Dolls : le chef-d’œuvre méconnu de Takeshi Kitano
Habitué dans ses films à une violence et une esthétique qui peuvent être perçues comme brutales, Takeshi Kitano s’est également essayé à un style plus calme et épuré.
Son dixième long métrage, Dolls ドールス, présenté en avant-première à la Mostra de Venise en septembre 2002, propose de transposer une pièce de bunraku 文楽 (théâtre japonais datant du XVIIe siècle), dans la vie réelle.
Le film raconte trois histoires d’amour, inspirées de Meido no Hikyaku (Le Courrier des enfers), une pièce de Chikamatsu Monzaemon, grand poète et dramaturge japonais des XVIIe et XIIIe siècles.
Son rythme, sa photographie et sa construction en font une œuvre totalement à part entière dans sa filmographie.
D’une grande sensibilité, d’une grande justesse dans sa manière d’explorer la psychologie des personnages, Dolls est une œuvre contemplative et épurée, où chaque plan, chaque pas, chaque note de musique, révèlent le plus beau comme le plus tragique. Katsumi Yanagishima y assure la photographie avec majesté, comma à son habitude.
Des amours meurtris
Sawako et Matsumoto, respectivement interprétés par Miho Kanno (qui jouait Tomie dans le film éponyme basé sur l’oeuvre de Junji Ito) et Hidetoshi Nishijima (récemment élu meilleur acteur pour le film Drive My Car dans de nombreux festivals), s’aiment profondément. Réservés, jeunes, charmants, rien ne semble pouvoir perturber leur idylle, si ce n’est la pression que les parents de Matsumoto mettent sur ses épaules, afin d’arranger son mariage avec la fille du grand patron de la société où il travaille.
Il finit par céder à leur chantage, en assumant difficilement sa rupture avec Sawako. Quand il apprend, le jour de son mariage, qu’elle a été hospitalisée suite à une tentative de suicide, il quitte tout et tout le monde sans un mot pour la rejoindre et prendre soin d’elle. Habité d’une culpabilité qui ne le quittera plus, commence alors une vie d’errance, où les deux amants déchus survivent dans leur voiture, sur des airs d’autoroute.
Cette introduction ouvre la voie à ce qui suivra tout au long du film : un couple, une relation, en apparence heureuse, qui vire rapidement au drame. Sawako et Matsumoto sont les chefs d’orchestre, puisque leur vie de vagabondage se transforme en pèlerinage de rédemption. D’amants, ils deviennent mendiants, enchaînés par une corde rouge inspirée des shimenawa, ces cordes sacrées que l’on retrouve dans les temples au Japon. Ainsi débute la traversée offerte par Dolls : d’une saison à une autre, puis d’une rencontre à une autre.

Le fil rouge
Dolls déploie une mise en scène saisissante par ses plans larges, où la nature japonaise changeante et flamboyante se confond avec les sentiments ambigus des personnages. Chaque histoire révèle la part sombre de ces derniers, et le réalisateur réussit brillamment à nous faire plonger dans leur psyché torturée.
Lors d’une interview, Kitano explique que « pour les Japonais, la beauté réside dans les couleurs des quatre saisons. »
Souhaitant explorer de nouvelles couleurs pour ce film, il accentue certains tons qu’il atténuait autrefois. Surtout connu pour tourner en été, il décide d’explorer un thème important dans l’imaginaire Japonais, et de calquer le rythme de son film sur le passage des saisons.
Ces différents tableaux illustrent et soutiennent les tragédies présentées, les rendant plus douces, plus abordables, malgré toute la souffrance sous-jacente, et l’issue incertaine.
Sawako et Matsumoto marchent donc, encore et encore, ils nous guident vers l’abîme, patiemment, silencieusement. Chacun de leur pas résonne comme une note d’espoir dans ce chaos perpétuel, où la tristesse laisse peu à peu la place à l’émerveillement.
C’est toute la magie du tableau offert par Dolls. Le spectateur, en surmontant le tragique, découvre une œuvre singulière à la sensibilité rare. Kitano, le poète, vient flatter notre sensibilité, et la sienne par la même occasion.
À l’image de marionnettes, l’apparence de chaque personnage est particulièrement soignée, et mise en valeur grâce au talent du styliste Yohji Yamamoto, mondialement reconnu, et qui avait déjà travaillé sur le précédent film de Kitano.
Cette fois-ci en revanche, il a joui d’une plus grande liberté créative : il a essentiellement travaillé en amont et seul, ses créations s’étant naturellement imposées à l’équipe, ce qui n’a pas été sans difficulté pour celle-ci. C’est finalement le film qui a dû s’adapter aux choix du styliste, et cette contrainte offre des contrastes saisissants, entre les couleurs et les formes de la nature d’une part, et les éclats parfois vifs des personnages d’autre part. Ces derniers allant jusqu’à se confondre avec les marionnettes rencontrées lors de l’introduction.

