Estampillé Japon : quoi de mieux que de jouer avec des clichés ?
Même si cela a évolué ces dernières années, le Japon, en France, reste associé à pas mal de clichés. C’est donc avec beaucoup d’amusement que nous avons croisé la route d’Estampillé Japon, une BD parue chez Fluide Glacial, signée par Erik Tartrais, qui détourne avec humour les clichés sur le Japon traditionnel.
Rencontre avec un auteur fasciné par le Japon, et qui aime surtout rire de l’image que l’on s’en fait…

Journal du Japon : Bonjour Erik et merci pour ton temps, commençons par parler de toi. Alors tu es à moitié Vietnamien et je lis dans ta bio que, plus jeune, tu t’es fait passer pour un métis Japonais, parce que c’est plus… badass. Raconte-nous !
Erik Tartrais : À l’école primaire, j’étais le seul Asiatique. Forcément, tous mes camarades croyaient que je faisais du karaté. Afin d’être sûr que personne ne veuille tester mon super pouvoir de la bagarre, j’ai poussé le curseur jusqu’à m’inventer à moitié Japonais (pays du karaté) pour usurper une paix et un respect royal.
Tu as été bercé à Goldorak, Albator ou Capitaine Flam, quelles ont été les séries qui t’ont le plus marqué et pourquoi ?
C’est mon tiercé. Goldorak, parce que j’avais une figurine du robot avec des poings à ressort et une astéro-hache. Albator, parce que le combo corsaire + vaisseau spatial me comblait de joie. Par contre pour Capitaine Flam, je ne me souviens que du générique. En dehors de ces trois-là : rien. Mes parents n’aimaient pas que je regarde trop la télé.
Aujourd’hui quelle est ta relation personnelle avec le Japon : voyage, culture, manga… ?
Je ne suis jamais allé au Japon, et ma culture sur le pays se résume à mon album : des clichés. Pourtant, le Japon me fascine. C’est un pays aux antipodes du nôtre et qui a pourtant des similitudes dingues. Ils ont des samouraïs à la place des chevaliers, des pagodes à la place des églises, et des mangas à la place de nos albums BD. Presque pareil, quoi. Côté manga, j’en ai une connaissance tout aussi basique : Akira, One Piece et Naruto.

Comment es-tu devenu auteur de BD, quel a été le déclic ?
C’est un rêve de gosse, mais je m’étais orienté vers le dessin d’humour. Faire de la BD me semblait incroyablement difficile. Jusqu’au jour où j’ai reçu un e-mail de Clément Argouarc’h, rédac-chef de Fluide. On s’est vus la semaine suivante, avec mes toutes premières planches. Finalement, ce n’était pas si difficile.
D’ailleurs, en BD aussi, quelles sont tes références ?
Pour le dessin, je suis fan de Mœbius, Hergé, Edgar P. Jacobs… La ligne claire, quoi. J’aime quand le dessin a une certaine neutralité. Côté scénario, là, tout est référence : Gotlib, Franquin, Goscinny, Sempé, Fabcaro, tous les dessinateurs de Fluide. À chaque fois, je me dis : mais où vont-ils chercher tout ça ?
Passons maintenant au projet Estampillé Japon… Est-ce que c’est le fait d’avoir un peu « joué à être Japonais » qui t’a donné envie de casser ou de détourner les clichés ?
Oui, c’est sûr. Le fait que j’ai été « Japonais » m’a permis de rire du Japon. Je me moquais un peu de moi-même par ce biais-là. Ou, en tout cas, je pouvais rire de mon ignorance du pays.
Comment est né et a grandi ce projet ?
En vérité, tout est parti d’une série télé que j’ai regardée après avoir fini l’album Bienvenue chez Smitch. J’avais besoin de penser à autre chose et je suis tombé sur Shogun. Après une semaine de visionnage, je dessinais des samouraïs partout. Heureusement que je ne suis pas tombé sur un reportage sur l’élevage des huîtres. J’aurais publié « Estampillé Marennes Oléron ».
Estampillé Japon paraît chez Fluide Glacial, chez qui tu as aussi publié Bienvenue chez Smitch que tu évoquais justement. Pour nos lecteurs très manga ou plus jeunes, qui ne connaissent Fluide Glacial que de très loin comme des BD que lisent leurs parents, comment décrirais-tu Fluide Glacial aujourd’hui ?
Déjà, c’est de l’humour. Et même s’il y a des mangas rigolos, il faut parfois une certaine gymnastique pour comprendre l’humour japonais. Fluide Glacial, c’est de la connerie 100 % de chez nous, faite par les mecs du fond de la classe, qui après s’être marrés en cours, finissent dessinateurs chez Fluide. Donc leur humour, c’est exactement le vôtre. Ils sauront vous cueillir juste comme il faut.
Ce livre oscille entre hommage et satire : où places-tu le curseur ?
Hommage au maximum. Je suis un grand admirateur du Japon. Je me moque surtout de l’image qu’on s’en fait. Mais j’aime beaucoup la satire qui ridiculise nos travers. D’ailleurs, beaucoup de mes gags reposent là-dessus. Quand des carpes koïs dissertent sur le vivre-ensemble, je me moque plus de moi que des carpes.
Le style visuel évoque clairement les estampes japonaises : qu’est-ce qui t’attirait dans cette esthétique ?
Si tu regardes des estampes japonaises, c’est de la bande dessinée. Franchement, je n’ai eu aucun effort à faire, c’était naturel. Ou alors, peut-être que j’ai vraiment un gène japonais pour que je me sois senti autant à l’aise pour adopter ce style.

