Les classiques de Kikuchiyo : LES SEPT SAMOURAIS

Après l’eigagenda et son actu du cinéma nippon, Journal du Japon vous propose une nouvelle rubrique : les chroniques de Kikuchiyo, qui se propose de revenir sur les classiques connus ou méconnus du cinéma japonais. Les genres et les artisans qui font la renommée du cinéma nippon seront également à l’honneur. Pour inaugurer cette rubrique, retour sur l’un des grands classiques du 7e art.

                                                                            Seven samurai

UNE PRODUCTION TITANESQUE

En 1952, Vivre de Akira KUROSAWA remporte de nombreux prix à l’international. Le cinéaste en profite pour réfléchir à son prochain long métrage, et souhaite revenir au Jidai-Geki (film de sabres) qu’il affectionne. Le cinéaste s’isole pendant 45 jours avec ses co-scénaristes Shinobu Hasimoto et Hideo Oguni. À l’origine il est question d’évoquer la journée d’un samouraï. De son lever jusqu’à son sacrifice final. Au cours de leur travail de recherche, le trio tombe sur une anecdote concernant des villageois ayant engagé un guerrier, afin de les protéger. Fasciné par cette anecdote, KUROSAWA et ses collègues en font le cœur du récit. Les trois hommes épuisé par leur travail tomberont malade. Le scénario final comportera 284 scènes, réparti sur 500 pages.

La Toho donne son feu vert au projet, avec Sôjirô Motoki à la production. Le casting réuni de nombreux fidèles du cinéaste. Nominé au BAFTA pour sa prestation dans Vivre, Takashi Shimura se voit confier le rôle du sensei Kanbei Shimada, tandis que Isao Kimura incarne Katsushiro Okamoto son « disciple ». À l’origine Toshirô Mifune doit jouer le maître d’armes Kyuzo mais c’est Seiji Miyaguchi qui décroche le rôle. Ce qui oblige Mifune à se rabattre sur Kikuchiyo, le ronin aux origines paysannes. Daisuke Katô, Minoru Chiaki et Yoshio Inaba incarne respectivement Shichiroji, Heibachi Hayashida et Gorobei Katayama. Enfin, Yoshio Tsuchiya et Keiko Tsushima complètent la distribution. Sugino Yoshio célèbre sensei en aikibudo se charge de chorégraphier les combats.                                                                    

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KUROSAWA et son chef décorateur Takashi Matsuyama décident de ne pas tourner dans les studios de Tokyo, mais dans les montagnes. Cinq lieux seront nécessaires à la construction du village. Les problèmes de transports et de météo – sécheresse, pluie, et neige – associés au perfectionnisme du cinéaste surnommé «tenno – empereur », surnom qu’il détestait, allongeront la durée des prises de vues. Prévu sur 71 jours, le tournage s’étale sur un an. Deux incendies obligeront le cinéaste à refaire certains décors. La bataille finale nécessitera plus de 7 camions citernes pour simuler la pluie. La Toho au bord de la faillite menace de stopper la production. KUROSAWA use d’un stratagème en tournant les scènes nécessaires à l’intrigue en dernier. Le budget s’élèvera à 100 millions de yens, 2 millions de dollars faisant du film, le plus cher du cinéma japonais.

 

UNE HISTOIRE EN TROIS TEMPS

Prenant place dans le japon du 16e siècle, Les sept samouraïs se divise en trois parties bien distinctes d’environ 1H10 chacune. Le 1er acte voit Rikichi (Tsuchiya), recruter des samouraïs susceptibles de protéger leur village des bandits. Cette introduction permet à KUROSAWA de poser patiemment l’enjeu principal et ses personnages. La rencontre des compagnons de Rikichi avec Shimada joue sur la fascination qu’éprouve nos paysans pour ce dernier. Kanbei empêche un crime d’être commis, sous le regard d’une population locale, impressionné par son courage. Takashi Shimura joue sur un registre introspectif, conférant à son personnage une grande humanité qui n’est pas sans évoquer sa prestation dans Vivre.

