5 centimètres par seconde de Yoshiyuki Okuyama : l’amour est un cycle

Adaptation en prise de vue réelle d’un moyen-métrage culte de Makoto Shinkai, 5 centimètres par seconde est le premier film de son réalisateur, Yoshiyuki Okuyama, à trouver le chemin des salles obscures françaises. Porté par un amour débordant pour le matériau d’origine qu’il adapte, le film est à découvrir à partir du 11 février.

Shinkai et son film

Si l’on ne présente plus Makoto Shinkai, 5 centimètres par seconde, lui, mérite quelques mots. Quand Shinkai se lance dans la réalisation du film, lui et ses équipes sont lessivés par la bataille qu’a été la production de leur premier long-métrage, La Tour au-delà des nuages. En effet, échaudés par cette première expérience qui, trop ambitieuse, a pris des airs de course contre la montre, elle s’est soldée par l’hospitalisation de Takumi Kanji, l’un des collaborateurs les plus proches de Shinkai. Ils se sont donc engagés dans 5 centimètres par seconde résolus à lever le pied : leur film sera imparfait, peut-être, mais il sera une œuvre à leur image, qu’ils auront en outre pris plaisir à créer. Et quand le film sort en 2007, en effet, il est plus court que La Tour au-delà des nuages. Avec ses quelques 63 minutes, c’est presque un moyen-métrage. Un petit film, qui, de plus, délaisse la SF épique de son prédécesseur pour la tranche de vie. C’est aussi et même surtout un film plus doux, dans ses couleurs comme dans son propos, comme si les conditions de travail plus apaisées se voyaient à l’écran.

©2025 5 Centimeters Per Second FILM PARTNERS All rights reserved.

Et le public ne s’y trompe pas. Aujourd’hui, 5 centimètres par seconde est un film culte, certainement le plus représentatif du premier pan de la carrière de Makoto Shinkai. Porté par une réalisation soignée et contemplative, ainsi que par l’obsession de son réalisateur pour la perte et la distance, il pose les grandes lignes de ce qui deviendra ensuite le « style Shinkai », et achève de le placer sur la carte des voix qui comptent et compteront dans l’animation japonaise contemporaine. Pour celles et ceux déjà familiers du moyen-métrage, son adaptation en prise de vue réelle en 2026 est l’occasion idéale de se replonger dans l’atmosphère singulière du film d’origine. Pour les autres, c’est l’occasion pas moins idéale de découvrir une histoire qui, sous la caméra de Yokiyushi Okuyama, n’a rien perdu de sa force émotionnelle.

Le jardin du temps

L’histoire est celle de Takaki Tono, jeune presque trentenaire qui vit sa vie comme un spectateur. Informaticien doué mais taiseux, il est engagé dans une relation tiède avec Mizuno, l’une de ses collègues, mais ni elle ni lui ne réussissent à tromper leur solitude par la présence de l’autre. Il faut dire que, si l’on ne sait pas grand-chose du passé de Mizuno, Takaki, lui, est un jeune homme hanté, tenu à distance de la réalité par les échecs de ses relations passées, et par le fantôme de qui il était. En parallèle, le film s’intéresse aussi à Akari Shinohara jeune libraire rayonnante que l’espace fascine. C’est un secret qui ne dure pas longtemps : Akari est l’amie d’enfance de Takaki, ainsi que son premier amour, et, à leur quotidien d’adultes succède rapidement un long flash-back qui montre leur enfance et leur rencontre, en 1991.

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Là où le film de Shinkai était divisé en trois parties distinctes, une première consacrée à l’enfance, une deuxième à l’adolescence puis une troisième à l’âge adulte, son adaptation par Okuyama fait donc le choix d’une chronologie plus fragmentée. En troquant la linéarité contre des va-et-vient entre les époques, le film s’éloigne du matériau d’origine et vit selon un rythme qui lui est propre. La restructuration de temps dans le film permet au réalisateur de souligner la cristallisation des souvenirs de leur enfance chez Takaki et Akari, et la manière dont, selon des modalités presque opposées entre elle et lui, ces souvenirs continuent à définir les adultes qu’il et elle sont devenus, et à vivre dans leur mémoire et leur quotidien.