Est-ce que tu t’es inspiré d’artistes précis comme Katsushika Hokusai ou Utagawa Hiroshige ?
J’avais tapissé mon bureau de reproductions d’Hokusai, et j’ai découvert Hiroshige en réalisant l’album. J’ai donc ajouté ses dessins à ceux d’Hokusai. Au fur et à mesure que le projet avançait, les estampes japonaises avançaient également partout dans la maison. Ma femme a été soulagée que l’album soit fini.
Comment trouves-tu l’équilibre entre une image très « belle » et un contenu volontairement absurde ?
Merci pour le compliment. Je suis venu au dessin d’humour parce que j’étais fan de Sempé et Voutch. Deux dessinateurs qui font ce que tu décris : une belle image et un contenu absurde. Ça m’a tellement plu que j’ai fait pareil. Sinon, plus simplement, j’aime dessiner, donc faire une belle image.
D’ailleurs est-ce que c’est le dessin qui vient avant les idées ou l’inverse ?
Dans la majorité des cas, l’idée vient avant le dessin. J’écris, je rature, je gribouille. Ça peut prendre des heures. Ensuite, il ne reste plus qu’à dessiner. Mais une fois le dessin fini, il n’est pas rare que je réécrive encore dix fois le texte.
Ton humour joue beaucoup sur le décalage : qu’est-ce qui te fait rire personnellement ?
Je suis très bon public. Même les « pipi-caca » de mon fils de 6 ans me font rire. Vu l’époque, j’évite quand même de rire en public des blagues sexistes, racistes ou religieuses. Disons que ça me fait rire, mais en tête-à-tête. D’ailleurs tu connais celle du juif qui arrive dans un club homo… Merde, tu vas publier ça ? (Rires)
Par moment j’ai cru lire du Kaamelott / Alexandre Astier, notamment dans l’histoire de la visite de l’Empereur, c’est une source d’inspiration peut-être ?
Tu n’es pas le premier à me le dire. Si c’est le cas, c’est totalement involontaire de ma part. En même temps, on dit que Kaamelott est inspiré de Jean Yanne et des Monty Python. Dans ce cas, je veux bien revendiquer une source d’inspiration comme ça. C’est le panthéon de l’humour, là.


Y a-t-il une histoire qui a été plus difficile à mettre en place ou que tu apprécies plus que les autres ?
Quand je les écris, toutes ces histoires sont faites avec la même volonté, le même humour. Elles me semblent toutes aussi drôles. Et puis je suis leur papa, je ne peux pas les juger, elles sont mes bébés, je les adore toutes pareillement. Surtout les carpes koïs, le menu B2 et l’Empereur, et… Voilà la parfaite démonstration que je suis un très mauvais père.
Quel cliché sur la France aimerais-tu voir traité de la même manière ?
Le vin. On est le pays de la gastronomie, mais pour le pinard, on atteint les sommets de l’absurde. Il suffit d’aller chez ton caviste à côté. Quand il te propose un petit merlot récolté en coteaux aux agrumes boisés et chaleureux. On se demande quand même si c’est encore du vin, non ?
Si tu devais faire un « Estampillé… » sur un autre pays, lequel choisirais-tu ?
Un autre pays qui me semble tout aussi fascinant que le Japon – surtout actuellement – ce sont les États-Unis. Ils sont carrément dingues. Quoique, ils sont dans une telle démesure, je ne suis pas sûr que la satire la plus outrancière ne soit pas en dessous de la vérité.
Et, enfin, comment penses-tu que l’image du Japon en France a évolué ces dernières années ?
Je la trouve excellente, elle s’est vraiment bonifiée. Il n’y a pas si longtemps, je voyais les Japonais comme des hordes de touristes prenant des photos. Aujourd’hui, le soft power japonais a bien fait son boulot. Les Japonais me semblent plus raffinés et d’une très grande culture.
Est-ce que l’image des Asiatiques a évolué elle aussi ou est-ce qu’ils sont tous toujours mis dans le même sac ?
Oh, oui, elle a évolué. Avant, tous les Asiatiques étaient des Chinois. Maintenant, on distingue les Chinois des Japonais, les Thaïlandais des Vietnamiens, etc. On en sait un peu plus sur chaque culture, chaque cuisine, chaque identité. Mais je fais encore beaucoup de confusions. Rassure-moi, le karaté, c’est bien japonais ?
Oui, d’Okinawa je crois. On laisse nos lecteurs nous le confirmer ! D’ici là, merci pour ton temps.
Merci à toi.
Retrouvez plus d’informations sur Estampillé Japon sur le site web des éditions Fluide Glacial. Vous pouvez aussi retrouver Erik Tartrais via son site web ou les réseaux sociaux Facebook, Twitter/X, Instagram ou You Tube.
Remerciements à Erik Tartrais pour son temps et à Valentine Veron pour la mise en place de l’interview.