Cet acte héroïque permet l’introduction de Katsushiro et Kikuchiyo. Kimura apporte au personnage de Katsushiro un aspect juvénile bienvenu, tandis que Kikuchiyo permet à Mifûne de renouer avec la fougue et la vantardise de Rashômon, mais sur une note positive. Ses maladresses appuie son statut d’anti-héros, sans prendre le pas sur l’intrigue. Inspiré du célèbre bushido Miyamoto Musashi, Kyuzo montre un Miyaguchi maîtriser pleinement le sabre, alors qu’il était totalement inexpérimenté. Il en est de même pour les autres membre de l’équipe, bénéficiant de prestations soignées. Chaque guerrier, représente une caractéristique spécifique du bushido. La sagesse pour Kanbei. Le respect pour Katsuhiro. L’intelligence pour Gorobei. La ruse pour Kyuzo. La force pour Hayashida. La fidélité pour Shichiroji, et le courage pour Kikuchiyo. Ses samouraïs sont des ronin, et ne possèdent aucune armure, à contrario des bandits. Leur héroïsme se situe dans l’action, non dans l’apparence. Ils n’exigent aucune contrepartie financière.

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Leur vie chez les paysans constitue le 2e acte du film. KUROSAWA en profite pour questionner leur humanité et leur sens du devoir, à travers la relation ambiguë qu’ils entretiennent avec le village. Au détour d’une scène clé, Kikuchiyo crie sa colère et son désespoir face à l’hypocrisie des villageois et des samouraïs. Filmée « face caméra » elle renvoie subtilement au contexte chaotique du Japon d’après guerre. Elle provoque une crise de conscience chez nos protagonistes, qui vont devoir faire preuve d’honnêteté, s’ils veulent remporter la bataille. Kanbei empêche des villageois de s’enfuir en leur intimant l’ordre de s’unir. Derrière le Jidai-Geki se cache un plaidoyer social.

Dans sa conclusion, la romance entre Katsuhiro et la paysanne Shino (Keiko Tsushima), montre un certain espoir vis à vis de la nouvelle génération. Une idylle filmée sous le cadre féerique d’une forêt qui trouvera un écho dans La forteresse cachée. L’intrigue évolue vers le film de siège. Les paysans doivent construire des barricades pour se protéger. Grand admirateur de John FORD, KUROSAWA transpose les codes du Western américain dans le Japon du 16e siècle, sans pour autant « américaniser » son propos. Les sept samouraïs par sa narration « cyclique» (jour-nuit) garde une approche philosophique animiste et shintoïste. La narration en trois temps renvoie au théâtre Nô : JO (prologue), HA (destruction-rupture), KYU (accélération).

 

UN HÉROISME VISUEL

L’immersion du film passe par le soin des décors et sa réalisation. Avec l’aide du chef opérateur Asakazu Nakai, le cinéaste, passionné de peinture, convoque autant l’estampe que l’expressionnisme lors des scènes nocturnes. Ce soin esthétique se retrouve jusque dans l’utilisation scénographiques des éléments naturels : forêt, feu, pluie.… . Les contrastes lumineux permettent de diriger le regard du spectateur vers un personnage important. Lors de leur recontre, Shino est mis en avant par la lumière au détriment de Katsuhiro resté dans l’ombre. Le format 1: 37.1 accentue l’aspect « tableau en mouvement » de l’ensemble. L’utilisation prononcée du profil traduis le dilemme moral d’un protagoniste. La profondeur de champ, nous permet d’être au plus des près des personnages, notamment lors du siège final.