Cinq idées par minute

Le film de 2007 débordait d’idées de mises en scène pour illustrer la séparation entre ses deux protagonistes, et, plus généralement, pour appuyer son propos et ses thèmes. Sur le sujet, celui de 2026 n’est pas en reste. S’il est évident qu’Okuyama a étudié la grammaire visuelle de Shinkai et s’est réapproprié certaines idées, notamment dans la manière qu’il a de trouver des moyens de séparer et d’isoler ses personnages dans le cadre, il a aussi développé, au sein du film, une langue visuelle qui lui est propre. Ainsi, le choix le plus marquant est celui de filmer les scènes d’enfance avec une caméra épaule flottante et mobile, qui, associé à une image légèrement surexposée, renforce l’impression d’un moment presque féérique et hors du temps. À l’inverse, la partie consacrée à la vie d’adulte de Takaki est en grande partie filmée en caméra fixe qui interdit tout mouvement. Selon la même idée, au plus profond de sa catatonie, quand plus rien de la réalité ne semble pouvoir l’atteindre, le cadre semble se resserrer autour de Takaki, comme pour l’étouffer. Et quand ce n’est pas le cadre qui l’écrase, Okuyama joue aussi sur les sur cadrages, à l’instar de l’une des plus belles images du film, qui montre son protagoniste en plongée, minuscule silhouette dans la nuit, engoncé dans une étroite ruelle qu’enserrent les immeubles plongés dans l’obscurité.

Si Okuyama cite parfois textuellement des plans du film d’origine qu’il recompose à l’identique en prise de vue réelle, ce n’est pas tant cette répétition des images que la manière qu’il a de mettre sa réalisation au service de l’état d’esprit de ses personnages qui traduit le mieux sa compréhension du matériau de base. Et c’est précisément dans cette nuance, dans cette addition au film de 2007 que celui de 2026 trouve son intérêt.

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Le film au-delà du film

À bien des égards, le film d’animation d’origine est une œuvre incomplète. C’est un film en orbite de la tristesse de son personnage principal, et qui, prisonnier de cette force d’attraction, esquisse des intrigues sans y apporter de réponse. Et si cette incomplétude n’est pas un mal en soi et participe même à sa dimension de film culte, reste que, justement, le long métrage d’Okuyama se glisse dans les vides laissés par Shinkai. Certains pans de l’histoire et personnages sont inédits et n’apparaissaient pas dans le film d’origine. D’autres développent des idées ou images que le film précédent ne faisait qu’effleurer. Dans les deux cas, ce travail de remplissage des vides délibérément laissés par l’œuvre originale permet à Okuyama de tenir un propos peut-être plus ferme sur le passage à l’âge adulte, et sur le rapport à la mémoire. Et, dans l’ensemble, ses versions d’Akari et Takaki sont, sinon plus touchantes, au moins plus étoffées que celles du matériau d’origine.

Si la grande métaphore du film est l’espace, immensité qui se charge de multiples sens selon qui le regarde et quand, son idée la plus touchante est à trouver à une échelle plus modeste. En effet, l’autre motif récurrent de 5 centimètres par seconde, c’est la répétition. La répétition de gestes, de phrases, de destins, d’erreurs… Le film est constellé de ces « hasards » et de ces redites. Pour une œuvre qui est elle-même adaptée d’une autre œuvre, une réécriture, qui la répète et y ajoute, c’est un thème qu’il est difficile d’ignorer. Makoto Shinkai, il l’a souvent dit, travaille à partir de photos, qu’il redessine puis anime dans ses films. Il y a une certaine poésie à ce que, presque 20 ans après, ces images fassent le chemin inverse, et que les dessins, sous l’impulsion d’Okuyama redeviennent des images « réelles ». C’est cette poésie qui habite tout le film, et tout son rapport à la répétition : le retour des images, idées, gestes, non pas comme cycle inéluctable, mais comme seconde chance. Ça tombe bien, la chanson au cœur du film, de 2007 et de 2026 parle de cela … One more time, One more chance.

Vibrant de l’amour de son réalisateur pour le travail de Makoto Shinkai – il y intègre des idées issues de ses films plus récents, la peur de la destruction du monde par une météorite au cœur de Your Name, par exemple – 5 centimètres par seconde vaut comme jeu de piste : comme hommage dans lequel les fans de la première heure pourront chercher les dissonances, les échos, et les répétitions. Mais il vaut, aussi, comme œuvre indépendante ; comme un beau film sur le passage à l’adulte : grande aventure solitaire dans l’espace, où l’espoir de la rencontre est une lueur qui ne doit jamais cesser de briller.

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