentre sur mes projets du moment avant d’envisager la suite !

Merci et bon courage pour ces projets… Place maintenant au second entretien avec les éditions Ogmios !

Rencontre avec les éditions Ogmios…

Raphaël Crouzat, vous avez créé les éditions Ogmios fin 2017. Quel est l’ADN d’Ogmios ? Depuis vos débuts, après 2 ans, quel chemin avez-vous parcouru et quels sont vos projets ?

Raphaël Crouzat : Avec Ogmios j’essaye avant tout de publier des textes sombres, durs, dans les littératures de l’imaginaire, en collaboration avec leurs auteurs. J’aime assez qu’un texte puisse avoir un petit plus, permette une ouverture, une réflexion sur notre monde sans pour autant que cela soit le thème principal. Ogmios est une toute petite maison et elle se développe encore.

Alors si officiellement la société à 2 ans d’existence, elle a été créée aussi tôt pour des raisons administratives et je considère souvent que le vrai démarrage d’Ogmios remonte au lancement du Voyageur Onirique de Guillaume Beck, notre première publication en mai 2018. Nous avons depuis travaillé sur différents projet, dont notamment Chaos Ex Machina, une histoire cyberpunk cthulhuesque à venir prochainement, une collection d’histoire courte (environ 1h de lecture) effrayante, un projet de recueil de nouvelles et Kabuto, notre collection Médiéval Fantastique inspirée du Japon.

Ogmios qui donne le nom à votre maison d’édition est un dieu de la mythologie celtique. Pourquoi avoir créé une collection dédiée au Japon ? 

« The stars were right » ! (Les étoiles étaient alignées – H.P Lovecraft dans l’Appel de Cthulhu) C’est un peu par hasard il faut bien l’avouer. J’avais déjà dans ma pile de manuscrits à lire Le Seigneur Maudit, le premier tome de la trilogie La Lame et le Sang, quand Romain nous a parlé de son Seppuku après avoir répondu à un AT [NDLR : Appel à texte] pour des nouvelles. Je l’ai lu dans la soirée et ai accepté de le prendre directement. Toujours dans le même laps de temps, une personne nous a parlé d’un projet d’écriture de fantasy très inspiré du Japon Médiéval. Après une rencontre et un brief sur la construction de son monde etc… on s’est dit qu’on allait travailler ensemble.

Collection Kabuto aux éditions Ogmios

Collection Kabuto aux éditions Ogmios

Ça faisait beaucoup de projets allant dans le même sens, aussi je me suis dit : « Tiens, pourquoi ne pas en faire une collection dédiée ». Personnellement j’ai toujours aimé la culture et l’histoire japonaises. Ça m’est d’abord venu par les animés de mon enfance, puis en creusant, j’ai rapidement été fasciné par plusieurs aspects de cette culture et de son histoire (plus particulièrement la période Sengoku). Aussi, l’idée d’avoir une collection de romans faisant écho aux nombreux mythes japonais se déroulant à une période moyenâgeuse m’a de suite séduite. Je me suis dit dans le même temps que je n’avais malheureusement pas vu ce genre de romans trop souvent et je trouvais ça dommage du coup voilà Kabuto, que je définis comme étant une collection de textes de fantasy nerveux, sans concessions et inspirés par le folklore du Japon médiéval.

Pour une petite maison d’édition, pourquoi avez-vous avez fait ce pari de ne pas proposer vos livres à la vente sur Amazon ? Quels canaux de vente utilisez-vous ?

Il faut admettre que ne pas vendre sur Amazon pour une maison de notre taille, c’est certainement se « tirer une balle dans le pied ». Ceci dit je pense que les pratiques plus que limites de ce géant commencent à être de plus en plus connues et décriées, notamment en ce qui concerne les conditions de travail, les conditions commerciales qu’Amazon impose à ses « partenaires ».

Je ne voulais pas cautionner cela et donc participer à ce système.