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Le film expérimente aussi la mise en image de l’action. L’équipe disposera 3 caméras pour couvrir simultanément plusieurs scènes et faciliter le montage. Lorsque les villageois croient à une attaque des brigands, ce dernier s’articule sur une succession de plusieurs travellings, présentant un à un chaque protagoniste. Les travellings latéraux et les panoramiques permettent plus de fluidité. KUROSAWA combine plusieurs types de cadres grâce à ces deux valeurs de plans. L’utilisation de l’accéléré permet de donner plus d’intensité à la scène, alors que le ralenti la dramatise à outrance. Si le cinéaste s’attarde longuement sur la traversée du village par Kanbei, c’est pour que nôtre regard ne soit pas perdu spatialement lors des différents assauts. Une approche stratégique qui fait écho à l’intelligence des personnages sur la menace et la mise en scène les iconise, au cœur de l’action. Le ton solennel de certaines scènes ne vire jamais au pompeux. La bataille finale sous la pluie permet à KUROSAWA de faire des samouraïs de véritables mythes vivants, ayant aidé une communauté à retrouver foi en elle. Les faiblesses des personnages accentue paradoxalement leur héroïsme, et l’identification que le spectateur éprouve à leur égard. La dernière réplique de Kanbei conclue le récit sur une note libre d’interprétation.

 

UN HÉRITAGE UNIVERSEL ET INTEMPOREL

Sorti le 26 avril 1954 au Japon, les sept samouraïs fut contre toute attente un immense succès. Cependant, jugé trop long, il ne fut diffusé dans sa version complète que dans quelques grandes villes. À l’étranger le long métrage sera également amputée d’une heure. Ce qui ne l’empêchera d’obtenir le lion d’argent au Festival de Venise, et d’être nominé aux Oscars. Son succès couplé à celui de Godzilla, permis à la Toho d’obtenir un certain rayonnement international. Le triomphe du film permis à KUROSAWA de poursuivre sa brillante carrière. Il retourna plusieurs fois explorer le Japon du 16e siècle.

Le film engendra un excellent remake américain par John STURGES en 1960. Les sept mercenaires transpose intelligemment le récit initié par KUROSAWA dans l’ouest américain. Le cinéaste japonais honoré par ce geste offrira même un katana à STURGES. En 1980 Roger CORMAN et Jimmy T. MURAKAMI, mettent en images Les mercenaires de l’espace. Un space opéra inspiré de KUROSAWA, situé sur une planète baptisée Akir.  John LASSETER et Andrew STANTON feront de même avec 1001 pattes en 1998. En 2004, c’est l’animation japonaise qui reprend le récit de KUROSAWA avec Samurai 7 de Toshifumi TAKIZAWA . En dehors des remakes plus ou moins officieux, le long métrage a aussi inspiré fortement de nombreux films épiques, tels que Princesse Mononoké, Le 13ème guerrier, Les deux tours ou encore Seven Swords.

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Son influence dépasse le cadre du Jidai -Geki et du Western, pour s’inscrire plus fortement dans différentes cinématographies et la pop culture. Les cinéastes John WOO et Steven SPIELBERG revisionnent ce film avant chacun de leur tournage. De nombreux cinéastes, aussi divers que Hayao Miyazaki, Shin’ya TSUKAMOTO, Takehsi KITANO, George MILLER, Martin SCORSESE ou encore George LUCAS sont de grands admirateurs de l’oeuvre de KUROSAWA et des Sept samouraïs en particulier.

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L’important héritage des Sept Samouraïs, qui ne cesse de perdurer aujourd’hui, prouve que son souffle épique n’oublies jamais l’humain. Un mythe cinématographique universel et intemporel.

Les sept samouraïs est disponible en DVD et Blue Ray collector chez Wild Side

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25 réponses

  1. Kikuchiyo dit :

    Cool !
    Intéressant mais j’interprète pas la romance entre Katsushiro et Shino (la paysanne) comme donnant de l’espoir, chacun retournant parmi les siens. Il y a une dimension de « classe » absente du remake américain. Remake que Kurosawa n’a pas du tout apprécié. Les mercenaires (qu’il compare aux yakuzas) n’ont pas de raison de défendre les villageois alors que qu’il trouve cela plus logique pour les samourais à cause de leur éducation et leur formation.

    • Yoan dit :

      Merci beaucoup pour ces précisions.
      J’ignorais ce point de vue, fort intéressant, de Kurosawa à l’égard du remake de Sturges.
      Je ne manquerais pas de l’évoquer, si jamais je suis un jour appellé à évoquer de nouveau l’un de ces deux films.
      Merci encore. 🙂

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