Les super-pouvoirs de la nourriture au cœur de deux romans

Petits plats et amour naissant, ou repas du souvenir pour communiquer avec les défunts, la nourriture est au cœur de deux romans japonais qui nous invitent à lui accorder toute l’importance qu’elle mérite.

Sayaka est célibataire. Sa vie c’est « train, boulot, dodo ». Elle ne cuisine jamais, se nourrit de bentos achetés à la supérette d’à côté et passe ses jours de congé dans son lit. Elle ne connaît même pas la rivière qui coule à proximité de son appartement.

Un jour, elle trouve dans son jardin un homme épuisé qui s’appelle Itsuki. Elle va l’accueillir chez elle, en échange de la cuisine et du ménage. Itsuki reste mystérieux sur son passé mais il connaît très bien les noms des plantes.

A son contact, Sayaka vit mieux. Elle mange mieux car Itsuki cuisine très bien. Elle fait de l’exercice : il la fait sortir pour marcher ou faire du vélo, ce qu’elle ne faisait jamais quand elle était seule. Peu à peu, elle tombe amoureuse de lui.

Voici comment Hiro Arikawa décrit les changements dans la vie de Sayaka : « Autrefois, freinée par la raison, elle ne pleurait pas. Quand on vit seul, personne ne vous console quand vous pleurez. Ça ne sert donc à rien. Ça n’a pas de sens. Quand on pense au sentiment de vide qu’on ressentira après les larmes, mieux vaut encore ne pas en verser. Maintenant, ce n’était plus pareil. Il y avait quelqu’un ici prêt à les accueillir. Pleurer était donc facile ».

Toutefois, Sayaka si elle se sent mieux depuis qu’Itsuki habite chez elle, peine à saisir vraiment ce qu’il ressent pour elle et cela la tourmente.

Ils cohabitaient depuis un mois. Sayaka avait conscience du fait que c’était un homme. Comment aurait-elle pu l’ignorer ? Tentée par le diable, elle l’avait “recueilli” et lui avait proposé de s’installer dans son appartement – parce que son instinct lui criait qu’elle voulait cet homme. Itsuki pour sa part continuait à se comporter comme un chien bien dressé, comme un gentleman. Pas une seule fois pendant le mois qu’ils avaient passé sous le même toit, il ne lui avait fait sentir qu’elle était une femme à ses yeux. Son colocataire respectait raisonnablement le contrat qu’ils avaient conclu.

Framboises sauvages

L’histoire se déroule au rythme de leurs excursions pour aller ramasser des plantes sauvages, qu’Itsuki va ensuite cuisiner. Chaque chapitre porte d’ailleurs le nom d’une ou de plusieurs plantes. C’est par ces moments passés ensemble que la relation va peu à peu prendre forme. Toutefois, Sayaka conserve un fond d’angoisse. Elle a peur qu’Itsuki s’en aille.

C’est à cet instant que monta à nouveau en elle l’angoisse qu’elle avait décidée de repousser. S’il avait accepté de jurer par son petit doigt, cela signifiait qu’il resterait au moins jusqu’à ce que la saison des framboises sauvages arrive, non ? Cette promesse enfantine échangée entre deux adultes avait un goût doux-amer. Peut-être est-ce la raison pour laquelle son angoisse se rappela à elle. Si seulement on pouvait remonter le temps, revenir en hiver, et faire en sorte que la saison des mûres n’arrive jamais.

Malgré ses angoisses, Sayaka est heureuse. Elle découvre les plantes ainsi que leurs saveurs aux côtés de son mystérieux compagnon. Les saisons passent, chacune amenant la découverte de nouvelles plantes. Toutefois, le passé enfoui d’Itsuki va ressurgir.

Le nourriture joue un rôle essentiel dans le roman. C’est elle qui structure les week-ends des deux colocataires, entre cueillette, cuisine et lecture de guides sur les plantes. Le fait de connaître les plantes, de prendre le temps de les ramasser et de les préparer est essentiel. C’est par ce soin des choses du quotidien que va se nouer et se développer la relation.

Repas du souvenir

La nourriture joue également un rôle essentiel dans le roman de Yuta Takahashi, Le Merveilleux Restaurant des souvenirs. Le roman conte plusieurs histoires dans lesquelles des défunts réapparaissent aux vivants le temps d’un repas du souvenir au restaurant Chibineko, situé en bord de mer dans la préfecture de Chiba.

C’est le cas par exemple pour Kotoko, qui a perdu son frère Yuito. Elle a la possibilité de le voir et de discuter avec lui le temps d’un repas. Voici la description des saveurs qu’elle déguste lors de ce repas :

« Kotoko porta un morceau de poisson à ses lèvres. Elle fut aussitôt frappée par le goût profond de la sauce sucrée-salée, qui rehaussait la saveur du poisson blanc. Sous sa dent, la chair à la fois légère et grasse de l’ainame se mêla à la sauce sur sa langue, avant de se dissoudre lentement. C’était si bon qu’elle ne put retenir une petite exclamation de plaisir. » 

Mais si la nourriture est importante, le roman évoque surtout les émotions des personnages. Ainsi Kotoko se sent perdue lorsqu’elle se retrouve en face de son frère : « elle était perdue. Un état dans lequel elle se sentait plongée en permanence depuis la mort de son frère ».

Kotoko est comme paralysée depuis la mort de son frère. Elle est incapable de faire quoi que ce soit. C’est la discussion avec son frère au cours du repas du souvenir qui va la débloquer.

Si la nourriture est si importante dans ces deux romans, c’est qu’elle rassemble les hommes et leur fait ressentir des saveurs et des sensations agréables. On tend à l’oublier et à la voir parfois comme un simple carburant, mais la nourriture est en réalité au centre de nos vies. Si l’on passe du temps à la préparer et à la déguster, elle peut être une porte vers nos souvenirs et le catalyseur de nos émotions.

Ainsi Kai, le cuisinier du Chibineko, tout comme Itsuki, ont-ils le don, par leurs plats soigneusement préparés, de rendre les gens heureux.

Enfin ces deux romans ont en commun un petit plus  : ils comportent la retranscription intégrale des recettes des plats évoqués. Ainsi chacun pourra s’essayer à ces préparations culinaires qui ont le pouvoir de nous faire vivre ou revivre des moments agréables.

Emilie Guyonnet

Journaliste indépendante depuis 2005, j’ai découvert le Japon grâce au prix Robert Guillain. A partir de ce voyage, je me suis passionnée pour la culture et l'histoire nippones et j'ai commencé à me spécialiser sur le Japon en rédigeant des articles pour Le Monde diplomatique. C’est aussi à cette occasion que j'ai découvert l’histoire un peu méconnue de l’île d’Okinawa, une histoire de résilience dont j’ai eu envie de témoigner dans un livre : Okinawa, une île au cœur de la géopolitique asiatique.

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