L’épopée Japonaise, épisode 7 : Edo, La paix des guerriers

Suite aux conflits de l’ère Sengoku et grâce à plusieurs seigneurs de guerre que sont Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyasu, le Japon est enfin unifié sous un nouveau régime shogunal, le Bakufu des Tokugawa, la capitale est déplacée à Edo, l’actuelle Tôkyô, ce qui donne son nom à une période de plus de deux cents ans (1603-1868), l’ère Edo. Période de paix durant laquelle la culture japonaise se développe malgré une société complètement verrouillée.

Une société verrouillée

Tokugawa Ieyasu

Tokugawa Ieyasu

 

Rapidement le clan Tokugawa applique une politique extrêmement rigide qui verrouille le pays dans divers domaines. Ainsi la population se voit divisée en quatre groupes : les guerriers, les paysans, les artisans et les marchands. Ces castes sont à l’époque Edo complètement figées et toute ascension sociale est impossible, le port des armes devenant ainsi un droit exclusif à la classe des guerriers qui dominaient la société de l’époque. Les paysans vivaient tous dans les zones rurales tandis que les guerriers, artisans et marchands étaient forcés de vivre dans leurs quartiers respectifs des différentes villes, elles-même centrées autour des Daimyô. Ce système de classe ne prenait même pas en compte les populations marginalisées des Hinin (non-humains) qui comprenait les criminels, les personnes sans domiciles et des Eta (souillés), une population constituée des bouchers ou travailleurs du cuir. Ils étaient donc considérés comme sujet à la souillure du sang et de la mort selon le canon shinto-bouddhique, et ont longtemps soufferts de discriminations jusqu’à notre époque (voir notre article sur les Burakumin pour en savoir plus). À l’époque Edo ils n’étaient même pas considérés comme de véritables êtres humains.

 

Affaiblir les Daimyô : la montée des marchands

Procession de Daimyô

Procession de Daimyô

Toutefois contrairement au précédent Bakufu, les Tokugawa ne laissent aucune chance à leurs vassaux de s’enrichir et de se rebeller. Les Daimyô sont ainsi forcés de changer régulièrement de lieu de résidence, ils vivaient ainsi une partie du temps à Edo avec leur famille et une autre dans le fief qui leur était assigné, leurs proches restant alors à Edo en tant qu’otages. Bien qu’exemptés d’impôts, les Daimyô devaient toutefois financer de nombreux projets pour le compte des Tokugawa, ce qui permettait à ces derniers de se renforcer tout en affaiblissant leurs vassaux et évitant ainsi tout risque de rébellion. La plupart des guerriers devinrent ainsi de simples serviteurs de leurs Daimyô et perdirent eux aussi une grande autonomie : ils étaient donc payés régulièrement pour être toujours à disposition de leur suzerain. Cette absence de conflit permit notamment aux arts de se développer et aux marchands de grandement s’enrichir au point que certains furent condamnés pour avoir fait trop étalage de leur richesse.

 

Le Kabuki, de danse lascive à spectacle viril

Okuni

Okuni

Ce nouveau système permis donc un fort développement culturel pour divertir les guerriers, c’est ainsi qu’on voit apparaître le Kabuki, une forme de théâtre portant fortement désapprouvée à ses débuts et qui est aujourd’hui une forme classique du théâtre japonais. Celui-ci apparaît en 1603 lors d’une représentation d’Okuni, laquelle dansait et chantait de manière lascive et provocante tout en étant habillé en homme. Celle-ci rencontre très vite un grand succès et des troupes de danseuses se mettent rapidement en place. On nomme alors ce genre de spectacles le Kabuki (chant – danse – technique). Ces danseuses font la promotion des quartiers de plaisir avec des danses érotiques en portant des kimono colorés. Elles reçoivent le soutient des nobles mais la pratique prends toutefois fin en 1629 alors que le Shôgun interdit aux femmes de jouer dans des pièces de théâtre. Le Kabuki ne disparaît pas totalement et ce sont de jeunes hommes qui reprennent les rôles féminins, là encore le succès est présent mais encore une fois le Shôgun ne voit pas d’un bon œil le fait que les acteurs se prostituent à la suite des représentations. Le gouvernement interdit ainsi aux jeunes de participer dans ces pièces de théâtre et force également ces pièces à avoir un véritable scénario.

Une scène de Kabuki à la fin de l'ère Edo

Une scène de Kabuki à la fin de l’ère Edo

Le Kabuki évolue alors une dernière fois pour donner le théâtre épique tel qu’il existe aujourd’hui. Ce nouveau Kabuki est alors divisé en deux écoles, celle d’Edo plus brusque et celle des régions de l’ouest considéré comme plus souple. C’est via cette nouvelle forme que de nombreux mécanismes furent mis au point : les trappes, la fumée ou encore les poses prises par les acteurs furent ainsi codifiés après les interdictions de 1653 et tout au long de la période d’Edo.