Du coup pour les ventes, on passe essentiellement par notre boutique en ligne sur notre site et les salons où nous nous rendons. J’essaye de démarcher les libraires pour leur proposer nos livres. Mais ça prend beaucoup de temps de faire ce travail.

La Lame et Le Sang

La Lame et Le Sang, une trilogie de fantasy dans le Japon médiéval par Julien Schneider

Après Seppuku, la collection Kabuto accueillera la trilogie La Lame et le Sang. La campagne de crowfunding sur Ulule a très bien marché (248%). Le premier tome ne devrait pas tarder à être disponible à l’achat, pouvez-vous communiquer une date ? 

Le plus tôt possible ! Je suis en retard sur ce projet et c’est une chose que je n’aime pas. On a vu un peu gros, mais on a pris des actions correctives pour le lancer le plus rapidement possible sans pour autant se passer d’étapes vitales. On a sous-traité quelques projets et on en a décalé d’autres pour pouvoir avancer comme il faut et sortir Le Seigneur Maudit rapidement (le mois prochain si tout va bien). On a mis en ligne le prologue d’ailleurs : https://issuu.com/ogmios-editions/docs/prologue

Normalement le tome 2 aura beaucoup moins de retard et le 3 pratiquement pas, on devrait avoir rattrapé ça.

Après cette trilogie, déjà d’autres projets pour la collection Kabuto ?

On a un projet pour l’instant qui n’a pas encore de titre, c’est en court d’écriture donc je ne peux pas en dire plus là-dessus. On va certainement lancer un appel à texte pour la collection aussi. Ça devrait se faire vers la fin de l’année, on doit finaliser quelques projets avant.


Seppuku est un court roman qui se lit facilement d’une traite. En une centaine de pages, Romain d’Huissier arrive à garder le lecteur en haleine qui veut savoir comment le héros accompagné de la prêtresse shintō va réussir à sauver le monde et les raisons de ce titre. Lequel du duo devra se suicider ? L’histoire fourmille d’éléments de la culture traditionnelle japonaise et le fait d’avoir choisi l’époque trouble de la période Sengoku évite le cliché du « Japon entre traditions et modernité » ou du Japon kawaii (mignon) que l’on aurait pu rencontrer si l’action se passait à notre époque moderne. Les descriptions des combats et surtout des scènes à caractère sexuel peuvent choquer un public non averti et le roman est à ce titre à ne pas mettre dans toutes les mains. Voici un passage mêlant violence et sexe qui n’est volontairement pas ce qu’il y a de plus gore :

« Je suis Kawazaru, des oni de Nagaki ! hurla-t-il comme un défi. Et je vous promets que personne ne sortira d’ici vivant.

La panique commença à gagner la clientèle. Certains voulurent s’enfuir mais Kawazaru se propulsa dans les airs d’un bond puissant et se réceptionna juste devant la porte principale. Il attrapa un portefaix par la tête, sa large main lui couvrant tout le visage, et serra sans paraître fournir le moindre effort. Le crâne du malheureux s’en trouva écrasé et des fragments osseux recouverts de cervelle blanchâtre jaillirent d’entre les doigts de l’oni. Le corps décapité glissa au sol, alors que des giclées carmines fusaient par intermittence des restes de la tête broyée. De son autre main, Kawazaru avait entreprit d’écarter les pans du kimono d’O-Yui, dévoilant son corps à peine nubile aux petits seins pâles. Ses gros doigts entamèrent une exploration aussi méticuleuse qu’obscène. La jeune fille s’était évanouie depuis un moment déjà, aussi n’avait-elle conscience de ce viol immonde. » [Chapitre 3 : Le Crapaud et le Feu – pages 26-27]

David Maingot

Je m'appelle David et j'ai 28 ans. J'habite à Angers (49) et je suis comptable de formation et e-commerçant dans le bento et les accessoires de cuisine. Passionné de culture et d'histoire du Japon, je rédige des articles en lien avec ces thèmes :)

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