Miroir, mon beau miroir
Le second tableau du film met le projecteur sur un parrain Yakuza déjà âgé, Hiro, le cœur visiblement alourdi de regrets par une vie violente. Il est incarné à l’écran par Tatsuya Mihashi, plus connu en occident pour son rôle dans Tora! Tora! Tora! de Richard Fleischer, et pour avoir joué dans plusieurs films de Akira Kurosawa.
Alors qu’il discute et remet à sa place une jeune recrue, il se remémore les souvenirs de sa vie passée, en particulier sa relation avec une jeune femme, Ryoko, lorsqu’il était encore jeune ouvrier.
Suite à son licenciement, il décide de se tourner vers une vie de criminalité, et met un terme à leur histoire. Ryoko, faisant preuve d’une grande retenue, reste peu expressive face à la nouvelle, mais prend un engagement fort : elle préparera chaque semaine un repas pour son amant, et l’attendra sur ce même banc dans le parc, où ils avaient pour habitude de se retrouver.
Les années passent, il ne vient pas, et cette relation s’inscrit dans la lignée de nos mendiants enchaînés : Ryoko est restée captive d’un amour passé, dont le retour semble inatteignable. Peu importe le temps, l’effort, l’oublie de soi-même, le sacrifice, chaque personnage est condamné.
Et quand tout s’effondre, une brève lueur d’espoir peut renaître, même si celle-ci ne dure pas. Qu’importe que l’issue soit scellée, un bonheur est possible.
Chanteuse de J-Pop pour le film et dans la vie aussi, jouée par Kyōko Fukada (Ring 2, Kamikaze Girls), nous le rappelle avec les paroles de Kimi no hitomi ni koishiteru :
Les regards se croisent
On se regarde
Et l’amour se déclenche…
Un regard offert
Un regard rendu
C’est un rayon de lumière
Obaachan
Kitano incorpore dans le film un enchevêtrement d’histoires liées à son propre passé. D’une part, nous retrouvons un thème qui lui est cher, avec le monde des Yakuzas, décor principal de son précédent film Brothers. En effet, dans son enfance il a rencontré plusieurs Yakuza qui fréquentaient son quartier, et qui de son regard jeune et naïf, paraissaient “cool”. Ces derniers pourtant, ne manquaient pas de leur rappeler (à lui et sa bande de copains), de bien travailler à l’école, au risque de finir Yakuza. Plusieurs de ses amis choisiront cette voie, et n’en reviendront pas.
Et d’autre part, le choix de vie radical. Au début des années 1970, il décide de se lancer dans une carrière de comique. Alors en couple, face aux difficultés matérielles présentes et à venir, il décide de manière unilatérale de mettre un terme à sa relation.
Une autre source d’inspiration essentielle remonte également à son enfance.
Sa grand-mère était maître de chant pour spectacle de bunraku, et il a donc baigné dans cette atmosphère chantée, finalement très familière pour lui. C’est sur cette expérience qu’il s’appuie afin d’imaginer ce qui constitue la colonne vertébrale de Dolls.
Comme dans une pièce de théâtre, le film se découpe en différents actes. La scène d’ouverture donne le ton de ce qui suivra. Les amants sont là, dans leurs costumes traditionnels.
À propos du bunraku
Les personnages dans le théâtre bunraku prennent vie à l’aide de marionnettes de grande taille. Celles-ci sont animées par des hommes désignés sous le nom de montreurs, trois pour chacune d’entre elles. C’est un théâtre à l’origine exclusivement masculin, les femmes n’étaient pas admises. Cela n’empêcha pas cependant de voir des troupes alternatives se créer au XXe siècle, avec le Otome bunraku composé exclusivement de femmes.
Une autre particularité vient du chanteur, qui opère seul dans ce rôle. Il a la lourde responsabilité de transmettre chaque émotion, et de marquer la personnalité de chacun des personnages de la pièce. Il alterne entre déclamation chantée et parlée, volontairement exagérée. S’il est seul à la voix, il est par contre toujours accompagné par un joueur de shamisen. Duo qui, une fois formé, ne sera séparé que par la mort de l’un d’eux, une tradition moins vraie aujourd’hui.

Un pas, une note
C’est un plaisir de retrouver Joe Hisaishi pour la composition des thèmes présents à l’écran. Dolls marque la septième collaboration entre les deux artistes, et malheureusement la dernière. En plus d’une divergence artistique sur les thèmes proposés par Hisaishi, Kitano confiera dans une interview pour son film suivant Zatoichi, que les tarifs de ce dernier n’étaient hélas plus adaptés pour son budget.
Seuls cinq thèmes seront conservés pour la bande originale, qui dépasse tout juste les 21 minutes. Et tous ne seront pas joués à l’écran. Un minimalisme assumé, à l’image du film et de sa progression. On ressent dans ce choix un rapport très intime à ce qui se joue, nous permettant d’intérioriser et d’intégrer plus largement la narration.
Les compositions évoquent tour à tour sérénité, quiétude, dépouillement, avec un rappel au Japon évident. Une invitation au voyage intérieur, superposée à l’immensité des scènes de nature que nous offre le film. En cela, la bande originale de Dolls est remarquable.
La pièce se termine comme elle a commencé. Dans le tragique et l’introspection. Dans la tristesse et l’espoir.
Si la vie ne se résume pas à une succession de mauvais pas, l’histoire de Dolls nous offre un panorama brut et soigné. Enchevêtrement curieusement paisible, parenthèse temporelle qui nous transpose dans un Japon dont les codes nous rappellent tout le poids que la société exerce sur les individus.
Dans la lignée de l’été de Kikujiro, Takeshi Kitano réussit à nous subjuguer avec ce nouvel essai, tout en restant fidèle à ses codes habituels. À découvrir absolument.
Sources
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Dolls
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Bunraku
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Yohji_Yamamoto
- Interview de Takeshi Kitano, présente sur l’édition française de 2004 du DVD, Aventi Distribution.
- Kiritake Masako’s Maiden’s Bunraku by Darren-Jon Ashmore