L’essor des estampes

La Grande Vague de Kanagawa, Estampe d'Hokusai

La Grande Vague de Kanagawa, Estampe d’Hokusai

Une autre grande discipline artistique à se développer durant cette ère fut la peinture dont particulièrement les estampes et les techniques de xylographies qui vont se complexifier tout au long de la période. Tout comme le Kabuki, cette discipline va se développer en parallèle avec les quartiers de plaisir. En effet une bonne partie des illustrations font la promotion de pièces de théâtre ou des quartiers de plaisir, on les appelle alors Ukiyo-e, les images du monde flottant, terme venant du bouddhisme et désignant le monde des hommes considéré comme illusoire. C’est à cette époque que sont réalisées de nombreux Shunga, images de printemps, euphémisme pour parler d’estampes représentant des scènes pornographiques très populaires à l’époque. Un autre sujet populaire est celui des Yôkai. Ainsi de nombreuses estampes font le récits de ces créatures, on nomme ce style de conte les Kaidan, auquel Journal du Japon a déjà consacré un article. Les Ukiyo-e rencontrent leur apogée avec l’arrivée d’Hokusai, l’un des peintre les plus populaires de l’époque Edo. Celui-ci décida de représenter la nature, on lui doit particulièrement les trente-six vues du mont Fuji, une compilation d’images représentant la célèbre montagne selon divers points de vues. C’est également à lui que l’on doit Le rêve de la femme du pêcheur, une estampe érotique représentant une femme et un poulpe.

Le rêve de la femme du pêcheur

Le rêve de la femme du pêcheur

Un pays fermé ou presque

En plus de la rigidité de l’administration et des classes sociales, les Tokugawa font rapidement fermer le pays, coupant alors tout contact avec les autres nations asiatiques ou européennes. Toutefois trois ports restent ouverts et permettent le commerce avec quelques pays spécifiques. Ainsi le Japon commerçait avec la Chine et les Pays-bas à Nagasaki, avec la Corée à dans la province de Tsushima et avec les Ryûkyû dans la région de Satsuma. Ces échanges étaient toutefois extrêmement réglementés, les Tokugawa souhaitant éviter autant que possible de voir ses matériaux précieux être envoyés à l’extérieur. C’est grâce à ces quelques échangent qu’une discipline particulière vit le jour : les études hollandaises. Dès le XVIIIe siècle, les médecins japonais découvrent des traités d’anatomies écrits en hollandais. La langue leur était inconnue mais ils se décidèrent tout de même à traduire ces documents afin de renforcer leurs connaissances en médecine, et c’est ainsi qu’un grand mouvement de traduction du hollandais ainsi que d’apprentissage des sciences occidentales se met en place. Ces études vont ensuite servir de base à l’occidentalisation du pays lors du passage à l’ère Meiji.

Le traité d'anatomie traduit en japonais

Le traité d’anatomie traduit en japonais

Les bateaux noirs

Cette longue période de paix prends toutefois fin en 1853 avec l’arrivée des bateaux noirs du Commodore Perry, venu forcer le Japon à commercer avec les Occidentaux et à signer des traités de commerce inégaux comme avec d’autres pays asiatiques. Cet événement a très vite fait d’affaiblir le Shôgun, incapable de bouter ces occidentaux hors du pays et il divise le pays en deux groupes : d’un côté les partisans des Tokugawa qui souhaitaient s’ouvrir à l’occident et de l’autre côté les clans opposés au Bakufu, situés dans l’ouest du pays et voulant expulser les barbares occidentaux en dehors du pays. Les conflits se font nombreux que ce soit avec les Occidentaux mais également entre Japonais. Le pays s’ouvre de plus en plus à la culture occidentale et ce même dans les clans Chôshû et Satsuma, aussi connu sous le nom de Chôsa et opposés aux occidentaux, se voient forcés de reconnaître l’avancée technologique de ces derniers suite à une défaite cuisante face aux britanniques. De nombreux Japonais sont envoyés étudier en occident comme ce fut le cas d’Enomoto Takeaki qui parti étudier au Pays Bas et superviser la création d’une flotte pour le compte du Shôgun en France. La guerre éclate finalement au sein du Japon et les clans Chôsa finissent par l’emporter face aux troupes Shogunal, mettant fin au règne des Tokugawa.

Arrivée du Commodore Perry

Arrivée du Commodore Perry

C’est ainsi que prend fin le dernier régime shogunal du Japon, après plus de deux siècles de pays et de développement culturel, la menace des Occidentaux et la faiblesse du Shôgun finit par permettre le retour de l’Empereur qui restaure le pouvoir impérial alors que toutes les forces loyales au Shogun ne sont pas encore vaincues. Il fait entrer le Japon dans l’ère Meiji au cours de laquelle il va devoir se renforcer pour rattraper son retard technologique et mettre en place un tout nouveau système autour de la figure centrale de l’Empereur.

 

Retrouvez toute l’histoire du Japon à travers notre dossier L’épopée japonaise et sa mythologie avec notre dossier Kojiki.

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1 réponse

  1. 20 novembre 2018

    […] Bien sûr, ce qui est intéressant dans ce recueil, c’est aussi le cadre des actions: l’époque Edo (Ndrl : vous trouverez des informations sur cette période historique ici). […]

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